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La castastrophe qui vient

Il n’y a vraiment plus de temps à perdre

par Denis COLLIN, le 15 janvier 2020

De quelque côté que l’on aborde les problèmes, nous sommes au bord d’une série de ruptures fondamentales, à court ou moyen terme. Ruptures politiques majeures en Europe. Ruptures dans le système capitaliste mondial. Menaces aggravées sur les conditions mêmes de la vie humaine sur cette planète.

Commençons par le court terme et l’envi­ron­ne­ment le plus proche. Depuis main­te­nant pres­que 15 mois, la France est en état de crise sociale per­ma­nente. Le mou­ve­ment des Gilets Jaunes, bien qu’affai­bli, conti­nue d’irri­guer en pro­fon­deur le peuple. Le gou­ver­ne­ment Macron-Philippe le sait bien : il est mino­ri­taire dans le pays et s’appuie sur une masse de retrai­tés (qui ont peur) et sur les clas­ses moyen­nes supé­rieu­res (le bloc élitaire dont parle Jérôme Sainte-Marie) et compte se servir, le moment venu, du fameux repous­soir Le Pen, tou­jours prêt à servir pour conser­ver le pou­voir avec un petit quart de l’électorat [1]. Mais il n’est pas cer­tain que cette manœu­vre qui fonc­tionne si bien depuis 2002 fonc­tionne éternellement. La colère que l’on sent sour­dre d’en-bas peut pren­dre des formes inat­ten­dues. On sait qu’en décem­bre 2018, le pou­voir a eu vrai­ment peur que la foule enva­hisse Élysée et qu’il ne faille orga­ni­ser la fuite piteuse de son loca­taire. Rien ne dit qu’une telle situa­tion ne se repro­duira pas.
Le gros pro­blème n’est pas la pos­si­bi­lité d’événements révo­lu­tion­nai­res. Il est que, dans l’état actuel de décom­po­si­tion poli­ti­que de ce qu’il est convenu d’appe­ler les "forces de gauche", voire "le mou­ve­ment ouvrier", la révo­lu­tion peut débou­cher sur n’importe quoi, y com­pris un régime auto­ri­taire, cor­po­ra­tiste et plus ou moins fas­ci­sant.
Le gou­ver­ne­ment peut, à l’usure, impo­ser sa réforme des retrai­tes, mais la haine qu’il sus­cite ne s’éteindra pas pour autant. Est-il pos­si­ble, face à cette situa­tion, de cons­truire un alter­na­tive poli­ti­que sérieuse, capa­ble de défen­dre la sou­ve­rai­neté de la nation, la démo­cra­tie et les conquê­tes socia­les ? Voilà la ques­tion à laquelle il faut donner d’urgence une réponse.

Mais la France n’est pas seule. C’est toute l’Europe qui se trouve dans la tour­mente. La sortie du Royaume-Uni de l’UE est un pre­mier pas qui peut rapi­de­ment (sous l’effet d’une grave crise économique par exem­ple) entraî­ner la dis­lo­ca­tion de l’UE. Les inté­rêts des nations et des peu­ples pren­dront le dessus, d’une manière ou d’une autre. Mais encore une fois, c’est la manière qui va comp­ter. Pour l’ins­tant les forces cri­ti­ques vis-à-vis de l’UE sont plus ou moins cap­tées par des grou­pes de poli­ti­ciens sans audace qui sont prêts à crier fort contre l’immi­gra­tion mais réaf­fir­ment leur volonté de rester dans l’UE et dans l’euro. Le Pen, Salvini et Orban sont sur cette ligne. La place est libre pour une force socia­liste, ouvrière, capa­ble d’orga­ni­ser la liqui­da­tion de cette cami­sole de force qu’est l’UE. Mais la place reste assez déses­pé­ré­ment vide.

