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La classe ouvrière révolutionnaire ?

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 5 mars 2018

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Les écrits de Denis Collin sont tou­jours très sti­mu­lants car sans rien lâcher sur le fond, il les ins­crit dans les évolutions de la réa­lité.

J’ai pu véri­fier cent fois l’obses­sion que repré­sente la réfé­rence à la classe ouvrière comme force révo­lu­tion­naire et je dis « obses­sion » car d’une part, elle est cons­truite sur un rai­son­ne­ment solide du marxisme… à un point tel que le rai­son­ne­ment n’est plus permis, et d’autre part la réa­lité a tou­jours été bien dif­fé­rente de celle annon­cée.

Donc Denis Collin pro­pose d’inver­ser la pro­blé­ma­ti­que à la lumière des réa­li­tés que nous connais­sons depuis les tra­vaux de Marx et grâce à eux.

Pour le dire avec mes mots il s’agit de sortir d’une sorte de « fata­lité » socio­lo­gi­que (de la classe au peuple) pour en reve­nir à la poli­ti­que.

Podemos par exem­ple a dû très vite déchan­ter quand Ciudadanos a com­mencé à capter une part de l’électorat visé, fai­sant que le 99% de per­son­nes sus­cep­ti­bles de les sou­te­nir a fondu comme neige au soleil, et impo­sant de ce fait au mou­ve­ment, des négo­cia­tions au départ reje­tées, avec Izquierda Unida et le PSOE.

La force révo­lu­tion­naire ne serait pas seu­le­ment dictée par le pro­ces­sus de pro­duc­tion mais par la capa­cité à allier les dites forces par des pro­po­si­tions poli­ti­ques adap­tées aux reven­di­ca­tions socia­les, les plus aptes à « fédé­rer le peuple » (même si la for­mule n’est pas claire).

La phrase clef de l’arti­cle de Denis Collin est la reprise d’une idée bien connue mais pous­sée jusqu’au bout : « Si on admet l’idée (marxienne) que les hommes font eux-mêmes leur propre his­toire, mais dans des condi­tions qu’ils n’ont pas choi­sies, on doit partir non pas de « pro­jets révo­lu­tion­nai­res » mais des besoins quo­ti­diens des indi­vi­dus et ceux-ci ne se met­tent jamais en mou­ve­ment pour « faire la révo­lu­tion » mais pour défen­dre leurs acquis, pour conser­ver ce qu’ils ont et pour tenter de mener une vie décente. »

Partir des besoins c’est à mes yeux partir du poli­ti­que. Et c’est un souci lar­ge­ment par­tagé dans les cam­pa­gnes électorales mais très peu par les pou­voirs élus. Pour éviter les ques­tions cru­cia­les qui sont socia­les, les Radicaux puis le PS au pou­voir, afin de ne pas perdre la face, ont choisi la reven­di­ca­tion socié­tale.

Comme le note Denis Collin, sur ce point Macron ne suit pas la démar­che des pré­si­dents PS, il avance d’abord des réfor­mes anti­so­cia­les car il veut aller à l’essen­tiel, tout en ten­tant de passer de la pom­made sur son action réelle.

En 1981 j’ani­mais une cel­lule du PCF où il y avait une ving­taine de per­son­nes dans une petite ville rurale et quand Mitterrand a fait de son action contre la peine de mort une action phare, j’ai eue la sur­prise de cons­ta­ter que la majo­rité des pré­sents étaient favo­ra­bles à la dite peine de mort. Au même moment il y a eu quel­ques réfor­mes socia­les mais ce qui reste dans les mémoi­res (car dans les faits) c’est la réforme socié­tale.

La réé­cri­ture de Mai 68 me semble un grand moment de cette opé­ra­tion de fal­si­fi­ca­tion de la révo­lu­tion, en uti­li­sant le mou­ve­ment socié­tal des étudiants pour mas­quer (ou même ridi­cu­li­ser) le mou­ve­ment social.

Faut-il cepen­dant, au nom de la prio­rité oubliée du social, mini­mi­ser le socié­tal ? Une réflexion s’impose. Le PCF, et pour une large part le PS, ont par exem­ple refusé de par­ti­ci­per au combat écolo ou en faveur de l’IVG, pour ne pas écarter le social, et ce fai­sant ils ont ren­voyé ces deux axes de lutte… vers le socié­tal.

Le combat écolo peut pren­dre plu­sieurs formes : quand les pro­po­si­tions de lutte pour une écologie sociale sont négli­gées, alors toute la place est lais­sée à une écologie seu­le­ment verte que le capi­ta­lisme récu­père sans peine.

Le combat fémi­niste pour les droits à l’IVG pou­vait pren­dre plu­sieurs formes : une forme sociale (les femmes riches pou­vaient tou­jours aller ailleurs se faire avor­ter) ou une forme stric­te­ment socié­tale.

La créa­tion de la Sécurité sociale est un des beaux témoi­gna­ges d’une offen­sive démo­cra­ti­que. Depuis, l’adver­saire de classe a fait perdre leur sens aux mots « sécu­rité » et « sociale ». Je pense que le combat pour la santé (que Simone Veil a uti­lisé pour faire voter sa loi sur l’IVG) est un de ceux sus­cep­ti­bles de créer l’alliance recher­chée entre exploi­tés et oppri­més.

Dans ce combat, les adver­sai­res ne sont pas le 1% de per­son­nes favo­ri­sées. Toute une partie du corps médi­cal (y com­pris les phar­ma­ciens), toute l’indus­trie du médi­ca­ment, le sec­teur des assu­ran­ces, et plus sur­pre­nant une bonne part des diri­geants des mutuel­les (pour qui la santé est sur­tout une opé­ra­tion finan­cière), cons­ti­tuent un lobby puis­sant pour empê­cher une géné­ra­li­sa­tion de la Sécurité sociale, dans des condi­tions nou­vel­les.

De plus, ces ques­tions tou­chent à l’écologie sociale et d’autres aspects de la société, car si la Sécurité sociale a eu d’abord pour but de soi­gner, elle doit inté­grer l’objec­tif de la pré­ven­tion (d’où l’écologie sociale). Comment ne pas tomber malade ? La bataille d’aujourd’hui ne peut plus être celle de 1945 mais peut tou­jours être cru­ciale pour ren­ver­ser le rap­port de forces.

Dans ce cadre nous avons là aussi un exem­ple de ques­tion socié­tale (une loi sur la fin de vie) qui peut pren­dre diver­ses formes, à condi­tion d’y réflé­chir glo­ba­le­ment.

Les grou­pes de l’Assemblée, peu­vent, le 1er février, un seul jour dans l’année, faire des pro­po­si­tions de loi. France insou­mise a fait les sien­nes et François Ruffin s’en expli­que dans le der­nier Fakir :

« La pre­mière à être vali­dée, c’est l’idée de Mélenchon, à mon avis excel­lente, d’un réfé­ren­dum sur le CETA. Ensuite Caroline Fiat sur la fin de vie. Après, une loi contre le contrôle au faciès, pour le récé­pissé. Bastien ramène le droit à l’eau… (…). »

A la der­nière minute François Ruffin qui a été au départ de ce tra­vail fait obser­ver : « Y a un truc qui me fait suer quand même, c’est que rien ne concerne le monde du tra­vail. » Et il a pro­posé un tra­vail sur le burn out… qui a failli lui causer un burn out !

De la loi sur la fin de vie à celle sur le burn out com­ment arti­cu­ler le social et le socié­tal. Pour moi la ques­tion reste entière.