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Une évaluation de l’accord adopté par le Conseil européen de Juillet 2020

par Jean-François COLLIN, le 25 juillet 2020

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(Cet article n’engage pas La Sociale sur toutes les questions abordées, mais il apporte de nombreux éléments d’information et d’analyse qui devraient faire réfléchir les européistes béats habituels).

Comme tou­jours après un conseil euro­péen dif­fi­cile, tous les par­ti­ci­pants disent qu’ils ont gagné. Cette pré­sen­ta­tion des négo­cia­tions euro­péen­nes comme une guerre entre Etats de laquelle chacun doit reve­nir avec une vic­toire sur ses par­te­nai­res, en dit long sur la soli­da­rité et l’esprit fédé­ra­liste qui règnent dans cet ensem­ble fra­gile. Les médias met­tent en valeur le rôle déci­sif de leurs repré­sen­tants natio­naux et insis­tent sur le carac­tère « his­to­ri­que » des déci­sions prises. Ensuite, les polé­mi­ques sont d’autant plus bruyan­tes que les résul­tats de la négo­cia­tion ont été pré­sen­tés avec emphase et beau­coup d’approxi­ma­tion.

Un plan de relance économique et un budget de l’Union Européenne jusqu’en 2027.

Le conseil euro­péen de ce mois de juillet 2020 devait se pro­non­cer sur deux sujets inti­me­ment liés : un plan de relance de l’économie euro­péenne frap­pée par la réces­sion consé­cu­tive à la pan­dé­mie et le budget de l’Union euro­péenne pour la période 2021– 2027.

Ces dis­cus­sions pré­sen­taient, en plus de leur carac­tère bud­gé­taire, une dimen­sion poli­ti­que puisqu’il s’agis­sait d’auto­ri­ser la com­mis­sion euro­péenne a emprun­ter sur les mar­chés finan­ciers 750 mil­liards d’euros (la com­mis­sion a déjà emprunté mais jamais des sommes aussi impor­tan­tes) pour finan­cer le plan de relance en lieu et place des Etats mem­bres et de trou­ver de nou­veaux moyens de finan­ce­ment des dépen­ses euro­péen­nes.
Le plan de relance « Next Generation EU » n’est pas un nou­veau cadre bud­gé­taire euro­péen
Le conseil euro­péen a auto­risé la com­mis­sion à emprun­ter 750 mil­liards d’euros pour finan­cer le plan de relance.
Les fonds emprun­tés pour­ront être prêtés aux Etats de l’Union euro­péenne, pour 360 mil­liards d’euros, ou trans­fé­rés sous forme de sub­ven­tions pour finan­cer des dépen­ses à hau­teur de 390 mil­liards d’euros.
La com­mis­sion rem­bour­sera ces emprunts au plus tard le 31 décem­bre 2058.

Les dépen­ses du plan de relance seront enga­gées en trois ans : 2021, 2022 et 2023. Le « droit de tirage » des Etats sur ce pro­gramme excep­tion­nel sera pro­por­tion­nel à leur perte de PIB en 2020 et à leur perte de PIB cumu­lée en 2020 et 2021. C’est ce qui per­met­tra à des pays comme l’Espagne, l’Italie ou la France d’être parmi les prin­ci­paux béné­fi­ciai­res de ces sub­ven­tions euro­péen­nes.

