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Après les élections italiennes, "la faillite des partis"?

Par René Merle • Internationale • Mardi 26/02/2013 • 7 commentaires  • Lu 1542 fois • Version imprimable


En 2012, Aliberti editore publiait un bref opuscule qui relança de façon fracassante le débat italien sur la nature, le rôle et l’avenir des partis : "Enrico Berlinguer e la questione morale". Il s’agissait de la réédition, quelque peu remise en forme, du fameux entretien de 1981 entre le dirigeant communiste et le célèbre journaliste Eugenio Scalfari, qui le publia alors dans son journal "La Repubblica". Le tout préfacé au présent par le journaliste Luca Telese (communiste atypique et gendre de Berlinguer).

L’opération n’était manifestement pas innocente. Scalfari [1924], qui fit ses armes journalistiques dans la presse fasciste, (la seule autorisée !), libéral, radical, puis socialiste, est devenu une figure majeure de la vie politique italienne. Joué par Giulio Bosetti, il est le journaliste du film sur Andreotti, "Il Divo" (2008). Il fut à l’origine et à la tête des deux grands organes du centre gauche, "L’Espresso" et "La Repubblica". On connaît le rôle de ce puissant groupe de presse dans le suicide du Parti communiste italien et, après quelques avatars, dans la naissance du PD (Parti démocrate), conglomérat de centre gauche à l’américaine.

Que dit Berlinguer ? Voyons, pour aller vite. Au sortir de vingt ans de dictature fasciste et de parti unique, la Constitution de la République portait une vision positive sur l’existence des partis, dont les oppositions sont utiles si elles concourent au bien public. Cf. son article 49 : « Tous les citoyens ont le droit de s’associer librement en partis pour concourir de façon démocratique à déterminer la politique nationale ».

Or, en 1981, Berlinguer critiquait durement les Partis.

Bien sûr, en constatant les scandales de corruption et malversations qui compromettaient tant de politiques, il anticipait la vague purificatrice de « Mani pulite » (Mains propres)  à partir de 1992 ; (pour autant, les scandales n’ont pas cessé d’éclater jusqu’à aujourd’hui, et ne sont pas pour rien dans la désaffection des Italiens à l’égard des partis…) Mais après tout, la question de l’honnêteté suspecte de la classe dirigeante est un grand classique, voire un poncif.  En fait, c’est sur un autre plan, bien plus grave encore, que Berlinguer posait la question politique, en dénonçant le fait que les partis (hormis le sien, qu’il met à part, et encore…), au lieu de concourir loyalement à l’intérêt général, dont l’État est dépositaire, étaient devenus avant tout « des machines de pouvoir et de clientèles », envahissant les institutions à tous les niveaux, et totalement déconnectées de la recherche du Bien commun.

Bien malgré lui, Berlinguer, ou plutôt l’icône moralisante qu’il est devenue pour beaucoup (y compris nombre de ceux qui le critiquaient avant sa mort, en 1984) apportait ainsi de l’eau au moulin des pourfendeurs des partis et de la politique, et confortait l’expérience gouvernementale Monti, initiée en novembre 2011.

Monti prétendait récupérer l’autonomie institutionnelle mise à bas par les partis. Avec l’avènement de son gouvernement technocratique et « apolitique », l’Italie était censée entrer dans l’ère du management économique, débarrassé des inefficaces et nuisibles luttes politiques.

Austérité aidant, le consensus populaire n’a duré qu’un temps. Et Monti, plébiscité début 2012 par une opinion anesthésiée, a péniblement atteint 10 % des suffrages aux élections de février.

Paradoxalement la manipulation de la parole du dirigeant communiste, aujourd’hui transformé en idole moralisante, a nourri  le double mouvement de fond vers ce que les commentateurs appellent un peu facilement le « populisme ». 

Certes, la remise au premier plan de « la question morale » n’a pas profité aux mouvements groupusculaires se réclamant d’une gauche civique et morale : ils sont balayés.

Qu’en est-il au centre gauche, qui menait campagne contre Berlusconi au nom de la morale et de la propreté ?

Les espérances du PD (Parti démocrate) se sont durement heurtées aux réalités. Bersani prétendait reprendre le flambeau moralisateur de Berlinguer en faisant de son parti l’instrument majeur d’une démocratie « propre » et « réaliste » en matière socio-économique. Mais la machine électorale que le Parti démocrate est devenue, privée de l’enracinement populaire réel qui fut celui du Parti communiste italien, n’a pas pu atteindre les scores historiques antérieurs de la Gauche.