Il n’y pas de "menace fas­ciste". La décom­po­si­tion du mou­ve­ment ouvrier est telle que la bour­geoi­sie ne se sent pas mena­cée et n’a aucun besoin de recou­rir à un moyen aussi coû­teux que le fas­cisme. Les "anti­fas­cis­tes" et les "pro­gres­sis­tes" ont abso­lu­ment besoin d’un ennemi "fas­ciste" et donc ils carac­té­ri­sent comme fas­cis­tes des partis qui ne le sont pas (RN, Lega) et gros­sis­sent déme­su­ré­ment des grou­pes insi­gni­fiants, "iden­ti­tai­res" de tous poils, qui ne sont que des rési­dus impuis­sants. Par contre, la trans­mu­ta­tion de partis ou mou­ve­ments offi­ciel­le­ment démo­cra­ti­ques en piliers d’un pou­voir auto­ri­taire à voca­tion plus ou moins tota­li­taire, voilà qui est dans l’ordre du pos­si­ble. En Turquie, la tra­jec­toire d’Erdogan en est exem­ple. En France, la trans­for­ma­tion de la police en garde pré­to­rienne et la sou­mis­sion de la magis­tra­ture, la répres­sion féroce des mou­ve­ments sociaux (mani­fes­ta­tions répri­mées avec des armes de guerre, lour­des peines de prison ferme pour les mani­fes­tants), la main­mise totale sur les grands médias publics ou privés, des­si­nent une inquié­tante évolution, au point que beau­coup de ceux qui avaient voté Macron pour "faire bar­rage" à Le Pen sont en train de se dire que Macron fait pire en matière de liber­tés. De quoi donner raison à Pasolini qui affir­mait que lors­que le fas­cisme revien­drait il serait bap­tisé "anti­fas­cisme". Il y aurait encore beau­coup à dire quant à la contri­bu­tion fon­da­men­tale que le gau­chisme décom­posé (fémi­nis­tes ultra, trans­gen­res et autres amis de l’isla­misme) apporte à la res­tric­tion des liber­tés de base (voir notre arti­cle dans Marianne. Beaucoup à dire sur la manière dont la des­truc­tion de la "décence com­mune" contri­bue à servir le pou­voir. Là encore, la réac­tion pour­rait être ter­ri­ble.

Cette crise poli­ti­que endé­mi­que est en quel­que sorte "sur­dé­ter­mi­née" par la crise glo­bale du sys­tème capi­ta­lisme "natio­nal-mon­dial". La "mon­dia­li­sa­tion" loin d’effa­cer les vieilles nations et les vieilles ten­ta­tions impé­ria­les les a fait renaî­tre. Non seu­le­ment la Chine et l’Inde, mais aussi la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et à un moin­dre degré le Brésil aspi­rent à jouer un rôle auto­nome sur la scène inter­na­tio­nale, pré­ci­sé­ment parce que la mon­dia­li­sa­tion leur a donné une place nou­velle et des moyens nou­veaux. Les USA et la Russie ne for­ment plus depuis long­temps le duo­pole autour duquel s’orga­ni­sait "l’ordre mon­dial", ce que les trots­kis­tes appe­laient "la sainte alliance contre-révo­lu­tion­naire". Dans ce chaos, tout devient pos­si­ble et aucune ligne d’avenir stable ne peut se des­si­ner. Il est loin le temps des Fukuyama et autres apô­tres de "la fin de l’his­toire" et de l’avè­ne­ment d’un nouvel ordre mon­dial paci­fié par la démo­cra­tie et le marché. Le libre échange sans borne mis en œuvre par Thatcher et Reagan ago­nise. Trump a sifflé la fin de partie. Mais tout le monde sait depuis un moment que c’est fini.

L’autre aspect fon­da­men­tal est la crise de l’accu­mu­la­tion du capi­tal. La crise des "sub­pri­mes" en 2007-2008 n’est pas encore com­plè­te­ment ter­mi­née (beau­coup de pays n’ont pas retrouvé leur niveau de cette époque) que déjà se pro­file une nou­velle crise, peut-être plus rava­geuse encore que la pré­cé­dente. Les taux 0 ou les taux néga­tifs sont des indi­ces cer­tains que les taux de pro­fits réels sont lami­nés. Les opé­ra­tions spé­cu­la­ti­ves ne suf­fi­sent plus à enrayer la sura­bon­dance de capi­tal qui ne trouve pas à être mis en oeuvre à un taux de profit suf­fi­sant.
Les poli­ti­ques de "quan­ta­tive easing", impul­sée par la Banque cen­trale euro­péenne et par les auto­ri­tés amé­ri­cai­nes ont atteint leurs limi­tes. Un rap­port (datant de sep­tem­bre) de la BRI fait part des inquié­tu­des des milieux finan­ciers (voir le site "Les crises"). Cette inquié­tude ne tient pas à des causes conjonc­tu­rel­les. Les "mieux bien infor­més" savent que les métho­des qui ont été uti­li­sées pour sauver les ban­ques en 2007-2008 ne pour­ront pas être réu­ti­li­sées. La mon­ta­gne de dettes que l’on sait pra­ti­que­ment insol­va­bles ne cesse d’aug­men­ter. Certains fonds de pen­sion amé­ri­cains ont déjà fait faillite. Personne ne peut jurer que l’endet­te­ment des étudiants est sol­va­ble - les plus grands doutes règnent sur ce sujet et nombre de com­men­ta­teurs pen­sent que c’est par là que vien­dront les nou­vel­les crises. Enfin les "taux 0" ont poussé à l’endet­te­ment pour l’achat immo­bi­lier, ce qui a fait monter les prix de l’immo­bi­lier et nul ne sait quand cette bulle va explo­ser. L’indus­trie ne va pas mieux et une crise rava­geuse de l’indus­trie auto­mo­bile est annon­cée pen­dant que les "énergies renou­ve­la­bles" comme l’éolien mar­quent le pas - les failli­tes en série ont déjà été enre­gis­trées au USA et Allemagne dans ce sec­teur.
Tous ces signes, com­bi­nés, annon­cent un nou­veau krach du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste à l’échelle mon­diale. Et comme on n’a plus beau­coup de filets de sécu­rité, il va y avoir des morts, sym­bo­li­ques et réels.