Pour béné­fi­cier de ces aides, les Etats-mem­bres devront pré­sen­ter des « plans natio­naux de réforme et d’inves­tis­se­ment » pour les années 2021–2023, qui seront évalués par la com­mis­sion euro­péenne et soumis au conseil euro­péen sta­tuant à la majo­rité qua­li­fiée.
Il ne s’agira donc pas d’un chèque en blanc ; les concours finan­ciers ne seront accor­dés que si les pro­gram­mes de dépen­ses pré­sen­tés sont consi­dé­rés comme confor­mes aux orien­ta­tions de poli­ti­que économique for­mu­lées à l’occa­sion de l’examen annuel de la situa­tion bud­gé­taire des mem­bres de l’Union par les ins­tan­ces euro­péen­nes, notam­ment en matière de « réfor­mes struc­tu­rel­les ». Ce voca­ble dési­gne habi­tuel­le­ment les mesu­res de déré­gu­la­tion de l’économie, de pri­va­ti­sa­tion, d’ouver­ture à la concur­rence et de réduc­tion des dépen­ses publi­ques deman­dées par les ins­tan­ces euro­péen­nes.

La déci­sion du conseil pré­cise que l’effort de relance consa­cré par le pro­gramme « Next Generation EU » (nom offi­ciel du pro­gramme de relance euro­péen) est « limité dans le temps parce que le cadre finan­cier plu­rian­nuel (le budget euro­péen) et les règles qui le régis­sent demeu­rent le cadre de base pour la pla­ni­fi­ca­tion et l’exé­cu­tion du budget de l’Union ». « Les fonds sup­plé­men­tai­res géné­rés par les emprunts…seront versés par l’inter­mé­diaire des ins­tru­ment et des pro­gram­mes du CFP ».
Les 750 Mds€ d’emprunts que la com­mis­sion est auto­ri­sée à sous­crire cons­ti­tuent donc bien une mesure excep­tion­nelle qui n’a pas voca­tion a être renou­ve­lée. Ce n’est pas un nou­veau budget euro­péen, l’embryon d’un budget fédé­ral comme cela est par­fois abu­si­ve­ment pré­senté. Le finan­ce­ment de l’UE reste assuré par son budget, financé par les contri­bu­tions des Etats-mem­bres, donc les contri­bua­bles des Européens, théo­ri­que­ment à raison de leur richesse moyenne, sans rup­ture dans son enve­loppe glo­bale avec le budget des sept pré­cé­den­tes années.

Un plan excep­tion­nel financé par les moyens habi­tuels - Beaucoup de men­son­ges sur la réa­lité des déci­sions prises

Les dis­po­si­tions rela­ti­ves au finan­ce­ment du pro­gramme euro­péen de relance et du budget euro­péen pour les années à venir sont peu expli­ci­tes.
Le pla­fond des res­sour­ces pro­pres de l’UE est porté de 1,20% du revenu natio­nal brut des Etats mem­bres à 1,40% pour le finan­ce­ment du pro­chain budget, ce qui pour­rait repré­sen­ter une aug­men­ta­tion de la contri­bu­tion fran­çaise annuelle de l’ordre de 4 à 5 Mds€. De plus, le finan­ce­ment du plan de relance serait assuré par un relè­ve­ment tem­po­raire de 6 points de pour­cen­tage du pla­fond de res­sour­ces pro­pres affecté au finan­ce­ment des dépen­ses de l’Union, au-delà de 1,40%.

Pour le moment, les dépen­ses ordi­nai­res de l’UE et le plan excep­tion­nel seront donc finan­cés par les moyens habi­tuels des contri­bu­tions des Etats, donc par les impôts des contri­bua­bles euro­péens, qu’il s’agisse d’impôts directs ou indi­rects (frac­tion de la TVA col­lec­tée).
Il est men­son­ger de dire, comme le font MM. Macron et Lemaire, que « le plan euro­péen ne sera financé ni par nos impôts ni par notre dette ».

