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Dragons et tigres en papier

Crise financière et crise structurelle du mode de production capitaliste

Par Denis Collin • Archives • Jeudi 15/10/1998 • 0 commentaires  • Lu 4888 fois • Version imprimable


En août 97, ce n’était qu’une saine crise de croissance : les pays de l’Asie du Sud-Est (d’abord la Thaïlande, puis la Corée et enfin tous les autres petits dragons chéris du grand capital et de la presse à sa solde) opéraient une purge nécessaire et bénéfique pour l’avenir. Puis ce fut une crise régionale qui ne devait en rien affecter les places occidentales ; on vit les chantres de la « mondialisation », les troubadours du « global village » annoncer que l’effondrement des places boursières du Sud-Est ne nous concernait pas ! Foin des vieilles images de cette aile de papillon à Pékin qui déclenche des ouragans à San Francisco ! Une tornade à Manille, un tremblement de terre à Séoul ne font pas même bouger un seul cil d’un spéculateur de Wall Street.

 

M. Strauss-Kahn, ministre très « pluriel » le répète : la crise des Bourses du Sud-Est asiatique n’aura pas d’effet sur la croissance française !

 

On pourrait continuer ainsi le récit de la crise financière qui ne cesse de se développer maintenant plus de 6 mois. On pourrait (et l’on devra le faire) recenser les âneries successives des plumitifs des grandes rubriques économiques, non seulement Jean-Marc Sylvestre, la voix de son maître sur France Inter et d’autres lieux, mais aussi le sérieux Monde où les disciples de la pensée unique ne manquent pas dans les pages économiques. Dans le Monde Diplomatique(1), Christian de Brie recense quelques « unes » assez récentes : « Le Sud-Est asiatique ? : « La région la plus dynamique de la planète » ( Le Monde, 9 janvier 1996). L’Indonésie ? « L’une des économies les plus attractives d’Asie pour les investisseurs étrangers » ( Les Echos, 30 juillet 1996) ; un pays « de plus en plus attractif (...) et de plus en plus corrompu » ( International Herald Tribune, 10 avril 1996) ; « un risque modéré pour les investisseurs (...) mais il ne faut pas tarder » ( L’Usine nouvelle, 2 mai 1996). Les Philippines ? « Elles appliquent les recettes des dragons asiatiques (...) Des frontières grandes ouvertes pour attirer les capitaux étrangers » ( Le Figaro Economie, 2 juillet 1996). La Thaïlande ? « Un eldorado (...) un marché en effervescence » ( Investir, 3 février 1997) ; bien noté par Moody’s, la firme de rating. La Malaisie ? « une réussite insolente » ( Les Echos, 14 avril 1997) ; « une vraie locomotive, [qui] fera bientôt partie des quinze premières puissances économiques mondiales » ( Usine nouvelle, 2 mai 1996). Le pays projette de « devenir, comme Singapour, un paradis high tech » ( Far Eastern Economic Review, 24 octobre 1996). « Explosive Malaisie qui voit grand, vraiment grand (...) la place asiatique la plus heureuse. » ( Wall Street Journal, 12 juillet 1996.)

Piteusement, tous ces gens sont obligés maintenant d’avouer qu’ils se sont trompés, que leurs modèles d’analyse et de prévision sont à mettre à la poubelle (cf. Le Monde, supplément économie du mardi 13.1.98). En effet, l’effondrement des places financières asiatiques et les plans de redressement du FMI ébranlent le système capitaliste tout entier. Non seulement les banques très engagées en Corée ou ailleurs (comme le Crédit Lyonnais) risquent de devoir faire quelques provisions pour créances douteuses, mais encore toute l’activité économique en Europe et aux États-Unis va subir les contrecoups du ralentissement (voir de la récession) des économies asiatiques. Commandes de TGV et autres produits de haute technologie, à forte valeur ajoutée : tout cela est remis en question. L’Indonésie semble ne même plus pouvoir payer ses Airbus. Mais on a déjà oublié les affirmations péremptoires de Strauss-Kahn

Du coup, les dirigeants occidentaux qui expliquaient la nécessité de la flexibilité et de la compression des salaires par la concurrence du Sud-Est asiatique devront avouer leurs mensonges : le grand public va découvrir, après coup, que l’Europe (et la France en particulier) a un commerce extérieur excédentaire avec cette région du monde. Mais les fabuleuses affaires qu’offrent ces pays à risque minimum sont des affaires frauduleuses. Le miracle capitaliste repose sur la corruption à grande échelle. Et en dépit des conditions très favorables à l’exploitation des travailleurs, le taux de profit baisse. Comme dans un film déjà ancien, « Le sucre », tous les spéculateurs se sont précipités : encore un petit sou ! Mais les profits spéculatifs ne peuvent durer éternellement ; on ne peut pas enrichir tout le monde tout le temps avec des anticipations de profits à venir. Retour brutal au réel. La monnaie indonésienne perd les ¾ de sa valeur. Des milliards fictifs s’envolent en fumée. Le FMI débarque avec sa très célèbre médication « Purgeons, purgeons ! ». D’ores et déjà, avec la bénédiction de la « communauté internationale », on a décidé qui devrait payer les pots cassés des furies spéculatives : sans surprise, comme dans les « animaux malades de la peste », ce sera le pelé et le galeux, bref le travailleur. En Asie d’abord : les travailleurs immigrés aux Philippines vont être expulsés, partout des mesures d’austérité s’abattent : fin du miracle capitaliste, débuts de révoltes en Indonésie où les magasins sont mis à sac et où le régime vermoulu de Suharto peut sombrer du jour au lendemain. En Europe ensuite : les 3% de croissance sur lesquels table le gouvernement français pour tenir la rigueur budgétaire nécessaire à la mise en place de l’euro ne seront sans doute pas atteints et de loin. Avis de tempête sur la gauche plurielle et fin des illusions doucereuses de la « politique modeste ».

