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La France, l’Afrique et le reste du monde

Quelques considérations pour tenter d’y voir clair

jeudi 24 août 2023, par Denis COLLIN

Le coup d’État au Niger est un événement qui, s’ajoutant à beaucoup d’autre, exprime une transformation profonde des relations internationales et des rapports de force entre puissance. Pendant que l’influence russe s’accroît en Afrique où les mercenaires du groupe Wagner participent du « maintien de l’ordre », notamment face aux groupes djihadistes, la situation semble enlisée en Ukraine, malgré l’aide massive des gouvernements occidentaux à celui de Kiev et malgré les « sanctions » contre Moscou, qui ont surtout pénalisé les économies de l’UE et pays assimilés. Le monde de demain ne ressemblera pas du tout à celui d’hier. Nous sommes dans un basculement historique, plus important sans doute que l’effondrement du bloc soviétique entre 1989 et 1991.
La certitude concernant ce basculement se combine à l’incertitude quant à ses conséquences, à bref et à moyen terme. Pour nous faire une opinion raisonnée, nous manquons très souvent d’information : par exemple, pour ce qui est du conflit en Ukraine, nous parviennent les informations les plus contradictoires. Pour certains, les Russes sont au bord de l’effondrement économique et de la crise politique – tout le petit monde médiatique s’était enthousiasmé pour le faux coup d’État de Prigogine et voyait déjà le maître du Kremlin chassé de son trône. On annonce une contre-offensive de Kiev depuis des semaines, mais nous sommes instamment invités à croire que le piétinement de cette contre-offensive est la preuve qu’elle marque des points – un peu comme cette fraîcheur humide d’une bonne partie de l’été est la preuve qu’on avait bien raison d’annoncer une canicule jamais ressentie auparavant…
N’ayant nulle intention de concurrencer les très nombreux experts qui annoncent une chose et son contraire avec la même assurance et la même morgue des « sachants », je voudrais me contenter de déterminer ce qui pourrait orienter nos jugements pour n’errer point dans la mélasse médiatique et partisane. Pendant que, d’un côté, nous sommes appelés à serrer les rangs pour « défendre nos valeurs » (mobilières surtout !), d’un autre côté, on célèbre la nouvelle alliance des peuples opprimés, de ceux du Sud, avec la Russie et la Chine qui vont débarrasser le monde de la tyrannie de l’impérialisme américain et, on le dit mezzo voce, des « sionistes ». Les nostalgiques du stalinisme, ceux qui n’ont rien oublié et rien n’appris, s’en donnent à cœur-joie. Poutine remplace Lénine et Staline à lui seul, l’armée russe remplace l’Armée rouge révolutionnaire, et la vieille mythologie est sauve.
Sans doute, l’écroulement de la « Françafrique », largement facilité par la totale incompétence des trois derniers présidents et leur mépris de plomb pour les Africains, est-il une bonne chose. Le néocolonialisme, entretenant des régimes corrompus, pour garantir les profits de quelques sociétés françaises multinationales devrait être totalement éradiqué. La France devrait se retirer d’Afrique, aussi bien militairement qu’économiquement et adopter la vieille devise attribuée par erreur au journaliste Raymond Cartier, « plutôt la Corrèze que le Zambèze » ! (En fait, c’est le député SFIO Jean Montalat qui en est l’auteur, dans un discours de 1964). Cela veut dire qu’il faut aussi se retirer de la prétendue aide au développement qui n’est aussi qu’une manière d’influencer les Africains pour qu’ils adoptent « nos » mœurs et « nos » conceptions du bien. Ce qui n’est nullement contradictoire avec la signature d’accords bilatéraux sur le plan commercial ou industriel.