S’agis­sant de l’avenir, le para­gra­phe A 29 du com­pro­mis est ainsi rédigé : « Au cours des pro­chai­nes années, l’Union s’effor­cera de réfor­mer le sys­tème des res­sour­ces pro­pres et d’intro­duire de nou­vel­les res­sour­ces pro­pres. Une nou­velle res­source propre fondée sur les déchets plas­ti­ques non recy­clés sera établie et appli­quée à partir du 1er jan­vier 2021. Au cours du pre­mier semes­tre de 2021, à titre de base pour des res­sour­ces pro­pres sup­plé­men­tai­res, la com­mis­sion pré­sen­tera des pro­po­si­tions rela­ti­ves à un méca­nisme d’ajus­te­ment car­bone aux fron­tiè­res et à une rede­vance numé­ri­que, en vue de leur intro­duc­tion au plus tard le 1er jan­vier 2023. Dans le même esprit, la com­mis­sion pré­sen­tera une pro­po­si­tion rela­tive au sys­tème révisé d’échange de quotas d’émissions, éventuellement étendu à l’avia­tion et au trans­port mari­time. Enfin, l’union s’effor­cera au cours du pro­chain cadre finan­cier plu­rian­nuel, de mettre en place d’autres res­sour­ces pro­pres, qui pour­raient inclure une taxe sur les tran­sac­tions finan­ciè­res. Le pro­duit des nou­vel­les res­sour­ces pro­pres intro­dui­tes après 2021 sera uti­lisé pour le rem­bour­se­ment anti­cipé des emprunts contrac­tés dans le cadre de « Next Generation EU ».

La seule res­source nou­velle pré­sen­tée comme cer­taine est donc la taxe sur les plas­ti­ques non recy­clés, mais elle n’est cer­tai­ne­ment pas de nature à pro­duire 750 Mds d’euros de ren­de­ment. Le reste relève d’une simple décla­ra­tion d’inten­tion de s’effor­cer de faire évoluer la situa­tion.
La capa­cité des 27 pays de l’Union à déci­der de la créa­tion d’une taxe car­bone aux fron­tiè­res euro­péen­nes puis de l’impo­ser à l’Organisation Mondiale du Commerce et à leurs par­te­nai­res amé­ri­cains et asia­ti­ques dis­po­sant de moyens de rétor­sion consi­dé­ra­bles peut, à tout le moins, sus­ci­ter un peu de scep­ti­cisme.
La taxa­tion des GAFA n’est pas un sujet nou­veau ; les récen­tes déci­sions de la cour de jus­tice euro­péenne annu­lant les sanc­tions prises par la com­mis­sion contre cer­tai­nes des entre­pri­ses concer­nées a mis en lumière la pro­fonde divi­sion des Européens sur le sujet, cer­tain pays comme l’Irlande choi­sis­sant d’offrir un para­dis fiscal aux grands grou­pes amé­ri­cains du sec­teur et défen­dant leurs inté­rêts face à la com­mis­sion euro­péenne.
Quant à l’exten­sion de la taxe car­bone, du reste très insuf­fi­sante pour attein­dre la neu­tra­lité car­bone en 2050, aux com­pa­gnies aérien­nes qui sont déjà à terre, cela ne paraît pas très cré­di­ble.

Le finan­ce­ment du plan de relance sera donc assuré pour le moment et peut-être pour long­temps par les contri­bu­tions des Etats a pro­por­tion de leur richesse. Il n’y a là aucun chan­ge­ment, aucun pas en avant vers le fédé­ra­lisme sou­haité par cer­tains, si ce n’est l’affir­ma­tion d’une volonté de « s’effor­cer » de trou­ver d’autres res­sour­ces. Mais dans ce domaine, c’est l’una­ni­mité des Etats qui pré­vaut et elle n’a pas pré­valu pour négo­cier le pro­gramme de relance. Au contraire, on a vu s’agran­dir le fossé entre ceux qui veu­lent que l’UE ne soit qu’un espace de coor­di­na­tion des dis­ci­pli­nes bud­gé­tai­res impo­sées aux Etats mem­bres et ceux qui vou­draient une Europe plus soli­daire.

