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« Jeanne »

par Gilles CASANOVA, le 28 novembre 2021

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Après la guerre de 14-18 qui avait été une immense bou­che­rie où chaque famille avait perdu un ou plu­sieurs hommes et dont toute la société était sortie meur­trie, un vaste mou­ve­ment paci­fiste s’est déve­loppé dans toute l’Europe, et aux États-Unis d’Amérique.

Plus jamais la guerre ! C’était le slogan de ce mou­ve­ment qui déve­lop­pait l’idée qu’avec la volonté d’empê­cher la guerre, la poli­ti­que pou­vait et devait résou­dre tous les pro­blè­mes. La négo­cia­tion devait tou­jours être pré­fé­rée à la guerre, la convic­tion à la contrainte.

Ce cou­rant était tel­le­ment fort dans la société qu’il n’a pas été pour rien dans le refus du Front popu­laire d’inter­ve­nir en Espagne où Hitler aidait Franco, puis dans la conclu­sion des accords de Munich, deux moments où l’on pou­vait pro­ba­ble­ment encore arrê­ter Hitler dans sa conquête de l’Europe, et cela n’a pas été fait.

Ce même cou­rant a empê­ché l’inter­ven­tion nord-amé­ri­caine dans cette guerre jusqu’au moment où les auto­ri­tés ont consi­déré, selon les his­to­riens, qu’elles devaient lais­ser faire l’atta­que de Pearl Harbor pour qu’une majo­rité accepte enfin d’entrer dans le conflit.

Par la suite, en France, une partie de ce cou­rant s’est radi­ca­lisé contre ceux qui lui sem­blaient être des poli­ti­ciens qui ne rêvaient que de guerre, et c’est ainsi qu’ils accueilli­rent l’ini­tia­tive de Philippe Pétain de deman­der à l’Allemagne nazie un armis­tice le 17 juin 1940 comme une concré­ti­sa­tion de leur idéal paci­fiste. Certains, venus de la gauche, firent ainsi partie des ins­tan­ces et des milieux de la Collaboration.

Du paci­fisme au sou­tien à la solu­tion finale, l’Histoire nous montre la com­plexité et la dia­lec­ti­que qui sont à l’œuvre dans les socié­tés humai­nes, et com­ment figer la posi­tion d’un moment pour en faire un dogme peut conduire à son exact contraire.

Voyant la guerre d’Indochine, et la guerre d’Algérie qui lui suc­cé­dera quel­ques mois plus tard, nombre de jeunes qui feront partie des appe­lés du contin­gent envoyés en Algérie pour défen­dre des inté­rêts qui n’étaient pas véri­ta­ble­ment ceux de la République, conçu­rent l’idée que la France c’était cela : un impé­ria­lisme contre lequel il fal­lait se battre fron­ta­le­ment si l’on vou­lait défen­dre l’émancipation des peu­ples et de l’huma­nité en géné­ral.

Ils en revin­rent avec l’idée que le dra­peau tri­co­lore était le dra­peau de l’oppres­sion, la Marseillaise l’hymne de la tor­ture, et la Nation un sub­ter­fuge pour oppri­mer les peu­ples colo­ni­sés et exploi­ter, à la métro­pole, les tra­vailleurs. Figeant eux aussi, à partir d’une expé­rience dou­lou­reuse, l’impres­sion d’un moment pour en faire un dogme.

Ce sont eux qui for­me­ront – après l’effon­dre­ment sans gloire de la SFIO dans le bour­bier Algérien – ce sont eux qui for­me­ront la char­pente de la gauche pour les décen­nies qui sui­vi­rent. Il lui inculque­ront ce rejet de la Nation, convain­cus que la Nation ça sert d’abord à faire la guerre, ensuite à colo­ni­ser et à oppri­mer. Ils retrou­ve­ront une partie du propos de ce mou­ve­ment paci­fiste qui disait qu’en abais­sant les fron­tiè­res on empê­chait les guer­res.

C’est à eux que l’on doit le succès, à gauche, de cette idée que cons­truire l’Europe en abais­sant la France, comme toutes les autres Nation qui la com­po­se­raient était un pro­grès qui allait s’ouvrir sur l’émancipation des popu­la­tions. C’est eux qui furent les clients numéro un de ce men­songe gro­tes­que disant que ce qui empê­chait la guerre en Europe était l’exis­tence du Marché commun, puis de la Communauté Économique euro­péenne, puis de la Communauté euro­péenne, puis de l’Union euro­péenne, alors que chacun a en tête que c’est l’exis­tence de la dis­sua­sion nucléaire.

La gauche menait ce mou­ve­ment, mais il était aussi très fort à droite, ou plutôt au centre droit. Ainsi lors­que j’étais jeune, il n’y avait guère que l’extrême droite pour bran­dir des dra­peaux tri­co­lo­res, la gauche lui oppo­sant volon­tiers le dra­peau rouge et si les Communistes agi­taient de temps en temps ce dra­peau tri­co­lore, ceux qui ne l’étaient pas consi­dé­raient que c’était pour mieux camou­fler leur allé­geance à l’Union sovié­ti­que, que tout le monde remar­quait.

Le nou­veau Parti socia­liste pour mar­quer sa rup­ture avec la SFIO adopta ce code anti-dra­peau tri­co­lore et anti-natio­nal qui pro­ve­nait de l’extrême gauche, alors très influente dans les milieux de la petite bour­geoi­sie urbaine, et donc par exten­sion les petits milieux du monde média­ti­que même s’il était bien dif­fé­rent d’aujourd’hui.

