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Carthago delenda est

L'UE contre l'Europe

Par Denis COLLIN • Actualités • Dimanche 30/08/2015 • 0 commentaires  • Lu 1586 fois • Version imprimable


Il y a dix ans, j’avais publié un ouvrage intitulé Revive la République (éditions Armand Colin). J’en ai extrait, ci-dessous, trois axes pour une réorientation de l’Europe. L’évolution de la situation depuis 10 ans a clarifié un certain nombre de questions. Du mépris des résultats du référendum de 2005 à la mise en coupe réglée de la Grèce par l’UE et la troïka, il est devenu clair, même aux yeux des partisans de la prétendue « construction européenne » que cette machine de guerre fonctionne exclusivement au profit du capital et constitue aujourd’hui un ennemi acharné de la démocratie et du droit des peuples. Le leçon principale de la Grèce est celle-ci : si un État membre de la zone euro décide de « désobéir » à la discipline ordolibérale, l’eurogroupe le met à genoux immédiatement et peut même faire fermer ses banques. Corollaire de cette leçon : le véritable « gouvernement économique » de l’UE, c’est l’informel « eurogroupe », un organisme que personne n’élit et qui dispose des pouvoirs de n’importe quel dictateur.

La défense des acquis sociaux et même de la simple démocratie supposent qu’on sorte de la cage d’acier de l’UE et de l’euro. Même la « gauche » européiste dans le genre Parti de Gauche, commence à s’en rendre compte.  Il reste que l’on ne peut pas s’en tenir à une vision purement négative : être contre. Celle-ci est utile mais doit aussi être dépassée. Il est nécessaire d’opposer à l’UE une autre vision – internationaliste au vrai sens du terme, car l’internationalisme comme son nom l’indique suppose des nations – et donc un projet stratégique.

Si le projet qui préside au traité de Rome et à ce qui s’ensuit a reçu pendant longtemps un large assentiment populaire, ce n’est pas parce qu’il s’agissait de mettre en œuvre la concurrence libre et non faussée mais parce que les citoyens y voyaient un projet de paix et une garantie de protection mutuelle. C’est aussi parce que, face aux grandes puissances, ce projet semblait – à tort – la garantie que l’Europe ne serait pas effacée face aux grandes puissances. Si on veut être convaincant dans dans la bataille contre l'UE et l'euro, cette dimension des aspirations des citoyens et des peuples d’Europe doit être prise en compte. En réalité, c’est au nom d’une certaine idée de l’Europe, au nom de la défense de son histoire et de sa culture, de la défense ce que le mouvement social y a construit au cours notamment des deux derniers siècles, qu’il faut briser cette UE ennemie des peuples. Le vieux Caton terminait ses discours par « Carthago delenda est ». Ce n’est pas Carthage qu’il faut détruire mais l’UE pour que vivent les peuples d’Europe et que soit sauvée sa culture.

 

 

Trois propositions pour l’Europe

L’échec de la ratification du TCE a démontré l’hostilité des peuples à la construction d’une Europe supranationale. Contrairement à ce qu’on a écrit ici et là, notamment dans les milieux de gauche qui voulaient se protéger contre l’accusation de « souverainisme », les citoyens français et hollandais, ou les Britanniques privés de référendum parce que l’on prévoyait un non massif, ne sont pas spécialement mobilisés par une « Europe sociale », par une version de gauche de la construction « libérale » actuelle. La seule « Europe sociale » qui ait du sens est celle qui respectera les acquis sociaux nationaux et les conceptions que se font les différentes nations européennes de ce qu’est leur communauté de vie et de destin.

Plutôt que se noyer dans des discussions tarabiscotées pour savoir la meilleure façon d’améliorer l’usine à gaz de la construction européenne actuelle, il est préférable de définir des objectifs politiques susceptibles d’être partagés par tous les peuples d’Europe.