Pire encore, le com­pro­mis adopté par le Conseil euro­péen n’a pas rendu plus fédé­ral ou soli­daire le finan­ce­ment de l’Union, il a pro­longé les entor­ses aux règles nor­ma­les de finan­ce­ment qui pré­va­lent aujourd’hui en pro­lon­geant les « rabais » dont béné­fi­cient cer­tains Etats mem­bres.
Les règles de calcul du mon­tant des contri­bu­tions des Etats-mem­bres devraient être les mêmes pour tous les pays euro­péens. Ce n’est plus le cas depuis que le Royaume-Uni a obtenu un rabais sur le mon­tant de sa contri­bu­tion (le fameux « I want my money back » de Mme. Thatcher). L’UE a versé au Royaume-Uni, depuis 1984 et jusqu’au Brexit, un chèque repré­sen­tant 66% de la dif­fé­rence entre sa contri­bu­tion au budget euro­péen et ce qu’il per­ce­vait au titre des dépen­ses de l’UE en sa faveur. En clair le Royaume-Uni payait plus au budget euro­péen qu’il n’en rece­vait, il était un des « contri­bu­teurs nets » (comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède…) et il a obtenu de faire finan­cer par les autres euro­péens les deux tiers de cette contri­bu­tion nette.
Cette entorse très impor­tante au prin­cipe de soli­da­rité finan­cière entre les pays de l’Union en a entrainé d’autres. Le cadeau aux Britanniques devait être payé par une aug­men­ta­tion de la contri­bu­tion natio­nale des autres pays euro­péens, mais l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche et la Suède ont obtenu de ne payer que 25% de la somme qu’ils auraient dû payer à ce titre. De ce fait, la France est depuis 1984 le prin­ci­pal finan­ceur du cadeau fait aux bri­tan­ni­ques.
Ces rabais devaient dis­pa­raî­tre avec le Brexit. Le conseil euro­péen de juillet a décidé de les pro­lon­ger pour les 7 ans qui vien­nent, sans autre jus­ti­fi­ca­tion que celle de dire que ce n’est pas parce qu’on est riche que l’on doit payer pour les pau­vres.
Le rabais alle­mand reste fixé à 3,7 Mds€, tandis que le rabais annuel de l’Autriche sera doublé à 565 M€, celui des Pays-Bas grimpe à 1,92 Md€ contre 1,57 mil­liard d’euros pré­cé­dem­ment, la Suède (1,09 Md€) et le Danemark avec 377 M€ ont aussi obtenu plus que prévu. Au total, c’est une perte de 53 mil­liards d’euros pour le budget euro­péen entre 2021 et 2027.
On voit par là que les soi-disant pro­grès du fédé­ra­lisme sont bien illu­soi­res et l’on pour­rait s’étonner que l’Allemagne qui por­tait le projet de plan de relance avec la France n’ait pas renoncé à son rabais.
Bien sûr, la pro­lon­ga­tion de ces rabais injus­ti­fiés cons­ti­tuera une charge sup­plé­men­taire pour ceux qui n’en béné­fi­cient pas, comme la France et beau­coup d’autres pays beau­coup moins riches que nous.

Des déci­sions impor­tan­tes pour l’Union euro­péenne mais un impact économique faible

Le budget euro­péen pour la période 2021–2027 sera de 1 074,3 Milliards d’euros, soit 153,4Mds€/an, à com­pa­rer au PIB total des 27 mem­bres de l’Union euro­péenne en 2019, soit 13 929 Mds€ ; le budget de l’Union euro­péenne repré­sente donc 1,1% du PIB euro­péen.
Avec les 312 Mds€ de sub­ven­tions adop­tées par le conseil euro­péen, qui seront enga­gées entre 2021 et 2023, le budget annuel de l’UE pas­sera à 257 Mds€/an pen­dant cette période, soit 1,8% du PIB euro­péen. Si l’on ajoute les 360 Mds€ de prêts aux­quels pour­ront avoir accès les pays qui le sou­hai­tent, le budget annuel de l’UE repré­sen­tera 2,7% du PIB euro­péen.

