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Crise au Venezuela : les impasses du "caudillisme"

ou pourquoi le refus de toute intervention extérieure ne saurait nous dispenser d’un bilan sérieux du chavisme

par Denis COLLIN, le 25 février 2019

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Commençons par dire non à toute inter­ven­tion étrangère au Venezuela. Le droit inter­na­tio­nal sup­pose la non-ingé­rence dans les affai­res inté­rieu­res d’un État tiers. Et de ce point de vue l’impli­ca­tion tant du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain que des autres gou­ver­ne­ments latino-amé­ri­cains ou des gou­ver­ne­ments euro­péens est tout sim­ple­ment une vio­la­tion du droit inter­na­tio­nal auquel ils sont censés avoir sous­crit en adhé­rant à l’ONU. Notons en pas­sant que les gou­ver­ne­ments « popu­lis­tes » et « natio­na­lis­tes » en Europe ont également appuyé l’inter­ven­tion­nisme au Venezuela. Preuve que tous ces gens (Salvini, Orban ou Bolsonaro) ne sont pas du tout des sou­ve­rai­nis­tes et défen­seurs de la nation.
Mais défen­dre le Venezuela contre les ingé­ren­ces étrangères ne signi­fie nul­le­ment que l’on doive sou­te­nir Maduro. Au contraire ! L’avenir des mou­ve­ments sociaux et natio­naux en Amérique Latine sup­pose une rup­ture radi­cale avec toutes les formes de « bona­par­tisme de gauche », avec le « cau­dillisme » qui a empoi­sonné le mou­ve­ment ouvrier et démo­cra­ti­que – de Péron à l’APRA et au « boli­va­risme ».

La nature du chavisme

Si on le veut carac­té­ri­ser pré­ci­sé­ment le gou­ver­ne­ment de Nicolas Maduro, impru­dem­ment qua­li­fié de « socia­liste » par ses par­ti­sans comme par ses adver­sai­res, on doit plutôt faire appel à une typo­lo­gie fine des diver­ses varié­tés de gou­ver­ne­ments capi­ta­lis­tes. Car il n’y a aucune trace de socia­lisme dans le régime mis en place par Hugo Chavez. La manne pétro­lière a été uti­li­sée en partie (en partie seu­le­ment, car une autre partie est tombée direc­te­ment dans les poches du clan cha­viste) pour amé­lio­rer le sort des pau­vres – tout comme l’ont fait les pro­gram­mes de Lula dont per­sonne n’a dit qu’ils trans­for­maient le Brésil en pays socia­liste ! A ce compte le RSI/RSA mis en place par Michel Rocard serait du com­mu­nisme échevelé. Les décla­ra­tions de Chavez et de Maduro ont tou­jours été mar­quées par une rhé­to­ri­que révo­lu­tion­naire, mais la rhé­to­ri­que révo­lu­tion­naire n’est pas la révo­lu­tion, spé­cia­le­ment en Amérique Latine. Rappelons que le parti au pou­voir au Mexique de 1928 à 2000 sans inter­rup­tion s’appe­lait « parti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel » et était membre de l’Internationale Socialiste… L’APRA péru­vienne était une alliance popu­laire révo­lu­tion­naire et le mou­ve­ment de Péron (sous ses inti­tu­lés divers) s’est tou­jours voulu révo­lu­tion­naire.

Dans les cas qu’on vient de citer nous sommes confron­tés à des mou­ve­ments à l’ori­gine natio­na­liste qui veu­lent affir­mer les reven­di­ca­tions de la bour­geoi­sie et de la petite-bour­geoi­sie en Amérique Latine face à l’impé­ria­lisme amé­ri­cain et à la frac­tion de la bour­geoi­sie qui lui est entiè­re­ment sou­mise, la bour­geoi­sie dite « com­pra­dor ». Et dans tous ces mou­ve­ments, l’armée est la colonne ver­té­brale de l’État. Les syn­di­cats indé­pen­dants du pou­voir n’exis­tent plus, ils sont inté­grés dans le parti – c’est typi­que­ment le cas en Argentine ou au Mexique où exis­tait une puis­sante tra­di­tion syn­di­cale – et, sous des formes et à des degrés varia­bles on assiste à une ten­dance au parti unique et à la mono­po­li­sa­tion de tous les lieux de pou­voir par la caste gou­ver­nante.

