Accueil > Médias > Revue de presse > « Ni dans la majorité, ni dans l’opposition »

« Ni dans la majorité, ni dans l’opposition »

Revue de presse 14 mai - 21 mai 2020

par Antoine BOURGE, le 28 mai 2020

Enregistrer au format PDF

Le 13 mai dernier Laurent Berger (CFDT) affirmait sur France Inter : « Durant cette période [de confinement], on a privilégié la vie sur le développement économique. Évidemment, ça ne peut pas durer tout le temps. » Nous verrons que cette ligne très macroniste n’est pas sur le point d’être infirmée par la création à l’Assemblée nationale du groupe « Écologie Démocratie Solidarité ».

Une tempête dans un verre d’eau

Les rats quit­tent le navire

 L’Humanité relaie cette infor­ma­tion qui laisse pré­sa­ger des rela­tions ami­ca­les au sein de LREM :

« La dépu­tée Martine Wonner a déclaré que la ges­tion était « catas­tro­phi­que ». « On a perdu du temps et des vies », accuse l’élue, qui n’a « plus confiance » envers l’exé­cu­tif, à tel point qu’elle a voté contre le plan de déconfi­ne­ment. Elle a, dans la foulée, été exclue manu mili­tari de LaREM. »

Refus d’être des dépu­tés godillots

 Sur France Info Cédric Villani expli­que que la dis­si­dence est un moyen de rega­gner sa liberté perdue :

« ’Nous avons été élus comme des repré­sen­tants libres, pas comme des dépu­tés godillots aux ordres de qui sait quel appa­reil, nous avons été élus pour porter le pro­grès’, insiste Cédric Villani. »

 Sur Reporterre, on manque de s’étrangler de rire en lisant la décla­ra­tion de Delphine Batho :

« L’ini­tia­tive se veut aussi « un acte de défense du Parlement », selon les mots de la dépu­tée et pré­si­dente de Génération écologie Delphine Batho, qui a rejoint le groupe. Face aux dys­fonc­tion­ne­ments actuels — une majo­rité aux ordres et un exé­cu­tif tout puis­sant —, les dépu­tés sou­hai­tent retrou­ver une marge de manœu­vre pour les deux der­niè­res années de la légis­la­ture. »

 Cet arti­cle trouvé sur Reporterre est éclairant sur les moti­va­tions qui ont conduit à la créa­tion d’un nou­veau groupe :

« Aurélien Taché, qui a claqué la porte [de LREM], le 17 mai. « En 2017, j’ai quitté le Parti socia­liste parce qu’il n’était pas capa­ble de dépas­ser ses fron­tiè­res. Aujourd’hui, je quitte LREM exac­te­ment pour les mêmes rai­sons, décla­rait-il dans un entre­tien au Journal du diman­che. Nombre de dépu­tés LREM ont cette envie, le groupe par­le­men­taire est devenu un frein. » La plu­part disent vou­loir rester fidè­les « aux valeurs » défen­dues lors de leur élection et repro­chent au gou­ver­ne­ment de s’en être éloigné. »

 Une autre raison pour laquelle ce groupe a été créé découle direc­te­ment du confi­ne­ment et du nombre réduit de dépu­tés à l’Assemblée. Ainsi Mediapart pré­cise :

« Cette rup­ture est appa­rue plus urgente récem­ment en raison des dif­fi­cultés à faire enten­dre une voix alter­na­tive au sein de LREM, compte tenu des délé­ga­tions de vote obli­ga­toire dans un Palais-Bourbon en mode confi­ne­ment. »

La majo­rité gou­ver­ne­men­tale conser­vée

 Les titres sont una­ni­mes, LREM a perdu la majo­rité abso­lue à l’Assemblée natio­nale. Et les chif­fres sont là pour prou­ver ce fin calcul. Cependant les dépu­tés LREM avec les dépu­tés Modem et Agir votent d’un seul homme comme le sou­li­gne Le Monde :