Une aug­men­ta­tion de 63% (en pre­nant en compte les seules sub­ven­tions) ou de 170% (avec les prêts) du budget de l’UE rap­porté au PIB euro­péen n’est pas insi­gni­fiante. Elle repré­sente une rup­ture dans l’uni­vers de l’union euro­péenne marqué par la volonté de main­te­nir le budget de l’Union à un niveau aussi bas que pos­si­ble, même si elle ne cons­ti­tue pas le bas­cu­le­ment vers un budget fédé­ral.

Mais ces déci­sions impor­tan­tes du point de vue du fonc­tion­ne­ment de l’UE n’auront qu’un impact économique très limité.

Prenons le cas de la France, deuxième contri­bu­teur au budget euro­péen, der­rière l’Allemagne avec 21 Mds€ de contri­bu­tion en 2019, soit 14% des recet­tes de l’UE, et 14,5 Mds€ de retour sur le budget euro­péen, dont 9,2 Mds au titre de la poli­ti­que agri­cole com­mune. Sa contri­bu­tion nette au budget euro­péen en 2029 fut donc de 6,5Mds€.

Si La France pré­sente un plan satis­fai­sant aux ins­tan­ces euro­péen­nes, elle pourra béné­fi­cier de 13 Mds€ de sub­ven­tions par an en moyenne de 2021 à 2023, soit 13 % du plan de relance de 100 Mds annoncé par le gou­ver­ne­ment conduit par J Castex. C’est moins que le seul plan de sou­tien consenti au sec­teur aéro­nau­ti­que de 15 Mds€.

Dans cette logi­que comp­ta­ble, il fau­drait déduire un cer­tain nombre de chose de ces 40 Mds€ de sub­ven­tions pour arri­ver à un compte juste. Les cré­dits consa­crés à la Politique agri­cole com­mune géné­raient jusque-là un retour de 9 Mds€/an à la France. Les moyens accordé à la PAC vont bais­ser de 10%/an dans le pro­chain budget com­mu­nau­taire, ce qui devrait entraî­ner un manque à gagner de l’ordre de 900 M€/an, donc 6,3 Mds€ sur la période 2021/2027. Les fonds struc­tu­rels vont également dimi­nuer. Notre contri­bu­tion au budget euro­péen va aug­men­ter rela­ti­ve­ment à notre PIB pour finan­cer le plan excep­tion­nel et le pro­chain budget. Comme on ne voit pas l’inté­rêt pour la France d’uti­li­ser l’emprunt euro­péen puisqu’elle emprunte sur les mar­chés finan­ciers à des taux très bas, les sub­ven­tions cons­ti­tue­ront l’essen­tiel de l’inté­rêt qu’elle peut trou­ver à ce plan de relance euro­péen.

Le gou­ver­ne­ment commet une erreur en pré­sen­tant ce plan euro­péen comme une vic­toire fran­çaise, ou au mieux franco-alle­mande, per­met­tant de finan­cer la reprise de notre économie. Si l’on rai­sonne dans ces termes, l’Europe nous « coûte » chaque année 6 à 7 Mds€, et elle coû­tera un peu plus dans les années qui vien­nent. Elle rap­por­tera 13 Mds€ pen­dant trois ans avant d’être à nou­veau une charge nette pour notre budget et défi­ci­taire sur la durée du pro­chain budget.
Le solde posi­tif de 6 à 7 Mds€ sur la période 2021/2023 repré­sen­tera 0,002% du PIB fran­çais (2 427 Mds€). Ce n’est cer­tai­ne­ment pas avec cela que nous allons sortir de la crise économique dans laquelle nous nous trou­vons. Ces sommes sont sans rap­port avec les moyens mis en oeuvre par le budget de l’Etat, 338 Mds€, les col­lec­ti­vi­tés loca­les, 270 Mds€ ou la sécu­rité sociale, 450 Mds€.
Ce qui est vrai pour la France l’est pour les autres pays euro­péens.