Retour sur le cas japonais et leçons.

Au début des années 90, l’éphémère Mme Cresson devenue Premier ministre (ou première ministre ?), la France connut une rechute dans la vieille névrose dit « péril jaune ». Plusieurs ouvrages prédisaient que le Japon allait remplacer les États-Unis comme nouveau « super impérialisme ». Analysant ce déferlement suspect, j’avais rédigé pour les lecteurs de A gauche un article qui se terminait ainsi : « L’émergence de la puissance japonaise n’est qu’une des étapes normales de la marche du capitalisme mondial. L’économie japonaise présente tous les traits qui ont marqué la constitution des impérialismes : cartellisation de l’économie, fusion du capital bancaire et du capital industriel et constitution d’une oligarchie financière, place prépondérante de l’exportation des capitaux sur l’exportation des marchandises, tentative de remettre en cause le partage du monde. Mais le Japon ne dispose pas des atouts essentiels d’une puissance impérialiste : La force armée et l’influence politique qui en découle. Les dirigeants japonais font remarquer, à juste titre, que si les dirigeants occidentaux sont mécontents des investissements japonais, ils peuvent toujours les confisquer, le Japon n’a pas de moyens de rétorsion. Il est vrai que les gouvernements se garderont bien de donner ce mauvais exemple à leurs sujets... Ajoutons à cela que le Japon vit sans doute dans ces années 90 l’apogée de sa puissance ; tant les facteurs démographiques (le vieillissement accéléré de la population) que les facteurs sociaux (les revendications des nouvelles générations et des femmes) ou les facteurs économiques (l’exportation des capitaux rendent le Japon plus dépendant du monde entier et en outre il est soumis à rude concurrence) vont tendre à ralentir sévèrement la croissance dans les années qui viennent. Et l’on verra bien que la source de nos problèmes n’est pas le Japon mais la domination mondiale du capital financier qu’il soit japonais, américain, ou français... »

Ce pronostic est avéré : le Japon est entré depuis plusieurs années maintenant dans une phase de stagnation longue, dont il ne parvient pas à sortir. Après une longue flambée spéculative, les titres boursiers nippons se sont effondrés et ont perdu la moitié de leur valeur. La spéculation immobilière, qui constituait un des ressorts de la splendeur de l’économie japonaise, a fait place au marasme, singulièrement à la suite du tremblement de terre qui a partiellement détruit Kobé : événement contingent par quoi le nécessaire se réalise. Tous les plans de relance du gouvernement de Tokyo s’effondrent les uns après les autres. Des banques importantes font faillite. Le principal courtier de Tokyo est convaincu de corruption et de malversations diverses et doit mettre la clé sous la porte après une confession publique.

Si on avait compris un peu mieux la dynamique, ou plutôt l’épuisement de la dynamique japonaise, on aurait sans doute évité de commettre les mêmes erreurs à propos de la Corée et des autres NPI de la région. La surestimation de la puissance japonaise avant-hier, celle des « dragons » et « tigres » hier, repose sur plusieurs erreurs que les plumitifs du « Monde » ou de « Libé » se refusent à analyser, même quand ils sont conduits à remettre en cause leurs modèles théoriques.

1. Le fétichisme de l’économie : on considère les performances économiques isolément, sans rapport avec la politique, la géographie, l’histoire. Dans le cas japonais, on devait bien savoir que le Japon ne disposait pas et ne dispose toujours de la puissance politique, c’est-à-dire militaire, adéquate à son PIB et à ses ambitions régionales et internationales. C’est là l’immense supériorité des États-Unis. Le gouvernement et la classe dirigeante de ce pays ont une stratégie globale et les moyens de cette stratégie ainsi qu’une absence à peu près complète de respect à l’égard des dogmes économiques qu’ils prêchent à destination de leurs féaux. L’économique y est un moyen de la puissance, mais « America, first ».

2. Les « analystes » des médias se fixent essentiellement sur les indicateurs de la sphère de la circulation et négligent complètement la production. C’est l’aliénation propre au mode de production capitaliste : celui qui se place du point de vue du détenteur de capital croit spontanément à la fertilité de l’argent qui engendre de l’argent. État d’esprit propre à l’animisme des populations dites « primitives » mais qui constitue le fonds commun de la pensée économique contemporaine. Mais si on se place du point de vue de la production, c’est-à-dire du lieu où la plus-value est réellement produite, le paysage économique se présente différemment. Dans le cas japonais, la puissance économique et financière s’appuie sur un système qui présente des traits extrêmement archaïques, aussi bien dans des relations de travail marquées au sceau du féodalisme, que du point de vue de la productivité du travail. les excellents résultats des entreprises japonaises n’ont longtemps été obtenus qu’au prix d’un allongement démesuré de la journée de travail. Mais la productivité restait relativement faible, en tout cas bien loin des miracles annoncés : ainsi dans les secteurs de haute technologie comme les Télécoms, un employé japonais devait travailler 2200 heures, là il suffisait de 1600 pour un Français. On se demandera également pourquoi le Japon n’a jamais réussi à prendre de position dominante dans le secteur de l’informatique qui reste dominé de très loin par les États-Unis, tant dans le matériel (IBM, Compaq, Packard-Bell/Zénith) que dans celui du logiciel (Microsoft, Oracle).