« LRM et appa­ren­tés compte 288 dépu­tés, sous la barre des 289 qui marque la majo­rité au Palais-Bourbon. (…) le groupe majo­ri­taire peut s’appuyer sur les 46 dépu­tés du Mouvement démo­crate (MoDem) et la dizaine d’élus d’Agir. »

 Le nou­veau groupe res­sem­ble aux « fron­deurs » socia­lis­tes qui eux n’avaient pas formé de groupe dis­si­dent. Voici ce qu’en dit un député de ce nou­veau groupe dans Le Monde :

« Le ni-ni, cela va être le cas de manière concrète dans nos votes, résume un membre du nou­veau groupe. On se pro­non­cera pour quand on esti­mera que cela va dans le bon sens et dans le cas contraire, on sera également libres de dire non. »

 Dénichée dans L’Humanité, cette décla­ra­tion d’Aurélien Taché fait croire qu’il y aurait une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre la poli­ti­que de Philippe et celle de Macron, alors qu’ils for­ment les deux faces de la même pièce. L’allé­geance poli­ti­que est totale :

« Celui qui déses­père de LaREM ne déses­père pas pour autant de Macron. « Je fais partie de ceux qui espè­rent un tour­nant. Macron peut le faire », estime celui qui ne sera pas dans l’oppo­si­tion. »

 Ceux qui res­tent dans la majo­rité jus­ti­fient leur loyauté de la même façon que ceux qui ont créé le groupe EDS. Mediapart rap­porte les propos de Barbara Pompili :

« Barbara Pompili, pour­tant proche de Matthieu Orphelin, qui a fina­le­ment déclaré vou­loir créer un cou­rant écologiste au sein du groupe LREM. Dans une inter­view au Courrier picard, elle assène un sibyl­lin : « Ce n’est pas le moment de partir [mais] de peser » pour expli­quer sa déci­sion loya­liste. »

De bonnes inten­tions qui cachent les régres­sions socia­les

 Les idées défen­dues par ce nou­veau groupe ? On en trouve un résumé dans L’Humanité :

« (…) le groupe veut pro­mou­voir « davan­tage d’inves­tis­se­ments pour la tran­si­tion écologique » ou encore une « fis­ca­lité refon­dée vers plus de soli­da­rité ». Pas ques­tion de tou­cher au temps de tra­vail, comme l’envi­sage LaREM, mais plutôt de taxer le patri­moine sans reve­nir tou­te­fois à l’ISF. Quant à la réforme gelée des retrai­tes, mar­queur de la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale par excel­lence, les dépu­tés EDS bot­tent en touche. Pour Aurélien Taché, qui la qua­li­fiait en décem­bre de « grande et belle réforme », « la donne a changé ». « La réforme n’était pas abou­tie », pré­fère avan­cer Émilie Cariou. Tout sauf un groupe de rup­ture avec le macro­nisme donc, plutôt un clone qui cher­che­rait à récu­pé­rer les électeurs socia­lis­tes délais­sés en cours de route, au profit d’EELV. »

 Le nou­veau groupe prône un retour aux sour­ces de LREM, ce qui n’est pas ras­su­rant. A lire dans L’Humanité :

« L’air sifflé par les dépu­tés EDS rap­pelle furieu­se­ment la rhé­to­ri­que même de la République en marche : un dis­cours qui érige le « prag­ma­tisme » comme valeur car­di­nale trans­cen­dant les cou­rants poli­ti­ques. Une idéo­lo­gie de la néga­tion des idéo­lo­gies et donc de la dépo­li­ti­sa­tion du débat au ser­vice d’un logi­ciel néo­li­bé­ral. »

Et plus loin :

« Émilie Cariou estime que le néo-groupe porte « des valeurs ins­cri­tes dans le pro­gramme poli­ti­que d’ori­gine de la République en marche et qui n’ont pas été assez mises en œuvre ». »

 Les quel­ques pro­po­si­tions rele­vées par Reporterre ici et cor­res­pon­dent plus aux mesu­ret­tes des cer­cles bobos plutôt qu’à une orien­ta­tion poli­ti­que claire :