Mais faut-il pour autant se réjouir d’un putsch militaire, où une clique liée à France est remplacée par une clique liée à Moscou ? Faut-il se réjouir qu’avec l’impérialisme français disparaisse la langue française et la transmission culturelle française ? Les mercenaires de Wagner, que ne retient aucune considération morale et humanitaire, valent-ils mieux que les soldats français ? Rien n’est moins sûr ! Des manifestations devant l’ambassade de France, organisées par les forces armées, sont-elles vraiment des manifestations populaires, des manifestations d’un peuple qui demande plus de justice ? Comprendre ce qui se passe en Afrique, cela nécessite que nous fassions l’effort de comprendre que tous les hommes sur terre ne sont pas organisés de la même manière, que des pratiques qui nous semblent condamnables, enfin chez les autres, dans le cas de la corruption, obéissent peut-être à des règles que nous ignorons. Depuis que la politique africaine est tombée dans les mains des partisans de Bernard Kouchner, notre ignorance s’est profondément accrue et le chef de l’État français actuel (ou du moins ce qui en tient lieu) ne sait aller en Afrique que pour distribuer des leçons et faire la bringue dans les boites de nuit de Kinshasa.
La fracture entre la France (ou plus généralement le monde occidental) s’est aggravée d’une fracture civilisationnelle : les Africains ont un peu de mal à comprendre notre propagande « gay friendly » et « trans ». Pierre Legendre mettait en garde : « Je dirai qu’en termes authentiquement symboliques le droit met en œuvre la “ternarité” (liens mère, père, enfant), c’est-à-dire l’Œdipe. Voilà du compliqué, qui signifie simplement : on ne peut pas fabriquer du mariage homosexuel et de la filiation unisexuée ou asexuée, pas même du succédané “contrat de vie de couple”, à l’usage des homosexuels, sans mettre à bas toute la construction de l’échelle de la culture. » En bon connaisseur de l’Afrique, il annonçait que l’homosexualisme ne pouvait être un produit d’exportation…
Mutatis mutandis, on retrouver les mêmes questions quand on aborde les relations avec la Chine, l’Inde ou même la Russie. En bons colonialistes mal recyclés, les tenants de la « mondialisation » croient que le monde entier est conforme au modèle anglo-saxon ou à l’ordo-libéralisme allemand. Notre ami Jérôme Maucourant travaille depuis un moment sur le polymorphisme du capitalisme et il montre bien que le fait que le capitalisme règne en Chine ou en Inde ne signifie pas que les Chinois ou les Indiens soient des « businessmen » américains !
Il faut se garder des expressions qui feraient apparaître d’un côté l’Occident et de l’autre « le Sud global ». L’Occident reste traversé par de nombreuses fractures : États-Unis contre Europe, Anglo-saxons contre « continentaux », Allemagne contre France… La Hongrie joue son propre jeu, sans oublier le Japon et l’Australie qui sont rattachés à « l’Occident », mais dont les intérêts de « Sud global ». L’Arabie Saoudite et la Turquie sont rivales. Les tensions fortes demeurent entre l’Inde et la Chine. Ils soutiennent plus ou moins les Russes, mais songent d’abord à eux-mêmes. De moins en moins, les États africains ne se résignent à être les clients des uns ou des autres.
Hier, on dénonçait le monde unipolaire, le « super-impérialisme », vieil illusion d’optique de Kautsky et de la plupart des « gauchistes » d’aujourd’hui. Mais nous avons un monde morcelé et des forces qui pourraient facilement se déchaîner. Le conflit en Ukraine est, pour l’heure, un point de fixation. On sait que l’Ukraine ne peut pas gagner et que la Russie ne peut pas perdre – si on regarde les choses objectivement. Ou plutôt pour que la Russie perde, il faudrait que l’OTAN mette vraiment le paquet et alors, si on reste dans la guerre conventionnelle, retrouvera le scénario Napoléon ou Hitler, et sinon il n’y aura que des perdants et peut-être même les survivants envieront les morts.
Le 24 août 2023 – Denis Collin

Messages

  • «  pour que la Russie perde, il faudrait que l’OTAN mette vraiment le paquet »

    Vous avez raison sur le fond, mais les USA veulent-ils mettre « le paquet » ?
    je ne crois pas car ils craignent la dislocation de la Russie si leur pression se fait trop forte.
    Ont-ils raison d’avoir cette crainte ? … je ne crois pas, car ce serait la meilleur chose qui puisse nous arriver, une menace de moins.

    « et alors, si on reste dans la guerre conventionnelle, retrouvera le scénario Napoléon ou Hitler « 

    l’histoire ne se répète pas forcément, d’autant que l’ambition des USA n’est certainement pas d’aller jusqu’à Moscou. Au plus d’attaquer par Ukrainiens interposés les voies d’approvisionnement proches (ex : Rostov) ou les infrastructures militaires (usines d’armement, aérodromes …)
    Donc rien qui ne ressemble aux projets de Napoléon et d’Hitler.

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