On peut crain­dre par ailleurs que les res­pon­sa­bles de l’Union euro­péenne ne doi­vent se retrou­ver à nou­veau rapi­de­ment pour déter­mi­ner les moyens de faire face à une nou­velle crise finan­cière en raison du poids des créan­ces irré­cou­vra­bles dans le bilan des ban­ques. La crise pour­rait d’ailleurs bien venir des soi-disant pays fru­gaux.

L’un d’entre eux a agit avec la plus forte déter­mi­na­tion contre le projet franco-alle­mand, les Pays-Bas. Ce para­dis fiscal affai­blit cons­tam­ment l’UE. Il favo­rise l’ins­tal­la­tion de mul­ti­na­tio­na­les euro­péen­nes à La Haye ou Amsterdam pour payer moins d’impôts, Renault par exem­ple, bien que l’Etat fran­çais en soit action­naire, pri­vant ainsi les pays d’ori­gine de pré­cieu­ses recet­tes fis­ca­les. Ces pertes s’élèveraient à 2,7 Md€ pour la France, 1,5 Md€ pour l’Italie et l’Allemagne et près de 1 Md€ pour l’Espagne, selon l’ONG Tax Justice Network.

Par ailleurs si les « fru­gaux » affi­chent une dette publi­que très basse : 33,2 % du pro­duit inté­rieur brut au Danemark, 35,1 % en Suède, 48,6 % aux Pays-Bas et 59,4 % en Finlande, contre 77,8% en moyenne dans l’UE, la dette privée est très élevée. Les ména­ges des « fru­gaux » figu­rent parmi les plus endet­tés au monde. Selon l’Organisation de déve­lop­pe­ment et de coo­pé­ra­tion économiques (OCDE), la dette des ména­ges repré­sente 280 % du revenu dis­po­ni­ble net au Danemark, 240 % aux Pays-Bas, 189 % en Suède et 148 % en Finlande. A côté, les ména­ges ita­liens (87 %), grecs (106 %) et espa­gnols (107 %) sont d’une pru­dence remar­qua­ble.
Du coup, les ban­ques néer­lan­dai­ses sont très expo­sées au risque immo­bi­lier, une fois de plus, car durant la crise de 2008 La Haye a dû natio­na­li­ser une partie d’entre elles pour les sauver.
Au pas­sage, les don­neurs de leçons néer­lan­dais ne sont pas non plus les plus labo­rieux d’Europe. Ils tra­vaillent en moyenne 1 434 heures par an, selon l’OCDE, avec un poids très impor­tant du temps par­tiel (46,8 % des emplois, en par­ti­cu­lier chez les femmes), pen­dant que les pares­seux du Sud tra­vaillent 1 718 heures par an en Italie, 1 719 heures au Portugal ou 1949 heures en Grèce.

Un accord qui n’est pas inu­tile

On peut défen­dre l’uti­lité de l’accord passé au Conseil euro­péen, même en pre­nant en compte tout ce qui est écrit ici. En consi­dé­rant que si l’Union euro­péenne n’avait rien fait, on le lui aurait bien davan­tage repro­ché que le com­pro­mis auquel elle est par­ve­nue.
Il n’est pas exa­géré de dire que les pays du Sud, Italie et Espagne en par­ti­cu­lier, avaient besoin de cet accord, beau­coup plus que la France ou l’Allemagne. Ils sont frap­pés beau­coup plus dure­ment que nous par la crise post-pan­dé­mie. La chute du PIB espa­gnol sera l’une des plus impor­tante d’Europe et la sen­si­bi­lité du chô­mage à la crois­sance est plus forte que dans la plu­part des pays euro­péens ; on parle d’une remon­tée du chô­mage à 20% de la popu­la­tion active comme aux pires moments de la crise de 2008 et après. Les fai­bles­ses intrin­sè­ques des ces économies condui­saient au cours des der­niè­res semai­nes à une aggra­va­tion des dif­fé­ren­ces de coût de l’endet­te­ment de l’Italie ou de l’Espagne en com­pa­rai­son des taux obte­nus par la France ou l’Allemagne, ce qui cons­ti­tuait une menace sup­plé­men­taire pour l’économie de ces pays.
L’immo­bi­lisme n’était donc pas une posi­tion sou­hai­ta­ble.
Avec cette crise et avec cet accord, l’Allemagne a également redé­cou­vert sa dépen­dance vis à vis de l’Union euro­péenne, alors que se fer­ment à leurs expor­ta­tions d’auto­mo­bi­les et d’équipements, le mar­chés amé­ri­cains et cer­tains mar­chés asia­ti­ques, ce qui cons­ti­tue une bonne nou­velle.