3. Les indicateurs favoris des analystes ne veulent pas dire grand chose. On se fie à des chiffres de croissance du PIB très douteux puisque les instruments de mesure (les monnaies) sont des instruments élastiques et parce que le PIB ne mesure pas la croissance de la richesse réelle (en termes de biens, de capacités de production, etc.) mais seulement l’extension de la « marchandisation » de son économie. On peut en règle générale s’accommoder de ces défauts, puisqu’il y a eu, pendant la longue période de développement du mode de production capitaliste, une corrélation suffisante entre extension des rapports marchands et croissance de la richesse réelle sociale. Mais on n’est pas sûr du tout que cette présupposition soit encore bonne pour analyser les NPI. A ce problème méthodologique, s’ajoutent les conditions mêmes du développement capitaliste aujourd’hui. La spéculation crée essentiellement de la richesse fictive qui entre pourtant, de diverses manières, dans les comptes sur lesquels s’appuient les économistes, non sans raison d’ailleurs puisqu’il y a une différence essentielle entre le jeu de la Bourse et le jeu du Monopoly, c’est qu’avec les billets de Monopoly il est impossible de s’offrir un véritable hôtel, rue de la Paix, alors que les bénéfices boursiers peuvent être réalisés et réintégrer la sphère de la production et de la consommation. Le problème est cependant qu’il y a que cette seule différence essentielle entre l’argent spéculatif et l’argent gagné en passant par la case départ du célèbre jeu.

4. Le rôle croissant de la spéculation boursière rend de plus en plus poreuses les frontières entre l’économie « saine », c’est-à-dire celle qui opère dans le cadre normal de la loi, et l’économie mafieuse. Toutes les économies du Sud-Est asiatique fonctionnent au passe-droit, au pot-de-vin, aux trafics en tous genres et à la fusion presque complète entre grands groupes financiers, chevaliers d’industries et administration. On fermera pudiquement les yeux sur la place qu’occupent dans ces économies quelques variétés de tourisme qui ont défrayé la chronique. Les idéologues à gages nous préparent déjà la suivante : ce sont là des traits particuliers à l’Asie, c’est une spécificité culturelle découlant de la domination du confucianisme sur les mentalités, etc.. Il n’en est rien : tous ces traits sont communs à toutes les économies capitalistes actuelles, sans exception. Et cela a quelques conséquences sur la compréhension des processus en cours.

Capitalisme et spéculation(2)

La spéculation, le « boursicotage » sous toutes ses formes, sont étroitement liés au développement du mode de production capitaliste et ce depuis l’origine. Le commerce au loin en avait donné les premières bases à l’échelle internationale. Il suffit de lire Balzac pour y apprendre quelle place la spéculation tenait dans les préoccupations des classes oisives du 19e siècle. Les « tondeurs de coupon » de la fin du siècle dernier ou des débuts de ce siècle étaient légions, jusqu’à ce que la révolution d’Octobre, en refusant d’honorer l’emprunt russe, organise la première euthanasie massive des rentiers.

Galbraith a raconté avec talent comment la spéculation la plus échevelée se trouva à l’origine directe de la crise de 1929. Et cette histoire est hautement instructive car elle semble parfois être le récit des années 80/90, le dénouement en moins. L’affaire des terrains de Floride, que Galbraith prend comme point de départ, était un bon exemple du système purement spéculatif qui devait se développer jusqu’au célèbre krach. Comme on pensait que le soleil était une valeur d’avenir, la Floride fut partagée en terrains qui devaient abriter les futures résidences de vacanciers. Les terrains étaient vendus avec un paiement de 10% au comptant. On se les arracha ; les prix montaient chaque semaine un peu plus ; tel agriculteur qui croyait avoir fait l’affaire de sa vie en vendant quelques parcelles insalubres se morfondait la semaine suivante car les prix avaient doublé entre temps. Les terrains n’intéressaient pas pour eux-mêmes. Les acheteurs n’avaient aucune intention de venir couler leurs vieux jours dans ces villes inexistantes avec seulement de vagues projets de route et d’équipements. Dans la spéculation, comme le dit Galbraith, « le revenu des biens ou le plaisir qu’ils procurent deviennent des valeurs académiques [] Ce qui est important, c’est que demain ou la semaine prochaine les valeurs boursières monteront ­ comme elles l’ont fait hier ou la semaine dernière ­ et qu’on pourra réaliser un bénéfice. »(3)

C’est pourquoi on n’achète pas vraiment des terrains en Floride, mais des droits d’achats qui à leur tour peuvent être vendus. « La pire des contraintes de la propriété, que ce soit celle de la terre ou de tout autre bien ­ est la nécessité d’avancer l’argent représenté par le prix d’achat. »(4)

Le principe des options réduit considérablement cette charge tout en maintenant l’avantage essentiel de la propriété qui est de pouvoir être revendue avec bénéfice.

