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Fétichisme de la finance et dette publique.

Article paru dans l'Humanité Dimanche n°186

Par Denis Collin • Actualités • Mardi 17/11/2009 • 5 commentaires  • Lu 1905 fois • Version imprimable


Depuis le déclenchement de la crise, on n’a cessé d’incriminer l’économie-casino et ses joueurs invétérés. C’est la faute à Kerviel et à Madoff ! Toute une mise en scène a désigné les « traders » comme des malfaisants à surveiller ; leurs bonus devaient être limités pour des raisons de morale. Mais demander la moralisation du capitalisme, c’est demander à un chef de réseau de prostitution d’enseigner la vertu aux jeunes filles… Après le G20 où on allait voir ce qu’on allait voir, et on a vu : les banques américaines se préparent à distribuer 140 milliards de dollars de bonus. Tous les records sont battus ! Pourtant, la spéculation n’est possible que si le « corps vivant » de l’économie « réelle » le permet et l’exige et pour comprendre ce qui est en cause, il faut rompre avec le « fétichisme de la finance ».

 

En réalité, la « mondialisation financière » n’est pas la perversion de l’économie réelle par la finance. C’est une transformation des rapports sociaux. Le schéma d’accumulation dit « fordiste » (celui des « trente glorieuses ») suppose que la répartition du revenu national entre les salaires et les revenus du capital reste globalement fixe, les gains de productivité profitant aux salariés aussi bien qu’aux capitalistes. Comme, en même temps, les taux d’intérêt restent faibles (voir négatifs, pour les taux réels) la part des rentes financières est négligeable. C’était « l’ère des managers », de la croissance économique forte et relations entre les classes où les capitalistes pouvaient ou étaient contraints d’acheter la paix sociale à un prix élevé. La crise dite « pétrolière » signe l’épuisement de ce régime d’accumulation capitaliste, en raison principalement de la baisse du taux de profit, qui va de pair avec une crise de la productivité. Avec une conscience plus ou moins claire de ce qu’il fallait faire, et sachant que l’appétit vient en mangeant, les dirigeants des grands groupes capitalistes s’orientent, dans la deuxième moitié des années soixante dix, vers une nouvelle répartition des revenus entre les salaires, la rente financière et le profit d’entreprise. Le salaire tend à stagner voire à régresser, les gains de productivité sont appropriés sous forme de plus-value relative, dont le système financier exige une part toujours croissante sous forme d’intérêts et de rentes diverses.

Autrement dit, la « financiarisation » de l’économie ne constitue pas, en elle-même une augmentation de la richesse réelle globale, mais un gigantesque transfert de richesses des salariés ­ vers la classe capitaliste, soit directement (baisse des salaires directs ou différés), soit indirectement (mise au chômage d’une partie des salariés et l’aggravation de l’exploitation de ceux qui ont encore un travail). Une partie des classes moyennes vit directement ou indirectement de cette financiarisation, par les rentes qu’elle procure et qui peuvent assez vite être substantielle, ou par les métiers liés à cette explosion des marchés financiers, ou encore par le développement des activités parasitaires liées à la communication, la publicité, etc.

Les États, loin d’être les victimes d’une mondialisation financière qu’ils ne maîtriseraient pas, en sont au contraire des acteurs majeurs. Leur endettement, catastrophique pour le contribuable, est une bénédiction pour le spéculateur : la dette publique est l’un des principaux leviers permettant ce transfert de revenu de la classe ouvrière vers la rente financière. En effet, la financiarisation du monde, c’est d’abord un essor spectaculaire des opérations sur les titres de la dette publique. Ceux qui, peu ou prou, font passer le clivage droite/gauche par l’opposition entre les partisans de l’équilibre et les défenseurs du déficit keynésien, en sont pour leurs frais. Un colossal déficit des finances publiques est organisé par les « libéraux » d’hier en vue d’entretenir le mouvement commencé à la fin des années 1970. Le service de la dette occupe une part croissante dans les budgets publics et contribue à assurer les transferts des pauvres vers les plus riches.

Parce que la crise n’est pas une « bulle spéculative » mais une crise de mise en valeur du capital, et qui ne pourrait être « résolue » que par une gigantesque destruction des forces productives du capital, pour laquelle les conditions politiques ne sont pas mûres, il ne reste pas d’autre solution que sauver la spéculation financière et le holp-up sur les revenus des classes travailleuses… ou de rompre avec le capitalisme.

Denis Collin

(Cet article est paru dans "L'Humanité Dimanche" n°186 du 12 au 18 novembre 2009)


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Commentaires

Fordisme par Peretz le Mardi 17/11/2009 à 20:31

Bonne analyse mais la solution "rompre avec le capitalisme" suppose un radicalisme violent qui est peu probable : sortir de la légalité ne me semble pas possible. En revanche rompre avec l'ultralibéralisme est pensable à moyen terme. Tu as évoqué avec pertinence la période "fordiste". je crois que c'est dans ce sens qu'il faudrait travailler. Cheval de bataille  que les partis de gauche et d'êxtrême gauche surtout, pourrait enfourcher. J'ai d'ailleurs approfondi l'argumentaire. Reste à en propager l'idée.