« Parmi les pro­po­si­tions les plus sou­te­nues, on retrouve la végé­ta­li­sa­tion de l’ali­men­ta­tion en res­tau­ra­tion col­lec­tive, la réduc­tion des embal­la­ges super­flus, le déve­lop­pe­ment de pro­jets ali­men­tai­res en cir­cuits courts ou encore la mise en place d’un ensei­gne­ment obli­ga­toire aux enjeux envi­ron­ne­men­taux. Les inter­nau­tes ayant par­ti­cipé à [une] consul­ta­tion [en ligne] se sont également pro­non­cés en faveur de la créa­tion d’un revenu uni­ver­sel et de la reva­lo­ri­sa­tion sala­riale des métiers du soin, de l’ensei­gne­ment, de la recher­che et de l’agri­culture. »

Dans le deuxième arti­cle on trouve aussi :

« Dans les pro­chains mois, une pro­po­si­tion de loi sur le res­pect du vivant et le bien-être animal sera dépo­sée à l’Assemblée natio­nale. Les dépu­tés ont aussi l’ambi­tion d’ins­crire la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité et du climat dans la Constitution. »

 Les nou­vel­les préoc­cu­pa­tions du groupe EDS sont aussi celles de LREM, comme le fait remar­quer Stanislas Guerini cité par Le Monde :

« « C’est à contre­temps poli­ti­que­ment car au sein de la majo­rité, nous sommes jus­te­ment en train de défi­nir la ligne poli­ti­que pour l’après, avec une pré­do­mi­nance des sujets sociaux et écologiques », appuie M. Guerini. »

 Précision utile quant aux décla­ra­tions pré­cé­den­tes de S. Guerini trou­vée dans Mediapart :

« Quant au projet de loi retrai­tes, il est pour l’heure sus­pendu, le délé­gué géné­ral de LREM, Stanislas Guerini, se deman­dant s’il ne fau­drait pas le repor­ter « dans le cadre d’un nou­veau projet pré­si­den­tiel ». »

 Mediapart fait un rappel utile des déci­sions sou­te­nues par les mem­bres du nou­veau groupe :

« Sur des lois carac­té­ris­ti­ques des déri­ves du quin­quen­nat, tous les mem­bres d’EDS ont mis du temps à se démar­quer de la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale. C’est le cas de Cédric Villani qui a voté pour la loi dite anti­cas­seurs, tache indé­lé­bile de la majo­rité, avant de faire savoir à l’issue du scru­tin qu’il avait voulu s’abs­te­nir. Sa col­lè­gue Sabine Thillaye est bien men­tion­née sur le site de l’Assemblée comme ayant voté pour. Les deux ont également, tout comme Émilie Cariou, Paula Forteza et Guillaume Chiche, sou­tenu la loi asile et immi­gra­tion en pre­mière lec­ture, texte beau­coup plus répres­sif qu’huma­niste (Mediapart y avait consa­cré un dos­sier). Aurélien Taché, qui a contri­bué à cer­tains sujets sociaux au début du quin­quen­nat, a porté un temps la réforme de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et celle de l’assu­rance-chô­mage, les deux étant pour­tant une catas­tro­phe pour les plus pré­cai­res et fra­gi­les. »

 L’arti­cle pré­cé­dent rejoint celui-ci trouvé sur Marianne. Être macro­niste et en faveur d’une poli­ti­que sociale sont deux éléments inconci­lia­bles :

« Elu député du Val-d’Oise en juin 2017, celui qui s’est plus dis­tin­gué par ses innom­bra­bles sor­ties média­ti­ques que par son assi­duité à l’Assemblée a long­temps fait figure de ’figure de l’aile gauche de LREM’. Mais pas n’importe quelle ’gauche’ : de l’héri­tage de cette très vaste famille poli­ti­que, Taché a bien davan­tage retenu le ’pro­gres­sisme’ et ’l’inclu­si­vité’ nés de l’his­toire récente que la lutte des clas­ses ou le socia­lisme his­to­ri­ques. »

Et plus loin :