Mais un accord sans doute payé trop cher

L’Allemagne et la France ont beau­coup sacri­fié pen­dant la négo­cia­tion pour obte­nir cet accord. On pas­sera sur la réduc­tion des sub­ven­tions de 750 Mds€ à 350 Mds€, mais il a fallu aussi sacri­fier le “Fonds de tran­si­tion juste” qui devait per­met­tre d’aider les pays les plus dépen­dants des énergies fos­si­les à passer à une économie moins car­bo­née ; il passe de 30 Mds€ prévus dans le projet de budget à 10 Mds€. Le pro­gramme de recher­che « Horizon 2020 » perd 8 Mds€ des 13,5Mds€ qui lui étaient attri­bués dans le projet de la Commission, tout comme InvestEU (moins 25 mil­liards) ou Solvency (moins 26 mil­liards), pro­gramme des­tiné aux entre­pri­ses en grande dif­fi­culté qui passe car­ré­ment à la trappe, de même que le pro­gramme santé, qui passe de 9,4 mil­liards à rien du tout, ou la poli­ti­que de défense. Il faut y ajou­ter la PAC et les fonds struc­tu­rels, sacri­fiés également.
Cela finit par faire beau­coup et par donner un résul­tat qui sacri­fie l’avenir au profit de moyens sans doute trop limi­tés pour le pré­sent

En raison d’une erreur poli­ti­que

E Macron et A Merkel ont consi­déré qu’à partir du moment où un accord exis­tait entre eux, l’accord des 25 autres était une for­ma­lité. Ils se sont trom­pés d’époque.
E Macron pour­suit son projet de ren­for­ce­ment de la cons­truc­tion euro­péenne en dotant la zone euro d’un budget propre et l’union euro­péenne dans son ensem­ble de capa­ci­tés bud­gé­tai­res plus impor­tan­tes pour amé­lio­rer sa résis­tance aux crises qui se suc­cè­dent. Il a pensé que la crise actuelle serait un moment favo­ra­ble pour impo­ser ses vues et il s’est trompé. Il paie cher, sur des sujets qui sont nor­ma­le­ment sa prio­rité, un succès qui pour­rait rester de façade si les négo­cia­tions à venir sur les res­sour­ces pro­pres n’abou­tis­sent pas et il a d’ores et déjà accepté un budget qui pour 7 ans n’est qu’un budget de reconduc­tion.
Les divi­sions euro­péen­nes se sont affir­mées avec force pen­dant cette négo­cia­tion. Il faudra for­mu­ler d’autres objec­tifs que bud­gé­tai­res pour les sur­mon­ter.
Il reste main­te­nant au Parlement euro­péen à approu­ver ou remet­tre en cause cet accord qui sur plu­sieurs points (main­tient des rabais, réduc­tion du volume du budget par rap­port à l’ambi­tion ini­tiale, prio­rité à la tran­si­tion énergétique) ne cor­res­pond pas à la volonté qu’il avait expri­mée.

Jean-François Collin
24 juillet 2020

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