Le capi­tal se sort tou­jours de crises, si on le laisse faire : guer­res, des­truc­tion mas­sive de forces pro­duc­ti­ves, etc. Mais cette fois, les choses seront plus dif­fi­ci­les. En effet d’une part, trou­ver de nou­veaux débou­chés et de nou­vel­les zones d’accu­mu­la­tion du capi­tal sera plus dif­fi­cile, pré­ci­sé­ment parce que la mon­dia­li­sa­tion a entrainé dans les ronde toutes les régions du monde. Ensuite, nous sommes entrés dura­ble­ment dans un monde d’énergie chère. Le mira­cu­leux pétrole se fait non plus rare dans l’absolu mais plus dif­fi­cile à obte­nir. Et comme pro­duire, c’est dépen­ser de l’énergie, les pers­pec­ti­ves de crois­sance sont plutôt moro­ses. Les gains atten­dus de l’IA ne seront pas de vrais gains puis­que la seule chose qu’ils puis­sent faire, c’est mettre au chô­mage des mil­lions de tra­vailleurs et notam­ment de tra­vailleurs qua­li­fiés. Si la mode de pro­duc­tion de capi­ta­liste est la domi­na­tion du tra­vail mort sur le tra­vail vivant, nous sommes en plein dedans !

Nous pou­vons sans peine repren­dre les pré­dic­tions d’Immanuel Wallerstein (et alii) dans l’ouvrage Le capi­ta­lisme a-t-il un avenir ? qui don­nent au capi­ta­lisme une survie jusque vers 2050. La ques­tion qui se pose est de savoir com­ment se pas­sera cette fin du capi­ta­lisme et sur quoi elle débou­chera. Wallerstein laisse ouver­tes toutes les pos­si­bi­li­tés. Tout dépend de la capa­ci­tés qu’ont les hommes de res­sai­sir leur destin, c’est-à-dire de cons­truire la force poli­ti­que apte à conduire ce chan­ge­ment vers une société meilleure que celle que nous connais­sons. Le Manifeste de la Sociale, "Pour un XXIe siècle plus heu­reux", posait quel­ques jalons que nous pour­rions déve­lop­per. Nous repu­blie­rons pro­chai­ne­ment ce mani­feste sur notre site.
Il existe des forces que l’on peut ras­sem­bler pour enga­ger une dyna­mi­que posi­tive. Des grou­pes, des ten­dan­ces, des indi­vi­dus qui n’accep­tent pas la décom­po­si­tion sociale, poli­ti­que et morale de notre monde, des gens qui, chacun de leur côté, affir­ment lutter pour la sou­ve­rai­neté natio­nale, la démo­cra­tie et les droits sociaux et qui devraient se retrou­ver pour mettre ensem­ble leurs idées, en balan­çant par dessus bord les vieilles étiquettes inu­ti­li­sa­bles de droite et de gauche. Tout cela est aujourd’hui réa­li­sa­ble parce que même cer­tains "intel­lec­tuels orga­ni­ques" de la classe domi­nante com­men­cent à réa­li­ser que le "néo­li­bé­ra­lisme", c’est-à-dire le capi­ta­lisme absolu, mène à l’impasse. Des économistes aussi ortho­doxes que Philippe Aghion com­men­cent à consi­dé­rer que la dyna­mi­que actuelle du capi­ta­lisme n’est pas sou­te­na­ble. Son col­lè­gue Patrick Artus concé­dait même en 2018 que "la dyna­mi­que du capi­ta­lisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx".

Qu’atten­dons-nous donc ? Qu’atten­dons-nous pour regrou­per la masse cri­ti­que suf­fi­sante pour qu’un nou­veau pro­ces­sus poli­ti­que, car, quand on y réflé­chit bien, il s’agit, ni plus ni mois, de la survie de l’huma­nité ?

Le 15 jan­vier 2020


[1Profitons en pour signaler le livre de Florent Bussy, Les élections contre la démocratie, éditions Libre et Solidaire, 2019

Messages

  • Attention, ce n’est pas Fukushima ( catastrophe nucléaire) mais Francis Fukuyama qui a parlé de la fin de l’histoire ! Merci de corriger ....

  • Bonjour Professeur,

    Merci pour cet éclairage, comme pour les précédents.

    Je vous manifeste ma gratitude pour m’avoir fait découvrir et inciter à la lecture des œuvres de Karl MARX.

    Respectueusement.
    L.CAMICAS

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