On trouve le même principe à la base de l’explosion des marchés des valeurs mobilières dans les années 80 ; tous les « golden boys » amateurs savent comment on peutt acheter des actions et les revendre en empochant les bénéfices sans jamais avoir eu à sortir un sou de sa poche. Ce que Galbraith appelle les « affaires sur marge » ­ aujourd’hui on parlerait des produits dérivés ­ deviennent les affaires tout court. Citons encore ce passage qui vaut pour aujourd’hui : « [Les dispositions qui permettent le développement de ces affaires] ne sont admirables que par rapport au but qu’elles se proposent d’atteindre : arranger le spéculateur et favoriser la spéculation ; mais ce but ne peut être reconnu. Si Wall Street l’avouait, des milliers d’hommes et de femmes à principes ne pourraient que lui reprocher de favoriser une chose néfaste et demander qu’on opère des réformes. Les affaires sur marge doivent être défendues, non parce qu’elles aident le spéculateur efficacement et ingénieusement, mais parce qu’elles créent un volume accru de transactions qui transforme un marché mince et anémique en un marché fort et sain. Au mieux c’est un produit secondaire sans intérêt et douteux. Wall Street dans ce domaine est comme une belle femme accomplie qui doit porter des bas de coton noirs, des sous-vêtements de laine épais et faire étalage de son savoir comme cuisinière parce que, malheureusement, son talent suprême est la prostitution. »(5)

L’analogie entre l’histoire racontée par Galbraith et la période actuelle peut être poussée assez loin mais avec cette différence notable : la fièvre spéculative apparaissait comme un état maladif du mode de production capitaliste que la crise venait purger. La spéculation financière aujourd’hui n’est plus ni passagère ni limitée à la couche supérieure du capitalisme, elle tend à devenir son mode de fonctionnement normal ; toute la production lui est soumise et n’existe plus que comme une variante des placements financiers possibles. La libéralisation et la mondialisation qui se sont développées simultanément, se renforçant l’une l’autre, de la fin des années 70 jusqu’à aujourd’hui, ont été les moyens de cette expansion et de cette domination de la sphère financière sur l’ensemble de l’économie.

L’origine de cette transformation du fonctionnement du mode de production capitaliste peut être fixée à la fin des années 60 qui a vu les premiers signes de la crise du système monétaire international (SMI) issu des accords de Bretton Wood. En août 1971, Richard Nixon ouvrait une nouvelle période en déclarant le dollar inconvertible en or. Jusque là, la monnaie américaine fonctionnait comme monnaie internationale parce qu’elle était censée être « as good as gold » : une once d’or était représentée par 35 dollars. A partir de la déclaration Nixon, le dollar n’est plus qu’une « monnaie de papier » à cours forcé. La crise du SMI va ouvrir la voie à la spéculation financière avec la mise en place à la fin des années 70 du régime des changes flottants, avec la démonétisation de l’or et le développement des opérations sur les eurodollars, dollars détenus par les banques européennes, principalement anglaises ou soviétiques : l’Eurobank, filiale de la banque centrale de l’URSS va jouer un rôle central dans le développement de ce nouveau marché. Ces événements vont conduire les États à changer leur politique économique et à abandonner les principes de régulation qui marquaient la période antérieure. Paul Volcker, le directeur de la Federal Reserve Board américaine va impulser le tournant monétariste qui trouvera son expression politique dans les « Reaganomics » et dans la politique de Mrs Thatcher. Ce qui dominera ces politiques, mises en uvres par les États les plus puissants ­qui ont donc montré, de ce point de vue, l’efficacité du politique sur l’économique ­ c’est la déréglementation financière : notamment, sont progressivement supprimés tous les cloisonnements existant entre les divers types d’établissements bancaires et financiers, cloisonnements qui avaient été mis en place après la crise de 1929 pour prévenir un nouveau krach.(6)

Ensuite, du fait même de l’instabilité que crée le système des changes flottants et la déréglementation en cours, vont se multiplier les produits dérivés, notamment tous les produits qui permettent de se garantir contre les risques à terme. Enfin, et conformément aux dogmes monétaristes, la seule régulation subsistante, sera la régulation par la masse monétaire et par la politique des taux d’intérêt élevés. Ainsi, alors que la période précédente était marquée par des taux faibles et parfois même négatifs, la nouvelle période sera une période de taux réels élevés, atteignant 6% sur certaines périodes, ce qui, pratiquement, ne s’était jamais vu dans toute l’histoire du capitalisme. La capital porteur d’intérêt saigne à blanc l’économie « réelle » tout entière.

Cette nouvelle phase du mode de production capitaliste semble avoir tétanisé l’opinion et les experts de la gauche traditionnelle ; grâce à la théorie keynésienne, ils s’étaient trouvé un corpus théorique alternatif au vieux corpus marxiste. Le keynésianisme en théorisant l’intervention et la régulation étatique et en organisant la redistribution des fruits de la croissance était l’idéologie la mieux adaptée aux objectifs et à la pensée moyenne de la social-démocratie européenne en ce qu’elle semblait donner la clé de cette miraculeuse troisième voie entre le « capitalisme sauvage » et le « socialisme bureaucratique ». En déréglant les conditions de fonctionnement du mode de production capitaliste, la phase monétariste/dérégulatrice qui s’ouvre à la fin des années 70 sape à la base l’édifice de la politique social-démocrate. L’idée que les intérêts des travailleurs et les intérêts des capitalistes puissent être réconciliées à long terme, dans un mode d’accumulation fondé sur le partage des gains de productivité, est désormais privée de toute base sérieuse. Pour comprendre ce qui est en cause, il faudrait revenir aux analyses de Marx.

