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Barbares et barbares

Faut-il soutenir les bombardements contre l'État islamique?

Par Denis Collin • Internationale • Vendredi 03/10/2014 • 1 commentaire  • Lu 1557 fois • Version imprimable


Ainsi les puissances alliées de la nouvelle coalition sous la direction éclairée de l’Oncle Sam bombardent-elles les positions du prétendu « État islamique » installé sur les décombres de l’Irak et de la Syrie. Mais tous les grands stratèges mobilisés contre la « barbarie » annoncent que ce sera très long. Et de fait, sous les bombardements, les « djihadistes » menacent chaque jour de nouvelles villes … et continuent sans gros problème de vendre du pétrole – à prix bradé : personne ne peut résister à de telles offres. La main droite vengeresse de l’impérialisme, mettant en pratique à sa façon un précepte évangélique, ignore ce que fait sa main gauche.

« Nous » – j’entends ici les « belles âmes » occidentales – nous nous taisons. Certes nous n’aimons ni les impérialistes ni les guerres, mais contre la pire des barbaries, que faire ? Le « camp anti-impérialiste » (celui des géopoliticiens qui unissent dans un même bloc la Chine, la Russie et l’Iran, par exemple) est non moins embarrassé car les lignes des camps se fissurent. L’Iran et les USA, Bachar El Assad, Poutine, la Grande-Bretagne et la France se retrouvent face à un « ennemi commun », et, du coup, la pensée binaire ne sait plus à quel saint se vouer. Ceux qui ont financé les « djihadistes » (Arabie Saoudite, Qatar, etc.) font mine de condamner les « barbares » dont ils ont armé le bras et qui ne font que défendre avec un peu plus d’esprit de conséquence, les valeurs qui ont cours à Ryad et chez d’autres amateurs des droits humains du même acabit… Certains, comme l’Allemagne, songent à venir en aide aux Kurdes, seules forces combattantes un tant soit peu engagée contre les djihadistes. Mais immédiatement vient un horrible soupçon : si les Kurdes en profitaient pour créer un État unifié du Kurdistan. Voilà une perspective qui horrifie la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. Le « nouvel ordre mondial » pacifique, promis au lendemain de l’effondrement de l’URSS accouche d’un chaos inextricable. On en appelle à la « communauté internationale » mais celle-ci n’existe pas et la nommer ne suffit pas à en faire une réalité.

En vérité, l’État islamique, le nouveau califat, n’est ni barbare ni inhumain. Il n’est pas une résurgence du passé mais un produit de l’ultra-modernité. Il en utilise d’ailleurs toutes les nouvelles technologies (médias, réseaux sociaux, …) avec une habileté consommée. Il n’est pas inhumain, mais bien trop humain. Les « civilisés » qui ont inventé les fours crématoires et exterminé les populations d’Hiroshima et Nagasaki à coups de bombes atomiques, ceux qui tué en dix ans d’une guerre atroce un million de Vietnamiens, utilisant non seulement les bombes, les bombes incendiaires, les bombes à fragmentation mais aussi le fameux « agent orange » mis au point par la très humanitaire firme Monsanto, dont les bons soins font qu’aujourd’hui encore naissent au Vietnam des enfants atteints de malformations à peine soutenables du regard …et avec eux tous les autres, les « pacificateurs de l’Algérie française, spécialistes de la « corvée de bois » et les aveux à la « gégène », et tant d’autres encore, en voilà des beaux spécialistes en humanité, en voilà d’impeccables spécialistes de la justice !