« Marqué par son pas­sage à l’Unef et au Parti socia­liste, le député du Val-d’Oise assume son côté libé­ral (sur l’économie) - liber­taire (sur tout le reste), vouant aux gémo­nies le répu­bli­ca­nisme fran­çais et son aga­çante manie de vou­loir fondre les com­mu­nau­tés dans un seul peuple. »

 Dans Causeur le libé­ra­lisme économique et le liber­ta­ria­nisme d’A. Taché sont illus­trés :

« Il n’est donc pas for­tuit que Taché ait pris parti pour le hijab, com­paré à l’occa­sion au « serre-tête des peti­tes catho­li­ques », ni qu’il ait expli­qué son dégoût de l’État-nation et sa volonté de le voir dis­pa­raî­tre dans une Europe plus vaste et tolé­rante, ni, enfin, qu’il soit un par­ti­san de la GPA. Il n’est guère étonnant non plus qu’en bon par­ti­san du lais­ser-faire, il ait voté les lois de Pénicaud sur le tra­vail. »

Crise de régime, crise politique

La France, une répu­bli­que démo­cra­ti­que ?

 Causeur

« la Ve République n’est pas une démo­cra­tie comme les autres : c’est en théo­rie un régime dit « semi-pré­si­den­tiel », c’est-à-dire en pra­ti­que un régime hyper­pré­si­den­tiel, où la pré­si­dence domine tous les pou­voirs, point commun de notre pays avec la Russie, l’Algérie, l’Égypte ou la Syrie. »

Et plus loin :

« Au mieux, la Ve République est un régime plé­bis­ci­taire, mais pas démo­cra­ti­que. Nous élisons un « monar­que répu­bli­cain », à échéance régu­lière, et ce monar­que est absolu. La for­mule est sou­vent reprise avec légè­reté, comme si la « monar­chie répu­bli­caine » était une amu­sante curio­sité, un folk­lore fran­çais, alors qu’il s’agit d’une tra­gi­que super­che­rie puis­que l’on fait croire au peuple fran­çais qu’il vit dans une démo­cra­tie, alors que c’est faux. »

Enfin :

« Le résul­tat, disait-on plus haut, ce sont les gilets jaunes, cette éruption popu­laire aux reven­di­ca­tions certes confu­ses, mais dont le lieu commun fut l’exi­gence, à tra­vers l’idée du Referendum d’Initiative Citoyenne, d’une vraie démo­cra­tie. Sans se livrer à l’ana­lyse com­pa­rée de nos ins­ti­tu­tions et de celles de nos voi­sins, le peuple a, d’ins­tinct, senti d’où vient le pro­blème : la France n’est pas une démo­cra­tie ! »

 Cet arti­cle paru dans Le Monde apporte de l’eau au moulin du point de vue pré­cé­dent :

« En aucun cas, je ne chan­ge­rai de poli­ti­que, assu­rait encore le chef de l’État en sep­tem­bre 2018. Je me suis engagé à pro­cé­der aux trans­for­ma­tions que notre pays, depuis des décen­nies, avait évitées par le petit jeu du tic-tac de droite et de gauche ou par les lâche­tés. (…) Notre prio­rité n’est pas de durer, mais de faire. »

Et plus loin, on ne peut qu’être cons­terné à la lec­ture de cette affir­ma­tion quand on sait le sort réservé aux cahiers de doléan­ces et à la vio­lence de la répres­sion contre les gilets jaunes :

« A moins que le chef de l’État ne sorte de son cha­peau une solu­tion iné­dite, comme l’a été le grand débat au moment de la crise des « gilets jaunes ». « Cela avait été une façon pour le pré­si­dent de légi­ti­mer une évolution de sa poli­ti­que, une réus­site », se féli­cite l’Élysée. »

 La réa­lité du pou­voir est celle décrite par Marianne ici :