La constitution d’un marché financier unifié à l’échelle du monde n’est pas mystérieuse. Elle correspond au développement du « capital fictif » dont les titres d’emprunt d’État constituent la forme la plus achevée. Le capital financier peut se diviser en deux catégories qu’on confond habituellement et qui, néanmoins, sont, quant à leur nature, radicalement différentes :

1. les emprunts à moyen et long terme qui financent des investissements productifs et dont l’intérêt qu’ils rapportent n’est au fond qu’un prélèvement sur la plus-value produite dans le procès de production.

2. le capital « fictif » qui est représenté par les créances échangeables contre des engagements futurs de trésorerie dont la valeur est entièrement dérivée de la capitalisation de revenu anticipé sans contrepartie directe en capital productif.

Suivons un moment le raisonnement de Marx. « La forme du capital productif d’intérêt fait que tout revenu monétaire déterminé et régulier semble être l’intérêt d’un capital, qu’il provienne ou non d’un capital. »(7)

Le « capital fictif » se fonde sur une opération intellectuelle rétrospective, qui suppose une inversion des moyens et des fins, opération propre au processus de production des représentations idéologiques. « Le revenu monétaire est d’abord transformé en intérêt, et, à partir de là, on trouve également le capital qui en est la source. » Marx se contente ici de décrire le fonctionnement concret du mode de production capitaliste. Ainsi le prix de vente d’un bien immobilier est-il calculé en considérant que ce bien est un capital portant intérêt, ce dernier étant représenté par le loyer. Mais ce processus a une conséquence importante : « toute somme de valeur apparaît comme capital, dès lors qu’elle n’est pas dépensée comme revenu ; elle apparaît comme somme principale par contraste avec l’intérêt possible ou réel qu’elle est à même de produire. » L’exemple de la dette de l’État est particulièrement éclairant quant aux conséquences de ce processus : « L’État doit payer chaque année, à ses créanciers une certaine somme d’intérêts pour le capital emprunté. Dans ce cas le créancier ne peut pas résilier son prêt, mais il peut vendre sa créance, le titre qui lui en assure la propriété. Le capital lui-même a été consommé, dépensé par l’État. Il n’existe plus. » Ce que possède le créancier, c’est (1) un titre de propriété, (2) ce qui en découle, savoir un droit à un prélèvement annuel sur le produit des impôts, et (3) le droit de vendre ce titre. « Mais dans tous ces cas, le capital qui est censé produire un rejeton (intérêt), le versement de l’État, est un capital illusoire, fictif. C’est que la somme prêtée à l’État, non seulement n’existe plus, mais elle n’a jamais été destinée à être dépensée comme capital. » Pour le créancier, prêter de l’argent à l’État pour obtenir une part du produit de l’impôt ou prêter de l’argent à industriel moyen intérêt ou encore acheter des actions en vue de toucher des dividendes, ce sont des opérations équivalentes. « Mais le capital de la dette publique n’en est pas moins purement fictif, et le jour où les obligations deviennent invendables, c’en est fini même de l’apparence de ce capital. »

Mais la dette publique n’est pas la seule forme de capital fictif. Le « capital monétaire fictif » comprend toutes les variétés de titres monétaires portant intérêt dans la mesure où ils circulent à la Bourse ainsi que les actions. Il faut ajouter les multiples « nouveaux produits financiers » qui tous, sous une forme ou sous une autre, visent à « titriser » le crédit et à faire circuler les titres de créance comme du capital. Dans cette catégorie, on doit évidemment faire entrer les « produits à haut risque », tels les junk bonds, obligations d’un rapport élevé dans la mesure où elles sont assises sur des créances douteuses. Se référant aux analyses de Marx, Robert Guttmann note : « Alors que l’allusion faite par Marx à la monnaie de crédit comme capital fictif concernait uniquement la monnaie fiduciaire non couverte par les réserves d’or, aujourd’hui nous opérons exclusivement avec de la monnaie sous cette forme. » Et par conséquent, c’est la monnaie elle-même qui doit être considérée en tant que « forme du capital fictif ».(8)

C’est la dynamique même du mode de production capitaliste, telle que Marx l’a analysée, qui tend à cette « financiarisation » de l’économie. Il ne s’agit donc pas d’un accident ou d’une mauvaise politique des managers capitalistes, mais d’une tendance lourde, immanente à ce rapport social qu’est le capital. Le parasitisme croissant de cette « économie politique du rentier » ainsi que l’effacement progressif de la distinction entre les affaires saines et les affaires frauduleuses sont les conséquences inéluctables de ces processus qui affectent les fondements mêmes de l’économie. Que les mafias jouent un rôle central dans l’introduction du capitalisme en Europe de l’Est et en URSS, ce n’est pas simplement un trait contingent, un résultat de l’histoire spécifique de ces pays, mais une des dimensions essentielles du capitalisme dans son ensemble. Il suffit, pour s’en convaincre, de connaître les revenus fabuleux du commerce de la drogue, et plus généralement de toutes les affaires illicites, lesquels revenus sont ensuite recyclés dans l’économie « saine ». La quasi faillite du Crédit Lyonnais a également montré combien était mince la frontière entre l’honnête commerce de l’argent et les trafics délictueux en tous genres.