L’État islamique est un pur produit de l’impérialisme. Il faudrait remonter le fil de l’histoire : comprendre comment pendant et au lendemain de la Première Guerre mondiale les grandes puissances (France et Royaume-Uni en l’occurrence) ont organisé le dépeçage de l’Empire ottoman en étouffant les revendications nationales et démocratiques qui se faisaient jour dans toute la région depuis la fin du XIXe siècle. Comment la France et le Royaume-Uni ont configuré ce qu’on appelle parfois encore le Levant en s’appuyant sur les identités confessionnelles, en dressant les uns contre les autres, en découpant des États inventés faisant fi de l’histoire et divisant les peuples (pensons aux Kurdes). Revenir sur la stratégie de création d’un « foyer national juif » en Palestine (déclaration Balfour) puis la création de l’État d’Israël, conçu par les puissances impérialistes comme un fortin au milieu de tous ces « sauvages » à surveiller et à domestiquer pour cause de richesses pétrolières. Comprendre enfin comme depuis la première guerre d’Irak en 1991 conduite par Bush père (et, en autres Mitterrand et Rocard …), les impérialistes n’ont eu de cesse de vouloir « remodeler toute la région en pulvérisant les États, une stratégie du chaos consciemment organisée et qui débouche sur le désastre d’aujourd’hui.

Il n’y a aucune raison de soutenir les incendiaires quand ils prétendent jouer les pompiers. Les bombardements de la « nouvelle coalition » ne sont nullement le moyen de renversement l’État islamique, mais bien plutôt un remède qui aggravera le mal. Qui peut croire une minute que les Usa, la France, le Royaume uni et l’Arabie Saoudite aient en vue la démocratie et les droits des hommes et des peuples de la région ? Qui peut croire que la Turquie, pilier de l’OTAN sous direction islamiste, qui favorise le passage des djihadistes amateurs  et achète le pétrole de l’État et combat obstinément les droits nationaux kurdes va s’opposer aux décapiteurs de Mossoul ? L’idée même du « califat » est une négation du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Donc lutter contre le califat, cela ne peut se faire qu’en combattant pour les droits des Kurdes, pour les des Palestiniens à recouvrer leur souveraineté, pour le retrait militaire des puissances impérialistes de toute la région.

 Denis Collin

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Commentaires

par sbrunois le Jeudi 09/10/2014 à 18:20

Une fois n'est pas coutume, vous visez totalement juste. Mais vous avez omi de dire une bonne chose : cette médiatisation de l'EIIL, du danger islamique, n'est qu'un prétexte pour mener la France (et l'Occident avec), à une nouvelle guerre civile, celle du conflit de civilisations. Les BHL et autre Finkielkraut l'ont déjà bien amorcé en dénoncant le "fascisme vert". C'est pour mieux ignorer les problèmes sociaux-économiques qui se jouent actuellement en Europe voire dans le monde entier ; une vieille habitude chez nos dominants, comme lorsqu'ils dénoncent la menace Le Pen...

Cependant, il y a aussi une autre question, et vous faites bien de parler de la Palestine : ne pensez-vous pas que c'est aussi une manière de stigmatiser les musulmans en entier, précisément parce que ceux-ci menacent l'Etat d'Israël ? On sait combien les médias sont occupés à nous parler du "Nouvel Antisémitisme" et, souvent, ce qui revient, c'est qu'il est d'origine arabo-musulmane - voyez la dernière intervention d'Eric Zemmour à ce propos...

Pour moi : on cherche à diviser les couches populaires françaises en remplaçant la question sociale par une question ethnique : l'Occident Evolué, Progressiste, contre les barbares arabes, puisque la propagande médiatique ne fait jamais dans la finesse. C'est ma lecture de cette médiatisation de l'EIIL - comme de la décapitation de Foley, par ailleurs.

Cependant - et je tiens à connaître votre avis sur ce point - une question me taraude : tandis qu'on semble condamner les musulmans pour leur vile barbarie, pour leur absence de notions des "Valeurs de la République" (sic), on accueille toujours plus d'immigrés - et c'est là où sans doute vous allez me contredire. Mais ne trouvez-vous pas cette posture schizophrène, sachant le poids du "dumping social" que cause l'immigration massive sur les travailleurs Français, d'origines immigrés ou non ? Si on a le devoir éthique d'accueillir l'autre, un quota ne devrait-il pas s'imposer afin de nous préserver de la prédation du grand patronat ? Je sais que c'est un argument récurrent à l'extrême-droite, mais je ne vois pas quel contre-argument y donner. Je semble bifurquer un peu, mais par mon argumentation, je crois avoir prouvé que tout cela est très lié.

Bien à vous, et au plaisir de vous lire,

Sébastien Brunois.



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