« La dimen­sion auto­ri­taire du macro­nisme, bien sûr, appa­raît d’autant plus frap­pante qu’elle est en contra­dic­tion totale avec la pos­ture de cam­pa­gne du can­di­dat Macron, entre « bien­veillance » et démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Elle s’expli­que notam­ment par la façon dont Emmanuel Macron s’est coulé dans les ins­ti­tu­tions d’une V e République pro­gres­si­ve­ment privée de tous ses contre-pou­voirs. D’emblée, le macro­nisme est apparu comme une inféo­da­tion totale du Parlement à l’exé­cu­tif. Le renou­vel­le­ment des têtes, pour cause de déga­gisme, a favo­risé l’arri­vée à l’Assemblée de dépu­tés inex­pé­ri­men­tés et privés de toute implan­ta­tion ter­ri­to­riale, donc de tout devoir envers leurs électeurs. Ils sont là par la volonté, non du peuple, mais du chef. Ajoutons à cela un pré­si­dent de l’Assemblée, fidèle parmi les fidè­les et tran­quille­ment mis en examen, une oppo­si­tion muse­lée ou réduite à la figu­ra­tion et dont les amen­de­ments ne sont pas même exa­mi­nés, l’uti­li­sa­tion sys­té­ma­ti­que des pro­cé­du­res accé­lé­rées et des ordon­nan­ces pour faire passer les lois… »

Politique nou­velle du duo Macron-Philippe ?

 A en croire cet arti­cle lu sur Mediapart, rien ne sera plus comme avant :

« Ces deux mois ont mis à bas des dogmes économiques qu’il était « irres­pon­sa­ble » ou inter­dit d’inter­ro­ger : la réduc­tion inin­ter­rom­pue du péri­mè­tre des ser­vi­ces publics, une fis­ca­lité qui ali­mente les iné­ga­li­tés, l’impé­ra­tif de la crois­sance, un pays orga­nisé autour et pour les gran­des métro­po­les urbai­nes, l’obses­sion des défi­cits des finan­ces publi­ques et de la dette. Qui ose­rait aujourd’hui encore sou­te­nir que « le budget de l’État, c’est comme le budget d’une famille » ? Or, cette ritour­nelle, nous l’enten­dons depuis des années à droite (François Fillon), au centre (François Bayrou), chez Emmanuel Macron (« pas d’argent magi­que »), sans oublier quel­ques nota­bles socia­lis­tes… »

 Comme le rap­pe­lait Marianne à propos du cen­trisme auto­ri­taire carac­té­ris­ti­que de Macron, ce n’est que l’actua­li­sa­tion de la vieille recette néo-libé­rale :

« (…) le cen­trisme dont il est ques­tion n’est autre que la réu­nion de ceux qui, à droite et à gauche, se sont ral­liés au mou­ve­ment de déré­gu­la­tion du capi­ta­lisme entamé à la fin des années 1970 et ampli­fié, en Europe, à partir du milieu des années 1980. »

 Pas de virage à gauche pour Macron à la lec­ture du por­trait de Laurent Bigorgne, diri­geant de l’Institut Montaigne et proche du sommet de l’État, comme l’indi­que Le Monde :

« Bigorgne et Macron sont amis de longue date. Le pre­mier conseille le second pen­dant la cam­pa­gne pré­si­den­tielle, et élabore une partie de son ­pro­gramme en matière d’éducation. La rumeur l’annonce comme le suc­ces­seur pos­si­ble de Najat Vallaud-Belkacem. Mais c’est fina­le­ment son ami Jean-Michel Blanquer qui prend le poste. En juin 2018, Bigorgne devient membre du Comité action publi­que 2022, ins­tallé par Édouard Philippe pour conce­voir le projet de réforme de l’État. »

 De façon sur­pre­nante on apprend dans Mediapart que les cadres de l’éducation natio­nale se rebif­fent contre le minis­tre Blanquer, conclu­sion la macro­nie perd tota­le­ment le contrôle :

« Face à un minis­tre Jean-Michel Blanquer dépassé, pris à contre­pied par son pré­si­dent (sur la fer­me­ture des écoles en mars puis sur leur réou­ver­ture en mai), ouver­te­ment contesté par ses hauts fonc­tion­nai­res (lire cette tri­bune du « groupe Grenelle »), c’est classe par classe que s’inven­tent de nou­vel­les pra­ti­ques. Loin des rec­to­rats, loin des ins­pec­tions d’aca­dé­mie, l’immense majo­rité des ensei­gnants déci­dent et orga­ni­sent les condi­tions de la reprise sco­laire. »