Le développement, qui tend à devenir incontrôlé, de la sphère financière n’est pas seulement une source d’injustice croissante, poussant les inégalités sociales et les inégalités entre les diverses nations à un point qui n’avait encore jamais été atteint au cours de l’histoire. La frénésie qui règne sur les marchés, l’impossibilité où se trouvent les décideurs de calculer sur un terme un tant soit peu long « semblent compromettre toute tentative visant à favoriser la stabilité macro-économique minimale exigée par l’accumulation ». On ne peut, en effet, que poser la même question que François Chesnais : « N’y aurait-il pas quelque rapport entre la mondialisation financière et l’atonie prononcée, sinon la stagnation, de la production industrielle (secteur manufacturier et secteur des services confondus) et de l’investissement, ainsi que la montée du chômage dans les pays de l’OCDE, Japon inclus ? »(9)

La dette publique

Il faut, cependant, ne pas se laisser prendre aux descriptions qui mettent l’accent sur la spéculation et qui font de l’économie actuelle une économie purement parasitaire. Le parasitisme ne peut se développer qu’à la condition qu’il y ait un corps vivant à parasiter. La spéculation n’est possible que si le corps vivant de l’économie réelle le permet. Michel Husson fait remarquer que « les discours sur l’économie-casino fournissent des descriptions utiles et des critiques opérationnelles, mais qui ne vont pas suffisamment à la racine des choses. La limite principale de bien des approches, même celles qui se veulent critiques, est de ne pas rompre avec un certain fétichisme de la finance. »(10)

Ce discours, en effet, conduit à prendre les signes de la richesse pour la richesse réelle, les grandeurs virtuelles ­ par exemple la somme des transactions, généralement électroniques, effectuées en une journée sur l’ensemble des places financières qui opèrent en continu, les places occidentales prenant le relais de Hongkong et Singapour ­ et les grandeurs réelles ­ les échanges d’automobiles, d’ordinateurs, de blé et chaussures de sport. C’est précisément dans ce genre de fantasmagorie que tombent fréquemment les apologistes fanatiques des réseaux, de la mondialisation, et de la manipulation des symboles remplaçant la manipulation des choses, de la réalité virtuelle supplantant la réalité matérielle et autres sornettes de la même farine.

Les modifications du fonctionnement de l’économie mondiale, résumées dans l’expression de mondialisation financière, expriment en réalité une modification des rapports sociaux entre les classes. Le schéma d’accumulation que l’école de la régulation nomme « fordiste » suppose que la répartition du revenu national entre les salaires et les revenus du capital reste globalement fixe, les gains de productivité profitant aux salariés aussi bien qu’aux capitalistes. Comme, en même temps, les taux d’intérêt restent faibles (voir négatifs, en ce qui concerne les taux réels) la part des rentes financières est négligeable. Cet « âge d’or » était l’ère des managers, de la croissance économique forte et d’un certain type de rapports de forces entre les classes sociales où les capitalistes pouvaient se permettre ou étaient contraints d’acheter à un prix souvent élevé, la paix sociale. Ce que manifeste la crise dite « pétrolière », c’est-à-dire la première grande récession, c’est l’épuisement de ce régime de fonctionnement du mode de production capitaliste, en raison principalement de la baisse du taux de profit, qui va de pair avec une crise de la productivité. Avec une conscience plus ou moins claire de ce qu’il fallait faire, et sachant que l’appétit vient en mangeant, les dirigeants des grands groupes capitalistes vont s’orienter dans la deuxième moitié des années soixante dix vers un autre type de répartition des revenus entre les salaires, la rente financière et le profit d’entreprise. Laissons encore la parole à Michel Husson : « Le partage primaire entre salaire et plus-value obéit aujourd’hui à une loi tendancielle assez simple, selon laquelle le salaire réel ne progresse pas, de telle sorte que l’essentiel des gains de productivité sont appropriés sous forme de plus-value relative. Les taux d’intérêts réels extrêmement élevés correspondent à des droits de tirage sur cette plus-value qui tendent à capter une part croissante du revenu national et donc, à la marge, des gains de productivité. »(11)

Le régime « fordiste » avait l’avantage d’assurer des débouchés solvables par la consommation ouvrière. Dans le nouveau partage, se pose la question de savoir qui va acheter le supplément de production ? « Cette question n’admet évidemment qu’une seule réponse durable, et qui est la suivante : pour assurer la réalisation de la production, il faut qu’une partie de la plus-value soit redistribuée vers des couches sociales dont la consommation va fournir des débouchés nécessaires à l’accroissement de la production. »(12)

Autrement dit, la financiarisation de l’économie ne constitue pas une augmentation de la richesse réelle globale, mais un gigantesque transfert de richesses des salariés ­ soit directement sous forme de baisse des salaires, soit indirectement par la mise au chômage d’une partie des salariés et l’aggravation de l’exploitation de ceux qui ont la chance d’avoir encore un travail ­ vers la classe capitaliste au sens large, incluant une partie des classes moyennes qui vit directement ou indirectement de cette financiarisation, par les rentes qu’elle procure et qui peuvent assez vite être substantielle, ou par les métiers liés à cette explosion des marchés financiers, ou encore par le développement des activités parasitaires liées à la communication, la publicité, etc..