Les grands vainqueurs sont ceux que la presse désigne du nom curieux de « populistes », alors qu’il s’agit de mouvements surfant sur le refus de la politique traditionnelle et sur le charisme de leurs leaders.

C’est d’une part la poussée des disciples de Grillo, qui ne se sont pas fait faute de s’abriter derrière les propos de Berlinguer, et ont ainsi récupéré une part de l’électorat « rouge » désabusé et impatient de donner une leçon aux anciens dirigeants communistes, devenus opportunistes du PD.

C’est d’autre part la remontée impressionnante de Berlusconi. Elle ne peut surprendre que les naïfs.

Un peuple qui majoritairement s’en est remis pendant des années à un démagogue « télécrate » dont la faconde et la vitalité dionysiaque fascinaient (Berlusconi a gouverné près de dix ans, en trois épisodes), un tel peuple n’était pas mûr pour des retrouvailles avec une démocratie dont il a perdu l’habitude et le goût. Et ainsi, un homme compromis de mille façons dans des scandales de toutes sortes a pu se refaire une virginité, si j’ose dire, en prétendant balayer les partis, sources de tous les maux dont souffre la malheureuse Italie !

 

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Commentaires

place aux jeunes et silence les coupables par berthierch le Mercredi 27/02/2013 à 01:07

vraiment curieux cette impossibilité des commentateurs à appeler un chat un chat et l'effondrement de tel ou tel parti de gauche comme le produit d'un échec et/ou d'une volonté délibérée de les détruire.
au début, ces leaders pourraient invoquer leur inexpérience ou leurs fautes, mais à la longue, l'honneteté devrait reconnaitre l'expression de politiques conscientes et deliberées.
directions "socialistes" et "communistes" des trente glorieuses et au delà ont ete les fossoyeurs de leurs propres partis . les électeurs, souvent militants d'un jour à quelques années n'ont pas eu la memoire courte.
reste aux generations suivantes à reconstruire en mieux.


par Anonyme le Mercredi 27/02/2013 à 04:57

Je ne me range pas parmi ces commentateurs. Je vous renvoie à mon blog, catégorie italie, vous y verrez que je partage votre angle d'analyse.
Les effondrements concernent de petites formations marginales et récentes.
La grande formation de gauche et la grande formation de droite obtiennent chacune le score fort honorable de 30 % des suffrages, dans la foulée de leurs scores traditionnels, érodés par l'énorme poussée de Grillo. Effectivement, en l'occurrence, elles payent le prix de leurs politiques passées.
Ceci dit, deux constats :
avec le système électoral français (il n'y a pas d'élection présidentielle en Italie), un Bersani ou un Berlusconi, dont les scores ne sont pas très différents de ceux de Hollande et de Sarkozy, auraient été élus au second tour.
Avec le système électoral italien, la représentation nationale française offrirait la même "ingouvernabilité" de la division en trois bloc à peu près égaux.
Les commentateurs sont tombés sur les fesses de constater le refus massif de l'Europe (Berlusconi + Grillo) dans un pays qui fut longtemps le plus européen du lot. Seul le centre gauche à la Hollande demeure dans la logique européenne "libérale", que Monti a appliquée pleinement, avec le résultat que l'on sait. 
R.Merle