Re: Fordisme par la-sociale le Mardi 17/11/2009 à 21:23

"Rompre avec le capitalisme" en effet. Ce n'est pas spécialement violent. Ce qui est ultra-violent au contraire, c'est le maintien du capitalisme. 400 suicides au travail par an ... Sans parler des humiliations, du stress, de la souffrance physique subie chaque jour par des millions de travailleurs. La violence du capital, voilà ce dont il faut partir. Ensuite la violence que produit le capital. Celle des guerres et autres "opérations de maintien de la paix" (comme dans la novlangue de "1984", les mots désignent maintenant exactement le contraire de ce que nous croyions qu'ils désignent).

Rompre avec le capitalisme, cela veut dire qu'il faut subordonner politique et économie aux impératifs du maintien de ce mode de production. Un gouvernement qui se fixerait cette objectif commencerait par réhabiliter les services publics, la solidarité nationale en matière de santé et de retraites, nationaliserait les banques et créerait une banque unique chargée du financement des travailleurs indépendants et des coopératives, etc. Rien à voir avec la violence mais un programme de réformes qui se donnent pour objectif de redonner vie aux principes de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Rien de violent dans tout cela. Simplement l'application du préambule de la Constitution sur lequel tout le monde s'est assis depuis si longtemps. Pour lpus détail, j'ai développé ces questions programmatiques dans "Revive la République" (Armand Colin, 2005) et dans "Le cauchemar de Marx" (Max Milo, 2009).


Economie à visage humain par Peretz le Mardi 17/11/2009 à 22:03

Effectivement ia violence du capitalisme a toujours existé. Le problème c'est par quoi le remplacer sans supprimer la liberté de l'entreprise. La solution marxiste  et la planification centralisée ? On a vu que ça ne marche pas. C'est pourquoi je propose :

- augmentation importante des bas revenus (SMIC, retraites)
- et, en cohérence, incitation massive à l’innovation (potentiel de la demande)
- remettre l’accent sur l’Education nationale, avec renforcements des postes d’enseignement
- remplacement des règles de l’OMC par la charte de la Havane ou similaire (taux de change et quotas fixés progressivement dans l’intérêt des pays pauvres et non du monde occidental)
- Instauration d’une TVA sociale pour les importations, et peut-être remplacement de la TVA classique par une taxe pondérée sur les chiffres d’affaires des entreprises 
- Écrêtage des plus-values des multinationales en augmentant le taux de la taxe sur les bénéfices et répartition de cette taxe dans le salariat
- instaurer le droit à indemnités (plafonnées) pour les bénévoles de certaines associations
- refonte des règles boursières, notamment suppression ou régulation du marché à terme
- nationalisation des entreprises de trop grande taille, et renationalisation de celles d’intérêt collectif ayant été privatisées ou leur transformation en coopératives autogestionnaires.
- nationalisation des grandes banques
- obligation pour les organismes financiers d’augmenter leurs fonds propres pour leurs engagements spéculatifs.

Ces mesures seront suffisantes en tant que telles pour arrêter l’extravagance des bonus et autres émoluments excessifs des traders et des dirigeants de grandes entreprises, mais qui ne sont que des épiphénomènes, dont l’importance est discutable. Quant au risque de fuite de l’argent à l’Etranger, des mesures coercitives sont d’autant plus faciles à prendre qu’elles ont déjà existé. Libellée en francs, il serait probablement sans intérêt de s’expatrier avec sa fortune.
 
MESURE PHARE :
Instauration d’un système monétaire deux ou trois degrés avec taux de change variables, mais ajustables par l’Etat selon l’importance des mouvements.


Re: Economie à visage humain par jean archambeaud le Mardi 17/11/2009 à 22:51

j'ai envie de vous repondre au moyen d'un bon viel adage populaire : "quand ma tante en aura, elle s'appelera mon oncle"
ce qui ,traduit en langage chatié, peut se dire aussi : c'est bien beau de proposer n'importe quelle mesure qui fait totalement abstraction du rapport de force, mais, au fait, comment y parvenir, a votre catalogue de bons sentiments ? conquerir un rapport de force , le gerer et le mener a bonne fin en coherence avec les conditions d'une époque, that is the question ! autrement, on peut aussi rever...
Jean


Re: Economie à visage humain par Peretz le Mercredi 18/11/2009 à 11:02

Sûr que ce n'est pas pour demain. ni peu-têtre jamais,  mais alors que veut dire être anticapitaliste ? Instaurer le marxisme ? O.K. Ce qui revient à dire qu'il faudrait redonner à l'Etat la propriété des moyens de production. Plus utopiste que moi... 



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