Les États, loin d’être les victimes d’une mondialisation financière qu’ils ne maîtriseraient pas, en sont au contraire des acteurs majeurs. Leur endettement, qui paraît catastrophique au contribuable, est au contraire une bénédiction pour le spéculateur. Car c’est la dette publique qui va être l’un des principaux leviers permettant ce transfert de revenu de la classe ouvrière vers la rente financière.

En effet, la financiarisation du monde, c’est d’abord un essor spectaculaire des opérations sur les titres de la dette publique. Entre 1980 et 1993, on passe, aux États-Unis d’une moyenne journalière de 13,8 milliards de dollars à 119,6 milliards de dollars ; en France, pour la période 1986/1993, on passe de 200 millions de dollars à 13,7 milliards.(13)

En France, pendant la même période, on est passé de taux d’intérêt réels à long terme de 2% à des taux de l’ordre de 6%. Les taux d’intérêts élevés rendent particulièrement intéressants les placements financiers, singulièrement dans les emprunts d’État, bons du trésor, etc. et en même temps ils augmentent la dette publique, puisque, en raison de ces taux d’intérêts, le service de la dette occupe une part croissante dans les budgets publics. Du même coup, les besoins de financement des États augmentent ce qui tire les taux d’intérêt vers le haut. C’est ce mécanisme infernal que mettent en uvre les fameux « critères de Maastricht » qui semblent avoir été taillés sur mesure pour les besoins de la spéculation. « La formation des marchés obligataires, la ’’titrisation’’ de la dette publique et la croissance de plus en plus rapide de la fraction des budgets des pays de l’OCDE consacrée au service de la dette signifient que le mécanisme de captation et de transfert le plus important est, désormais, celui qui transite par l’impôt direct et indirect de ces pays. Une partie de la croissance de la sphère financière est due aux flux de richesses qui se forment d’abord comme salaires et traitements, ou comme revenus paysans ou artisanaux, avant d’être siphonnés par l’État par le biais des impôts, puis transférés par lui vers la sphère financière au titre du paiement des intérêts ou du remboursement du principal de la dette publique. »(14)

On peut corroborer cette affirmation par un faisceau de preuves directes ou indirectes. L’analyse des données concernant l’endettement des États montre qu’il existe bien « un lien direct entre la montée en puissance de la finance globalisée et libéralisée d’une part, et l’augmentation des déficits publics d’autre part. »(15)

Pendant longtemps les libéraux ont justifié la hausse des taux d’intérêt par le manque de capitaux disponibles et la nécessité de relancer l’épargne. La preuve indirecte que les taux d’intérêt élevés n’ont été que le moyen d’un transfert de revenu d’une classe vers une autre est donnée indirectement par le fait que, contrairement à ce que prédisait le dogme, le taux d’épargne n’a cessé de baisser alors que les taux montaient !(16)

Et maintenant ?

La crise financière présente est loin de se limiter à l’Asie du Sud-Est, puisque ce qui s’est passé sur les places de Tokyo, de Séoul ou de Singapour ­ mais aussi de Moscou ou des capitales latino-américaines ­ s’explique seulement comme une expression particulière du fonctionnement global du mode de production capitaliste. Elle ébranle les marchés américains et européens. Il s’agit bien de ce que François Chesnais qualifie d’instabilité systémique croissante. Le FMI a mobilisé des sommes considérables pour enrayer un processus qui conduisait directement à la crise de l’ensemble du mode de production capitaliste. Provisoirement la chute paraît enrayée, encore que la situation reste très fluctuante. Ainsi on peut lire dans la Tribune de Genève, cette analyse lucide de ce qui est en cause, au delà des fluctuations quotidiennes des marchés : « Si l’Indonésie est en défaut de paiement et qu’elle déclare forfait, elle entraînera toute la région avec elle dans le désastre. Pourquoi ? Les banques coréennes celles-là mêmes qui ont déjà de gros soucis chez elles et qui suivent le régime du FMI font partie des principaux établissements créanciers de l’archipel. Les banques étrangères ne sont pas en reste. Elles ont prêté aux pays qu’on appelait encore récemment les Tigres asiatiques des sommes faramineuses. "Les banques japonaises détiennent 32% des créances de la région asiatique, estime M.Juvet. Les établissements européens 44% et les américains 11%." Et les banques helvétiques ? La Banque des règlements internationaux ne détient pas de statistiques sur leurs prêts dans cette région du monde. "On peut toutefois estimer qu’elles ont les reins assez solides pour absorber la crise asiatique", souligne Michel Juvet. Si l’Indonésie n’arrive pas à sortir de cette ornière, l’épidémie risque de contaminer à nouveau ses voisins, voire de se développer dans d’autres pays comme la Russie. Le pays de Tolstoï se trouve en effet dans une situation économique identique à celle des pays d’Asie du Sud-Est. Et possède la plus grosse dette en milliards de dollars. D’autres financiers révisent leurs diagnostics sur l’impact potentiel de la crise asiatique sur l’économie mondiale. La crainte d’une déflation une baisse des prix qui toucherait tous les secteurs n’est plus exclue. Le spectre de la crise des années 1930 est en train de resurgir. »(17)

Mais l’Indonésie n’est pas un cas isolé. À des degrés divers, ce qui en est dit vaut pour un nombre croissant de pays.