Le centre gauche à la Hollande par Pereira Nunes le Mercredi 27/02/2013 à 12:57

"Seul le centre gauche à la Hollande demeure dans la logique européenne "libérale", que Monti a appliquée pleinement, avec le résultat que l'on sait."?
Là j'avoue, et je ne suis peut-être pas tout seul, avoir un peu de mal à vous suivre. Dans l'auberge espagnole qui est le PS, de G Filoche à M Valls en passant par notre cher président plus toute sa clique au gouvernement (c'est de ceux à qui vous faîtes allusion?), tout ce qui est à son tour paraît si compliqué, incohérent, contradictoire que l'on a du mal à cerner qui veut et qui fait quoi et pour quels résultats. Les valses hésitations auquelles on assiste depuis la montée des socialistes au pouvoir n'aident pas à y comprendre grand chose; à moins d'un suivi serré, pas à la portée du premier venu, et encore. Ainsi quand vous parlez de centre gauche à la Hollande je ne vois pas bien, mais bon...
Enfin tout ceci est du court et du moyen terme et nous occupe un peu trop, peut-être, face à la profonde méfiance, au recul net et inéluctable des populations de différents pays face aux partis et leurs politiques, ou plutôt absence de politiques, face aux difficultés qui s'annoncent. S'il est vrai que l'on peut que mal imaginer un avenir sans partis politiques, force est de constater que l'on cherche à les éviter, et les mouvements du genre Occupy , Indignés etc en sont la preuve. Ce serait une erreur de les exclure du débat. 
L'ampleur des problèmes à venir est telle que le débat sur les partis, tel que nous le nourrissons encore, risque fort d'être balayé drastiquement.
Des formes de représentation nouvelles des aspirations des populations verront le jour même si les "peuples" semblent corrompus comme nous dirait Machiavel, "Un peuple qui majoritairement s’en est remis pendant des années à un démagogue « télécrate »", ..."un tel peuple n’était pas mûr pour des retrouvailles avec une démocratie dont il a perdu l’habitude et le goût.", nous dîtes vous.
"D’ici dix ans, nous aurons été les témoins de recompositions de grande ampleur",..."des mouvements populaires vont chercher à forger un nouveau système historique, relativement démocratique et égalitaire - un type de système qui n’a jamais existé. Il est quasiment impossible de prédire le type d’institutions que le monde va engendrer dans ce cadre. Nous en saurons plus sur un tel système au fil de sa construction dans les décennies à venir.", nous dit I. Wallerstein.



Effondrement ... par d_collin le Mercredi 27/02/2013 à 12:40

 L'effondrement touche le système politique dans son ensemble. Mais effectivement, la quasi disparition de la gauche radicale est révélatrice. Le SEL de Nichi Vendola est absorbé dans la coalition Bersani et ce qui restait du PCI (le PRC et les diverses variétés de "vieux stals" comme le PdCI n'existent plus politiquement. Voilà ce qu'il faudrait expliquer. Pourquoi le "mouvement ouvrier organisé" n'a-t-il plus aucune expression autonome et pourquoi c'est derrière Grillo que se sont réfugiés tant d'électeurs de l'ex-PCI.Il est remarquable également que le mouvement de Grillo obéisse aussi aux lois du "parti personnel" bien analysées par Mauro Calise. Autrement la protestation contre le système des partis emprunte les mêmes chemins et les mêmes méthodes que ces partis depuis la double "révolution", celle de la liquidation du PCI (lors du congrès de Bologne) et celle de la liquidation de la 1ère République Italienne avec "manipulite" et l'accession de Berlusconi au pouvoir. 
Il faudrait faire quelques comparaisons avec la France. Là aussi l'illusion du sauvetage de la gauche radicale s'est faite lors du premier tour de la présidentielle sous la forme du "parti personnel" de Mélenchon. Mais comme Mélenchon reste attaché à la "gauche" (c'est-à-dire à un fantôme), il n'a rien pu capitaliser pour la suite. Cela étant, le sort du Grillo ne sera sans doute pas très différent de celui de Mélenchon: il est fort probable que le "grillisme" se décompose rapidement maintenant et que les dizaines de députés et de sénateurs élus sous l'étiquette M5S choisissent de mener leur propre vie.
DC


Re: Effondrement ... par Pereira Nunes le Mercredi 27/02/2013 à 13:19

Oui, les Grillo et les Mélanchon ne seront certainement que des étapes, mes des étapes néanmoins nécessaires, de ce grand chambardement auquel on aura à faire face, mais ils préfigurent certaines formes de cette expression de la volonté populaire en devenir. D'autres formes encore feront certainement le jour à plus ou moins longue échéance car la politique a "horreur du vide". Les multitudes d'Indignés de tout poil que l'on a pu voir défiler en Italie, en Espagne, au Portugal et aux USA nourrissant une farouche opposition à tout ce qui est parti ou forme électorale comme on est habitué à voir, il est peu probable qu'on les verra se laisser embrigader dans des mouvements type Grillo ou Méloche. Les premiers comme les derniers posent question. Les uns on tout a faire et  les autres n'ont peut-être pas fini leurs jours si vite que l'on ne pourrait le croire. 