Au Venezuela s’ajoute un troi­sième élément, très impor­tant : l’État s’appuie sur la rente pétro­lière et, de ce point de vue, le cha­visme a dis­posé d’un atout très impor­tant lui don­nant des marges de manœu­vre bien supé­rieu­res à celles des partis et mou­ve­ments ana­lo­gues dans les autres pays d’Amérique Latine.

On a pris la mau­vaise habi­tude d’iden­ti­fier capi­ta­lisme et capi­ta­lisme libé­ral. Mais il existe d’autre formes de sys­tème capi­ta­liste et les États ren­tiers cons­ti­tuent l’une de ces formes (je ren­voie ici aux tra­vaux de notre ami Jérôme Maucourant). Il est clair que la Russie de Poutine entre dans cette caté­go­rie compte-tenu de l’impor­tance de la rente gazière et pétro­lière dans l’économie russe et des liens étroits entre les oli­gar­ques et l’appa­reil d’État cen­tral et de la place des ser­vi­ces de ren­sei­gne­ments dans l’appa­reil d’État. L’Iran cons­ti­tue une autre de forme de ce type d’États, par exem­ple : les « pas­da­rans », la milice des gar­diens du pou­voir, sont un acteur col­lec­tif majeur dans l’économie ira­nienne. Mais c’est aussi le cas de l’Algérie où l’appa­reil du FLN ou plus exac­te­ment la frac­tion de l’appa­reil issu de l’armée des fron­tiè­res contrôle le pays depuis 1962 en vivant lar­ge­ment sur l’extor­sion de la rente pétro­lière.

Donc rhé­to­ri­que natio­na­liste éventuellement à colo­ra­tion socia­liste, plus pou­voir de l’armée, plus rente pétro­lière : voilà la com­po­si­tion chi­mi­que du cha­visme. Comme dans tous les régi­mes de ce type, on fait appel à la « mobi­li­sa­tion des masses », mais ce n’est jamais un peuple orga­nisé sur ses pro­pres bases ; c’est une masse conviée à venir sou­te­nir le pou­voir en place, exac­te­ment comme le fai­sait Peron, Castro… ou Mussolini ! Faire de la mobi­li­sa­tion des masses un cri­tère révo­lu­tion­naire, socia­liste ou démo­cra­ti­que, c’est com­met­tre une gros­sière erreur puis­que la mobi­li­sa­tion d’une masse poli­ti­que­ment pul­vé­ri­sée et ras­sem­blée par le « parti » unique ou domi­nant est une carac­té­ris­ti­que du fas­cisme ou de ce qu’on appelle les régi­mes tota­li­tai­res.

Le gou­ver­ne­ment « boli­va­rien » s’est créé une cen­trale syn­di­cale à sa dévo­tion, aussi indé­pen­dante des gou­ver­ne­ments que l’étaient les syn­di­cats offi­ciels en URSS et dans les pays de l’Est. Les mou­ve­ments de classe des ouvriers se sont heur­tés et se heur­tent encore non seu­le­ment à la répres­sion de l’appa­reil cha­viste qui sans la moin­dre honte jette en prison les repré­sen­tants des tra­vailleurs, mais encore à la direc­tion de la cen­trale « boli­va­rienne », cour­roie de trans­mis­sion du pou­voir. Cette réa­lité de la lutte des clas­ses sous le cha­visme est camou­flée tant par les amis du « boli­va­risme » en France que par ses enne­mis bour­geois. Pour les uns, le boli­va­risme est socia­liste et il doit être défendu comme tel et pour les autres il est aussi socia­liste et doit être com­battu comme tel si on veut défen­dre les liber­tés. Mais c’est oublier que les pre­miè­res vic­ti­mes de la bureau­cra­tie cor­rom­pue du cha­visme sont les tra­vailleurs et que ce sont eux qui ont le plus besoin de la liberté pour pou­voir s’orga­ni­ser et com­bat­tre contre l’impé­ria­lisme aussi bien que contre le régime cor­rompu de Maduro.

Un gouvernement anti-démocratique

Ensuite, il faut penser ce mou­ve­ment dans son évolution his­to­ri­que, entre les pre­miers pas du cha­visme, plein d’espoir, et la décom­po­si­tion tra­gi­que du gou­ver­ne­ment de Maduro, beau­coup d’événements ont marqué le Venezuela. Indéniablement, à l’époque de Chavez -le cha­risme propre du pré­si­dent a joué son rôle là-dedans- le sou­tien popu­laire était impor­tant sans d’ailleurs que la répres­sion contre l’oppo­si­tion ne soit par­ti­cu­liè­re­ment forte. Au contraire, l’oppo­si­tion bour­geoise pro-USA a gardé ses orga­nes de presse, sa place dans l’économie et glo­ba­le­ment les élections sont res­tées à peu près hon­nê­tes. Les ten­ta­ti­ves de coup d’État orga­ni­sées par la bour­geoi­sie véné­zué­lienne ont échoué sans entrai­ner de gran­des opé­ra­tions de répres­sion mais elles ont indis­cu­ta­ble­ment nourri les ten­dan­ces du régime à limi­ter la liberté d’expres­sion.