L’extrême droite repré­sen­tait en France, selon les moments, de 1945 à 1984 entre 2 et 5 %. Progressivement gagnés par l’air du temps les Communistes qui régres­saient électoralement déjà for­te­ment, ont pensé bon de par­ta­ger le dédain des Socialistes et de l’extrême gauche pour le dra­peau tri­co­lore.

Venir à un 1er mai avec un dra­peau tri­co­lore c’était expo­ser sa santé phy­si­que.

Lorsque – avec beau­coup d’intel­li­gence – un cou­rant mar­gi­nal de l’extrême droite animée par la famille Le Pen décida de se saisir du per­son­nage his­to­ri­que de Jeanne d’Arc, ce fut sans ren­contrer la moin­dre oppo­si­tion dans la société fran­çaise, où chacun leur laissa volon­tiers la Pucelle.

Les années qui sui­vi­rent mon­trè­rent que la cons­truc­tion euro­péenne, ce n’était pas « la France en grand » telle que Victor Hugo la pro­je­tait dans ses visions — qui ont beau­coup struc­turé l’ima­gi­naire de la gauche sur ce sujet — mais que c’était un dis­po­si­tif incontrôlé par les peu­ples, qui tirait vers le bas une bonne partie de la société fran­çaise et qui reti­rait à l’ensem­ble de la société la capa­cité de peser sur son destin, pour faire partir à Bruxelles, à Francfort, et dans d’autres céna­cles encore moins iden­ti­fia­bles comme l’Organisation mon­diale du com­merce, le pou­voir de déci­sion.

Progressivement, les élections devin­rent une mas­ca­rade, les can­di­dats sachant qu’ils feront ce qu’on leur dira de faire en haut lieu, et que la bataille se déroule prin­ci­pa­le­ment pour savoir quel groupe de gens sera le chargé de mis­sion de ces orga­nis­mes supra­na­tio­naux. Les partis poli­ti­ques ser­vant de cou­ver­ture à des écuries, por­tées par des indi­vi­dus dont l’égo nar­cis­si­que deve­nait pro­gres­si­ve­ment le cœur bat­tant de leur vision du monde.

Le dra­peau tri­co­lore, la figure de Jeanne d’Arc, firent partie de ce qui permit à ce cou­rant mar­gi­nal au sein d’une extrême droite, elle-même mar­gi­nale dans la société fran­çaise, d’opérer une percée remar­qua­ble pour en faire aujourd’hui régu­liè­re­ment le pre­mier parti d’un point de vue électoral, en dénon­çant le sys­tème de l’esta­blish­ment, l’UMPS, et toutes ces choses, qu’il fini­rent par faire voler en éclats, non à leur profit mais au profit d’un agent direct des mil­liar­dai­res, l’actuel pré­si­dent.

Depuis, la gauche se contente de parler aux caté­go­ries supé­rieu­res de la petite bour­geoi­sie urbaine, obte­nant en réponse un écho de sym­pa­thie dans les médias qui sont com­po­sés des mêmes per­son­nes, sans com­pren­dre la rup­ture abso­lue d’avec le peuple. La can­di­date du Parti socia­liste pour 2022 va bien­tôt en tirer la conclu­sion que le score de Benoît Hamon repré­sente pour elle un rêve hors d’atteinte.

Lorsque nous avons avec Max Gallo et Jean-Pierre Chevènement fondé le Mouvement des Citoyens pour tenter de repren­dre le dra­peau tri­co­lore, nous avons obtenu de la part du Monde et de Libération le label de « Le Pen Light ».

Cependant il a bien fallu à ces gens noter l’impact dans le peuple de la reprise de l’idée répu­bli­caine et du terme de citoyen, mais ce ne fut que pour en faire un élément de Spectacle ! Aujourd’hui tout est « citoyen » et le mot de « République » est mis à toutes les sauces alors qu’elle, la République, est chaque jour un peu plus abais­sée.

Pour avoir le moin­dre espoir de repar­ler au peuple, la gauche devra non seu­le­ment faire des pro­po­si­tions au plan économique et social qui cor­res­pon­dent à l’inté­rêt des tra­vailleurs et des caté­go­ries popu­lai­res, mais elle devra mon­trer qu’elle est déci­dée à faire reve­nir la sou­ve­rai­neté au sein du peuple fran­çais, et donc aussi, pour cela, se saisir des sym­bo­les du peuple fran­çais, et parmi eux le dra­peau tri­co­lore, dont on a vu qu’il pou­vait refaire son appa­ri­tion à gauche dans les mee­tings de la cam­pa­gne de Jean-Luc Mélenchon en 2017, en arra­chant des cen­tai­nes de mil­liers de voix à l’extrême-droite, et aussi la figure de Jeanne d’Arc qui est une figure révo­lu­tion­naire dans laquelle le peuple Français peut se reconnai­tre.

Naturellement, comme nous sommes diman­che, cette réflexion me conduit vers une chan­son. C’est il y a dix ans, en sep­tem­bre 2011 que Laurent Voulzy chan­tera ce titre à la gloire de Jeanne d’Arc, dont il com­posa la musi­que et dont Alain Souchon écrivit les paro­les, ce fut un succès alors.

Le diman­che, avec plus ou moins de succès, mais pour le plai­sir de quel­ques afi­cio­na­dos, je dif­fuse une musi­que sur cette page.

Publié la pre­mière fois le diman­che 21 novem­bre 2021 sur le fil Facebook de Gilles Casanova.