Re: Effondrement ... par Anonyme le Jeudi 28/02/2013 à 10:18

 Pour qui ignorerait des subtilités de la politique italienne, rappelons que la loi électorale de 2009 fixe à 4% des suffrages le seuil d'éligibilité. D'où la tendance au regroupement des diverses formations, et en particulier des petites. C'est ainsi que le très "à gauche" ex-communiste Vendola, avec sa formation "Gauche Écologie Liberté" (SEL) a rejoint la coalition "Italie, Bien commun" du dirigeant PD Bersani, ainsi que le nouveau petit parti socialiste et les centristes de l'Alliance pour l'Italie.

La coalition "Révolution civile", dirigée par le charismatique sicilien Ingroia, icone de la lutte anti-mafia et anti-corruption, avait rallié également d'autres lutteurs pour la propreté et l'honnêteté : "L'Italie des Valeurs", du célèbre juge Di Pietro, le "Mouvement Orange", du magistrat et édile napolitain De Magistris. Mais se sont joints à "Révolution civile" les Verts qui n'avaient pas voulu suivre Vendola, et les deux partis se réclamant d'un renouveau communiste : l'historique Parti de la Refondation communiste, et les dissidents du Parti des Communistes italiens, se réclament toujours clairement du marxisme.  
"Révolution civile" avait adopté un logo directement inspiré du célèbre tableau de Giuseppe Pellizza da Volpedo, "Il Quarto-Statto", (Le Quart-État), qui figure aussi en en-tête de La Sociale.
Résultat des courses : un terrible 2,2 %.
Est-ce à dire que dans leur immense majorité des Italiens se désintéressent de la lutte anti-mafia et anti-corruption ? Et que dans leur immense majorité les travailleurs rejettent les idéaux communistes de fraternité, de solidarité et de progrès social ?
Sans doute oui, si l'on prend la mesure des ravages idéologiques et moraux causés par l'ère berlusconienne.
Sans doute oui, si l'on prend la mesure de l'énorme désaffection à l'égard des partis, protestataires ou de gouvernement, et de la résignation à être gouvernés, parce qu'il le faut bien, par une des deux formations majoritaires (voire par les deux, car des sirènes chantent le refrain du gouvernement qu'a connu l'Allemagne, SPD - CDU).
Sans doute non, si l'on considère que nombre d'anciens électeurs communistes en ont eu assez des palinodies des deux partis "communistes", et n'ont pas voulu noyer leurs voix dans un conglomérat moralisant, qui, nonobstant le symbole adopté, n'était pas un parti de classe.
Sans doute non, si l'on considère l'apport considérable que cet écœurement a apporté à Grillo. Au point qu'un Dario Fo, figure emblématique de la tradition communiste, est devenu publiquement le renfort de Grillo.
La confédération patronale a quasi ouvertement soutenu Bersani : Berlusconi lui apparaît comme un trouble-fête dérangeant. Nul doute que dans l'austérité et la fiscalité maintenues dorénavant par le centre gauche aux affaires, les luttes de classe, d'une façon ou d'une autre, vont prendre vigueur. Mais quand les chrysalides protestataires auront fait leur mue, et abandonné définitivement les vieux costumes de partis, nul ne sait ce qui en adviendra. N'oublions pas que, depuis l'après-guerre de 14-18, l'Italie a été le laboratoire de redoutables expériences.
R.Merle


Quelle faillite, sinon celle de Monti, de l'Union européenne et de ses traités destructeurs ? par Jean-Pierre Alliot le Jeudi 28/02/2013 à 11:39

Le dernier vote des Italiens rappelle celui des Français en 2005, ancien dans le calendrier mais pésent dans les consciences. Si un « parti » a fait faillite, c'est le « non-parti » de Monti, qui a appliqué à la lettre l'idée selon laquelle le concept même de parti avait vécu. Sénateur à vie, descendu des superstructures de l'Union Européenne, dirigeant un gouvernement affiché comme apolitique, soutenant une coalition sans y adhérer, il représente à merveille le refus de de la démocratie de représentation.
C'est lui qui a perdu et à travers lui, l'Union européenne et les traités qui prétendent soumettre la souveraineté populaire aux exigences de la concurrence libre et non faussée.
Quant aux partis qui survivent ou émergent, il est clair qu'ils ne constituent pas une représentation politique du mouvement de rejet qui s'est affirmé. Pour que cette représentation voie le jour, il faut commencer par rassembler ceux qui partagent cette analyse et se mettre d'accord sur ce qu'il convient de faire pour que la volonté du peuple en finisse avec le chaos. En Italie comme en France.
Jean-Pierre Alliot



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