Avec la mort de Chavez et son rem­pla­ce­ment par Maduro, la situa­tion s’est sérieu­se­ment dégra­dée. Maduro lui-même n’est élu qu’à une très courte majo­rité (tout juste un peu au-dessus de 50%) et avec des soup­çons assez fondés de fraude électorale. Peu après, la vérité des rap­ports de force se mon­trait lors de l’élection au par­le­ment qui accor­dait une large vic­toire aux oppo­sants du pré­si­dent. C’est ce par­le­ment élu contre Maduro qui se dresse aujourd’hui contre la pré­si­dence en fai­sant valoir une légi­ti­mité démo­cra­ti­que qui n’est guère contes­ta­ble. Pour se débar­ras­ser de cette oppo­si­tion, Maduro a entre­pris de modi­fier la cons­ti­tu­tion en fai­sant élire une assem­blée cons­ti­tuant crou­pion, résul­tat d’une mani­pu­la­tion électorale si gros­sière que per­sonne n’accorde à cette ins­tance le moin­dre crédit. Voici com­ment l’ana­lyse un repré­sen­tant du « cha­visme cri­ti­que » (ce cou­rant assez impor­tant aujourd’hui qui tout en se récla­mant de l’héri­tage de Chavez s’oppose à Maduro) : « La jour­née de diman­che a montré un gou­ver­ne­ment et un appa­reil d’État affai­bli. Les résul­tats annon­cés par le CNE (com­mis­sion natio­nale électorale) sont dis­pro­por­tion­nés. En com­pa­rant les chif­fres offi­ciels on s’aper­çoit que Maduro aurait été sou­tenu diman­che par plus de per­son­nes que Chavez en 2012, ou encore qu’il aurait récu­péré près de 2 mil­lions et demi de vote depuis sa der­nière élection de 2015 où il a été battu. Qui peut croire hon­nê­te­ment ou objec­ti­ve­ment ces chif­fres alors qu’on voit que le gou­ver­ne­ment a perdu de manière évidente une grande partie de son sou­tien social ? La réa­lité du vote est bien loin des chif­fres annon­cés par le CNE mais aussi des men­son­ges de la MUD (mou­ve­ment uni­fiée démo­cra­ti­que, oppo­si­tion). Dimanche le grand gagnant a été l’abs­ten­tion, la majo­rité des quar­tiers popu­lai­res n’a pas voté. C’est le mes­sage silen­cieux de mil­lions de Vénézuéliens qui ont encore une fois exprimé un méconten­te­ment gran­dis­sant. Le gou­ver­ne­ment a annoncé des chif­fres faux pour affir­mer qu’il s’agit du taux de par­ti­ci­pa­tion le plus impor­tant depuis long­temps, ce qui selon lui devrait lui per­met­tre de conti­nuer ses plans de res­tric­tions des droits démo­cra­ti­ques et pour aller vers un plus grand bra­dage du pays à l’impé­ria­lisme. » (Sergio Garcia, tra­duit sur le site « La Commune »)

Le même auteur annonce la suite : « Cette cons­ti­tuante vise à conso­li­der un modèle anti­po­pu­laire, à aug­men­ter les pou­voirs du régime et de sa bureau­cra­tie, à réduire les droits poli­ti­ques et sociaux, à har­ce­ler encore plus l’oppo­si­tion de gauche, « le cha­visme cri­ti­que », les repré­sen­tants authen­ti­ques des mou­ve­ments sociaux. Ceux que Maduro accuse, dans le plus pur style sta­li­nien, d’être des agents de la CIA. »

Larvé depuis 2015, le conflit main­te­nant ouvert. En 2018, l’élection pré­si­den­tielle avait donné à Maduro une large vic­toire mais cette élection n’avait recueilli qu’une par­ti­ci­pa­tion de 46% et donc moins d’un tiers de électeurs s’est pro­noncé pour lui – il semble que la par­ti­ci­pa­tion réelle n’ait pas excédé les 32%. L’infla­tion galo­pante – la seule mon­naie qui per­mette vrai­ment d’ache­ter quel­que chose au Venezuela est le dollar – et les res­tric­tions des pro­duits de pre­mière néces­sité pré­ci­pi­tent la colère et les appuis popu­lai­res du régime s’affais­sent tou­jours un peu plus. Entre Maduro et le peuple, le fossé se creuse. L’armée pour­rait lâcher Maduro si les choses empi­raient. Les pre­miè­res déser­tions sont enre­gis­trées au moment où les sol­dats doi­vent tirer sur des gens désar­més qui deman­dent seu­le­ment à manger.