 Le peuple n’est pas dupe non plus comme tend à l’indi­quer cet arti­cle paru dans L’Humanité :

« « Je suis frappé par cette défiance. La ges­tion de la crise est clai­re­ment remise en cause », abonde Frédéric Dabi. Le direc­teur géné­ral adjoint de l’Ifop pré­cise que 80 % des Français consi­dè­rent que le gou­ver­ne­ment leur a déli­bé­ré­ment caché des infor­ma­tions. « C’est très dan­ge­reux pour un pré­si­dent. Les Français ne lais­sent rien passer des contra­dic­tions sur les mas­ques et les tests. Le retour de bâton pour­rait être très fort », mesure le poli­to­lo­gue. »

Les ini­tia­ti­ves à « gauche »

 Le régime pré­si­den­tiel est tout à fait des­truc­teur car il pola­rise les efforts des partis sur l’élection de l’homme ou la femme pro­vi­den­tiel(le), comme le fait remar­quer Mediapart :

« l’obses­sion pré­si­den­tielle taraude tou­jours les gau­ches par ailleurs divi­sées et les écologistes. Jean-Luc Mélenchon promet d’être « le der­nier pré­si­dent ». Son mit­ter­ran­disme che­villé au corps (il l’a rap­pelé le 10 mai par un tweet) et sa ges­tion toute per­son­nelle de La France insou­mise auto­ri­sent un cer­tain scep­ti­cisme. Arnaud Montebourg a choisi, lui, d’appa­raî­tre à son balcon et de mul­ti­plier les entre­tiens (ici sur Mediapart), au cas où… Ségolène Royal adresse ses cartes pos­ta­les. Et Yannick Jadot y pense soir et matin. »

 Les 150 per­son­na­li­tés de gauche signent pour une alter­na­tive poli­ti­que qui res­sem­ble à la ligne écologiste du groupe EDS mais avec un soup­çon de mesu­res socia­les assez vagues et un atta­che­ment à l’UE qu’il fau­drait restruc­tu­rer... Lu sur Reporterre :

« Ils lis­tent plu­sieurs thèmes qui doi­vent selon eux ras­sem­bler les gau­ches écologistes. « Il nous faut tour­ner la page du pro­duc­ti­visme », car « la trans­for­ma­tion écologique de la France est le nou­veau défi de notre République au XXIe siècle ». Pour cela, le « sou­tien public à la survie du sys­tème pro­duc­tif doit être asso­cié à une condi­tion­na­lité envi­ron­ne­men­tale et sociale exi­geante », basée d’abord sur les accords de Paris sur le climat. »

 Voici un extrait de la tri­bune publiée sur Regards :

« Ces inves­tis­se­ments mas­sifs, pour l’immé­diat ou le futur, exi­gent un finan­ce­ment sou­te­na­ble et équitable. L’enga­ge­ment de l’Europe en est l’une des clés. C’est une néces­sité qui condi­tionne la survie de l’Union, quand les forces de démem­bre­ment pros­pè­rent grâce au manque de soli­da­rité euro­péenne dans chaque moment de crise. On attend de l’Europe qu’elle conduise dura­ble­ment une poli­ti­que moné­taire à la hau­teur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en œuvre des formes iné­di­tes de finan­ce­ment en commun pour empê­cher une hausse de l’endet­te­ment des États, en par­ti­cu­lier les plus affec­tés par la crise sani­taire. Il faudra aussi dès les pro­chains mois enga­ger le chan­tier de la restruc­tu­ra­tion des dettes héri­tées des crises suc­ces­si­ves. (…) Une trans­for­ma­tion pro­fonde des struc­tu­res de l’Union euro­péenne est indis­pen­sa­ble pour rendre pos­si­bles ces poli­ti­ques ambi­tieu­ses de soli­da­rité. Cela impli­que la remise en cause du pacte bud­gé­taire. »