La paix d’abord. La première légitimité de l’unité des nations européennes, c’est, nous l’avons dit plus haut, la recherche de la paix. La paix entre les Européens bien sûr et la paix en dehors. Qu’on prétende construire une sorte de super-État alors même que ni la politique étrangère ni la politique de défense ne font l’objet du plus petit accord au sein de l’UE1, c’est tout bonnement extravagant. Imaginons qu’il y ait eu ce ministre des Affaires Étrangères unique au moment des fortes tensions pendant la deuxième guerre du Golfe. Aurait-il défendu la ligne Blair/Aznar ou la ligne Chirac/Schröder ? Aurait-on envoyé un contingent européen en Irak ? Si on veut construire véritablement l’Europe, il faut commencer par se mettre d’accord sur les grands axes d’une politique étrangère commune, c’est-à-dire signer un véritable traité de paix et de coopération entre Européens. Cela peut paraître bizarre, mais cette question a été finalement laissée de côté au moment de l’adhésion des nouveaux membres, puisqu’on a considéré que l’adhésion à l’OTAN devait valoir adhésion à la « paix européenne ».

Pour sortir de cette confusion et éviter qu’une crise plus sérieuse que celle de la deuxième guerre du Golfe ne disloque l’Europe, il faut que tous les membres de l’Union sortent de l’OTAN (un pacte officiellement obsolète, puisque son ennemi principal n’existe plus !), et affirment solennellement que les Européens non seulement ne se feront plus jamais la guerre, mais encore refuseront toute intervention extérieure, à l’exception de celles qu’ils pourraient effectuer sous mandat de l’ONU.

Deuxième axe de réorganisation de l’Europe : abroger toutes les dispositions des traités qui s’opposent aux droits fondamentaux de chaque nation à vivre de la manière dont elle l’entend. Il s’agit d’en revenir à la souveraineté des nations, notamment dans le domaine des lois sociales, de la protection des travailleurs, de l’intervention de l’État dans l’économie. Les nationalisations, l’existence de monopoles d’État ne sont pas des affaires qui regardent l’Union. Les délégations de souveraineté peuvent évidemment être acceptées (on vient de le voir en ce qui concerne les affaires étrangères) mais elles ne doivent concerner que les affaires communes des diverses nations : liberté du commerce, stabilité monétaire, libre circulation. Les pouvoirs des juridictions européennes comme la cour de Luxembourg doivent être drastiquement limités. De quel droit un tribunal européen peut-il condamner un État membre pour excès de protection sociale, ainsi que l’a fait la cour de Luxembourg condamnant l’Italie le 9 décembre 2004 à propos des règlements du travail dans les aéroports. Une République ne peut déléguer sa souveraineté que si cette délégation permet une meilleure protection de la liberté contre la domination. On pourrait admettre une cour européenne dont la fonction serait de protéger les citoyens contre l’arbitraire étatique ou patronal. Mais la cour de Luxembourg est essentiellement une cour qui protège les puissants contre les lois sociales imposées par la lutte séculaire des travailleurs.

Troisième axe : développer la coopération pratique entre les nations européennes, autour de projets industriels, de l’aménagement des transports ou de projets de recherche co-financés par les États, sur la base du volontariat. À l’intérieur d’une Union encore appelée à s’élargir, rien ne doit interdire les rapprochements plus poussés entre certaines nations – pensons par exemple à la France, la Belgique (et le Benelux), l’Allemagne et sans doute l’Italie2 dont il ne serait pas absurde d’envisager une évolution fédérale. Mais si l’intégration européenne doit se renforcer, ce ne pourra l’être que par le « mouvement d’en bas » et non par des accords au sommet entre représentants d’une élite coupée du peuple, représentants dont la représentativité est, pour le moins, très problématique.

1 Ce qui n’empêche pas la construction de l’embryon d’une armée européenne, dont le dénominateur commun est … l’appartenance à l’OTAN.

2 Remarquons que le TCE interdit ces rapprochements, ces « coopérations renforcées » sauf dans des conditions telles que l’éventualité qu’elles soient réunies est fort improbable… Sans doute de telles coopérations seraient-elles perçues comme anti-concurrentielles. Les nouvelles règles européennes qui devraient être gravées dans le marbre du traité constitutionnel interdiraient aujourd’hui une entreprise comme l’Airbus, une machine étatique fondée sur l’accord de trois puis quatre pays seulement.


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