À qui la faute ?

L’incroya­ble dégra­da­tion de la situa­tion économique ne peut être mise seu­le­ment au compte du blocus des USA. Le cha­visme n’a jamais réussi, même quand l’argent cou­lait à flot ni a indus­tria­li­ser le pays pour le rendre un peu auto­nome, ni a éradiquer la pau­vreté et la mal­nu­tri­tion. Là encore les « amis » du boli­va­risme se sont com­por­tés comme leurs ancê­tres amis de l’URSS : roya­le­ment reçus par les hommes au pou­voir, aveu­glés par les mani­fes­ta­tions de masse orga­ni­sées à la gloire du régime, ils sont reve­nus en Europe pour nous chan­ter que tout allait bien et que seules les mau­vai­ses actions de l’oncle Sam étaient à mettre en cause. Les sanc­tions n’étranglent pas le Venezuela depuis des décen­nies. C’est seu­le­ment depuis l’arri­vée de Trump au pou­voir qu’elles sont deve­nues plus dras­ti­ques. Mais le Venezuela, en tant que gros pro­duc­teur de pétrole, a eu jusqu’aux années 2010/2012 de larges marges de manœu­vres. La Russie et la Chine l’ont sou­tenu et la Chine lui a prêté beau­coup d’argent. Les autres pays d’Amérique Latine, sou­vent « à gauche » ne lui étaient pas hos­ti­les. La situa­tion n’était certes pas idéale, mais elle ne le sera jamais pour quel­que pays que ce soit veut rompre avec le capi­ta­lisme.

La vérité est que la caste mili­taro-bureau­cra­ti­que qui gou­verne le pays est à la fois incom­pé­tente et cor­rom­pue, exac­te­ment comme ses homo­lo­gues dans des pays comme l’Algérie. L’ONG Transparency International clas­sele Venezuela en tête des pays cor­rom­pus ; 450 mil­liards de dol­lars auraient quitté le pays en vingt ans. L’ONG parle d’une véri­ta­ble clep­to­cra­tie – le terme avait été uti­lisé jadis pour parler de l’Algérie. Maria Gabriela Chavez, seconde fille de l’ancien pré­si­dent et qui a joué un temps le rôle de « pre­mière dame » passe pour être la femme la plus riche du pays avec une for­tune esti­mée à un peu plus de 4 mil­liards de dol­lars. Encore fois, l’aveu­gle­ment des sou­tiens euro­péens et fran­çais en par­ti­cu­lier laisse sans voix. Comme si l’expé­rience d’un siècle n’avait servi à rien. Comme si les témoi­gna­ges concor­dants devaient être reje­tés au motif qu’il ne faut pas faire le jeu de l’impé­ria­lisme. Mais ceux qui font vrai­ment le jeu de l’impé­ria­lisme, ceux qui disent fina­le­ment aucun chan­ge­ment sérieux n’est pos­si­ble, ce sont jus­te­ment les clep­to­cra­tes en tous genres, les voleurs et les enne­mis des liber­tés indi­vi­duel­les.

Bien sûr le ren­ver­se­ment de Maduro avec l’aide amé­ri­caine est une très mau­vaise chose. L’idéal serait que le peuple véné­zué­lien trouve en lui-même les res­sour­ces pour pren­dre le chemin d’un véri­ta­ble socia­lisme démo­cra­ti­que. Mais les pro­ba­bi­li­tés que cela soit pos­si­ble à court terme sont, hélas, pro­ches de zéro. Une fois de plus la dégé­né­res­cence de ceux qui se sont décla­rés repré­sen­tants du peuple fait le jeu de la bour­geoi­sie et de la domi­na­tion capi­ta­liste qu’ils ren­for­cent, tout comme la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne a été le prin­ci­pal fac­teur qui a permis au capi­ta­lisme de sur­vi­vre au XXe siècle.