 L’Humanité insiste sur le fait que cet appel est à mar­quer d’une pierre blan­che, l’avenir nous le dira. Il paraît indis­pen­sa­ble de passer par une auto-cri­ti­que, ce qui n’est pas le fort d’une cer­taine gauche :

« Pour être au « rendez-vous de notre his­toire », les 150 signa­tai­res pro­po­sent qu’une « conven­tion du monde commun » réu­nisse « toutes les énergies dis­po­ni­bles » et éprises de pro­fonds chan­ge­ments. Constatant « l’échec de la Ve République », ils veu­lent sortir de « l’impasse » du capi­ta­lisme finan­cier, créer un nou­veau modèle de pro­tec­tion sociale, refon­der l’hôpi­tal et réus­sir la tran­si­tion énergétique. Leur objec­tif est de s’enga­ger « à la hau­teur des prin­ci­pes affir­més dans la “recons­truc­tion” qui suivit la Seconde Guerre mon­diale » et de « faire preuve d’une égale ambi­tion ». La pré­pa­ra­tion d’une offen­sive de gauche ne fait peut-être que com­men­cer. »

 Politis signale le rap­pro­che­ment des forces de gauche mais laisse enten­dre que le combat pour l’union n’est pas pour demain :

« La crise du coro­na­vi­rus n’a donc pas fait table rase des désac­cords et des « enjeux d’écurie », pré­vien­nent les par­ti­ci­pants. « On l’a bien senti, dans cer­tains sous-enten­dus », glisse l’un d’eux. « Le fait de tra­vailler ensem­ble dans un cadre uni­taire n’efface pas nos dif­fé­ren­ces », confirme Manu Bichindaritz, du NPA, avant de res­sor­tir les piques : « Olivier Faure, son pro­blème, ce n’est pas d’aider les per­son­nels hos­pi­ta­liers, c’est la recom­po­si­tion poli­ti­que. » »

Et plus loin :

« « L’unité, si elle se fai­sait, serait un déclen­cheur, promet Gérard Filoche. Les gens ne sont pas rési­gnés, ils n’atten­dent que ça, ils ont de l’espoir et de l’impa­tience. » Les rap­pro­che­ments de ces der­niè­res semai­nes démon­trent aussi, selon Jean-Baptiste Eyraud, que « chaque orga­ni­sa­tion est cons­ciente que per­sonne n’y arri­vera seul. » »

 L’opti­que de l’union semble résu­mée à faire bar­rage... comme on peut le lire dans L’Humanité, on entend la même petite musi­que que dans le monde d’avant :

« Face à ce défi [d’uni­fier la gauche], la gauche se parle. « Le dia­lo­gue est plus riche. La pan­dé­mie nous oblige à dis­cu­ter et à obte­nir des résul­tats. Sans quoi, le risque est que Macron l’emporte in fine et que rien ne change », mesure Fabien Roussel. Le secré­taire natio­nal du PCF bataille dès main­te­nant pour « la gra­tuité des mas­ques, des relo­ca­li­sa­tions, éradiquer la pau­vreté, ne pas faire payer la dette au peuple, briser la fata­lité du chô­mage et réus­sir la tran­si­tion écologique ». Mais il insiste : « Nous avons inté­rêt à nous unir à gauche pour peser dans le rap­port de forces et mon­trer qu’il y a d’autres choix que ceux de la droite, du Medef et d’En marche, et, bien sûr, pour blo­quer le chemin à l’extrême droite. » »

Antoine Bourge
Le 28 mai 2020


Le Monde nous apprenait mardi qu’un dixième groupe a été formé à l’Assemblée, dont la ligne politique « libéral[e], social[e], humaniste et européen[ne] » ne va pas révolutionner le « monde d’après. » Quitter le navire au moment où le bateau Macron-Philippe coule c’est redorer son image à peu de frais, mais les citoyens – il faut l’espérer – garderont en mémoire comment leurs députés ont voté dans le « monde d’avant ».