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La Chine capitaliste ?

mardi 1er septembre 2026, par Denis COLLIN

La Chine capitaliste ?

Dans un récent article, Le capital contre la vie humaine, j’avais rapidement caractérisé la Chine comme pays capitaliste. On me l’a reproché. Je vais essayer de m’en expliquer ici de manière plus détaillée.

Pour éviter tous les débats inutiles, précisons d’abord que toute société comprend un ensemble plus ou moins complexe de modes de production. En France, comme dans toute l’Europe et les États-Unis, domine le mode de production capitaliste, mais il existe des coopératives, des mutuelles, des petits producteurs indépendants qui ne sont soumis entièrement à la logique du capital. Dans de nombreux pays européens, il y avait jadis un important secteur nationalisé. En Russie, il n’est guère possible de contester que le mode de production capitaliste est le mode de production dominant aujourd’hui. Mais, à la différence de l’Europe occidentale, le capitalisme russe est étroitement lié à l’État, auquel il est largement soumis. On peut trouver de nombreux exemples de ce « capitalisme politique » : la Turquie, l’Algérie, l’Arabie Saoudite ou encore l’Iran. À des degrés divers, tous ces pays combinent un capitalisme privé puissant et un État qui pilote ce capitalisme, donne le permis de vivre à un certain nombre d’oligarques fidèles au pouvoir politique et peut se débarrasser des récalcitrants.

La tradition marxiste, à l’époque où il y avait encore des recherches vivantes dans cette tradition, n’avaient pas manqué de soulever la question de l’existence d’un « capitalisme d’État » qui s’était instauré à la faveur de la Première Guerre mondiale. Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine analyse la montée de monopoles et les liens avec l’État militarisé. Plus tard, il définira la NEP comme un capitalisme d’État contrôlé par le parti. L’évolution de l’URSS va poser la question de la nature de l’URSS. Au début de la Seconde guerre mondiale, les trotskistes sr déchirent sur cette question, Trotski définissant l’URSS comme un « État ouvrier dégénéré » alors des courants comme ceux de Burnham, Schachtman ou plus tard Hal Draper parleront d’un « capitalisme d’État » et d’une bureaucratie totalitaire. La comparaison entre l’URSS et l’Allemagne nazie est conduite par Bruno Rizzi dans ses réflexions sur La bureaucratisation du monde. Après la Seconde Guerre mondiale, la discussion s’est poursuivie, dans le mouvement trotskiste avec, notamment la scission qui donne naissance au groupe « Socialisme ou Barbarie » de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Après la rupture entre l’URSS et la Chine, les maoïstes caractérisèrent l’URSS comme « capitalisme d’État ». Charles Bettelheim, un temps proche des maoïstes fournit sur ce sujet des études intéressantes.

La Chine rentre pleinement dans ce schéma du capitalisme d’État. La Chine est capitaliste. La Chine est totalement intégrée dans la division mondiale du travail. Les ouvriers produisent de la plus-value non seulement pour leur patron chinois (État ou capitaliste privé) mais aussi pour l’ensemble du système capitaliste : quand les composants électroniques chinois entrent dans une automobile française, le capitaliste français profite de la productivité et du faible salaire de l’ouvrier chinois. La Chine (que ce soit l’État ou les capitalistes privés) n’est d’ailleurs plus seulement l’usine du monde. Elle exporte ses capitaux, rachète des industries européennes, par exemple (MG, Volvo), des ports (comme celui du Pirée), des terres et colonise progressivement toute une partie de l’Afrique. Jadis Citroën assemblait des voitures en Chine pour le marché chinois ; aujourd’hui c’est une usine du groupe Stellantis qui va montrer en France des voitures chinoises pour le marché français...

Que l’État continue de jouer un rôle stratégique majeur en Chine ne dit rien quant à la nature de cet État. Certes, il y a une différence entre le mode de propriété dominant aux États-Unis et celui qui domine en Chine. Le capitalisme chinois est plus « politique » en ce sens que les politiques ont ou semblent avoir le dernier mot. Mais les ouvriers chinois restent des prolétaires exploités et produisant de la plus-value. Les défenseurs communistes de la Chine font valoir que Xi mène une politique du même genre que la NEP impulsée par Lénine. Mais alors ils doivent concevoir que c’est un capitalisme d’État comme le disait Lénine qui avait au moins l’avantage de ne pas se cacher derrière son petit doigt.

Que la Chine soit le deuxième pays au monde pour le nombre de milliardaires n’est pas simplement anecdotique. Le moteur de l’économie chinoise est cette course à l’enrichissement privé et l’accumulation du capital. On peut s’extasier : ça marche ! Eh oui, le capitalisme, ça marche, et le gouvernement chinois a su organiser la transition d’un prétendu communisme à un capitalisme efficace. D’un point de vue capitaliste, le modèle chinois est très intéressant. Mais il n’y a pas un atome de communisme là-dedans, même si les signes extérieurs du communisme persistent.

Le « communisme du XXe siècle » n’a réussi que comme capitalisme, ce que montre aussi l’exemple du Vietnam ou celui du Laos et bientôt Cuba. Sans doute vaut-il mieux vivre ouvrier sous Xi que sous Mao. Mais dire cela, c’est prononcer une condamnation sans appel contre le « communisme historique ».

le 1 septembre 2026 – Denis Collin.