On se gardera de tomber dans le catastrophisme. La « crise finale » est un mythe. La crise économique peut précipiter la crise sociale et ouvrir la voie à des situations révolutionnaires. Mais elle peut aussi assommer les masses. Ainsi, il est difficile d’évaluer aujourd’hui les effets de la crise sur le mouvement ouvrier coréen qui a manifesté au cours des dernières années une belle combativité. De la même façon, les conséquences sur l’Europe et les États-Unis n’apparaissent encore clairement. La spéculation connaît même au moment où cette article est écrit une belle vitalité, entraînée par les concentrations dans certains secteurs comme la pharmacie (le n°1 rachète le n°2) et par la forte demande dans le secteur des télécommunications. A Paris, le CAC-40 est aujourd’hui fortement déterminé par le poids de France-Télécom dont l’action a gagné près de 60% depuis la privation de novembre 1997. Il est vrai que cette privatisation était une véritable braderie et l’action proposée à 182 F dans le public aurait dû être fixée à 300/ 320 F si on avait pris comme point de référence, non l’évaluation patrimoniale, mais le taux de profit de l’entreprise. Jospin, qui a eu du mal à trouver 1 milliards pour les chômeurs en fin de droits, a ainsi donné plus de 20 milliards aux spéculateurs. Tant que la politique publique de privatisation d’un côté, de monnaie forte de l’autre, se poursuit, la pompe à finances étatique tourne à plein régime et « les marchés » reprennent du poil de la bête. Mais c’est bien l’ensemble dont l’instabilité s’accroît. Le maquillage des comptes ­ par exemple que le déficit public soit réellement descendu sous le 3% en France et en Italie, est une plaisanterie, tout comme est purement artificielle la force du Mark allemand qui repose sur une dette d’État considérable ­ ne pourra pas éternellement continuer.

C’est pourquoi il faut aller encore plus loin. La négociation (si longtemps tenue secrète) de l’AMI (accord multilatéral sur les investissements) indique la direction prise. Il faut garantir les profits du capital contre tous les aléas possibles. Et pour cela, les États doivent devenir officiellement responsables du niveau des profits de toutes les grandes multinationales, contre les émeutes, les guerres et tous autres événements qui pourraient entraîner un manque à gagner pour l’investisseur.(18)

Tout idée de souveraineté nationale doit être abandonnée, car les différents États nationaux doivent désormais entrer comme autant de rouages dans le gouvernement mondial des multinationales.

Si on ne se résigne pas à attendre que les événements imposent leur propre logique, si on n’attend pas que la crise, spontanément, nous débarrasse du mode de production capitaliste, on doit déterminer quels sont les axes stratégiques du combat des semaines et des mois qui viennent. Contre la « mondialisation du capital », et donc contre ses expressions politiques les plus avancées (accords d’Amsterdam, AMI), il s’agit de reprendre appui sur la volonté des peuples et la défense de la souveraineté nationale. Contre la ratification d’Amsterdam, contre l’AMI (et pas seulement contre la partie « culturelle » de l’AMI), voilà les questions qu’il faut inlassablement agiter dans l’opinion publique.

A lire : François Chesnais : La mondialisation du capital (Syros 1997)

Un livre essentiel si on veut sortir des discours vagues sur la mondialisation et comprendre pour quelles raisons l’instabilité systémique qui est la marque fondamentale de l’actuel régime d’accumulation du capital conduit nécessairement à une succession de crises financières - dont, comme toujours, les opprimés paient les pots cassés. A la différence des économistes "libéraux", François Chesnais part de l’analyse de la sphère de la production. L’illusion propre aux « marchés », selon laquelle seul est productif le capital dans la mesure où il circule, est démontée méthodiquement. F. Chesnais que la mondialisation est d’abord la mondialisation du mode de production capitaliste ; c’est pourquoi son étude est centrée sur la stratégie des firmes de l’industrie et des services : rôle du commerce interne à ces entreprises, délocalisations et investissements directs à l’étranger, constitution d’oligopoles, etc.. C’est cette stratégie du capital qui conduit à la "financiarisation" de l’économie et non la dynamique propre des "marchés". Et cette stratégie qui permet de comprendre le rôle de la dette publique (comme « pompe à phynance » pour parler comme Ubu), des fonds communs de placement et des fonds de pension.

L’analyse est très documentée et ce livre pourra être un livre de référence pour les étudiants et pour tous ceux qui s’intéressent à l’analyse économique. Mais c’est aussi un livre engagé. Dans sa conclusion, François Chesnais dénonce le « faux réalisme » de tous ceux qui prônent « l’adaptation » inévitable à la nouvelle donne mondiale. Car « le capitalisme libéralisé et mondialisé est insatiable dans ses prétentions et dans les demandes qu’il adresse aux peuples et aux gouvernements. (...) Le seul réalisme ne serait-il pas de recommencer à dire que le dépassement du mode de production capitaliste s’impose plus que jamais et exige que soit mis en chantier le travail collectif que la concrétisation de cette perspective suppose ? »

Denis COLLIN

1. Un des rares titres de la presse française qui mérite d’être lu

2. Je reprend ici un développement de mon livre, La fin du travail et la mondialisation, (L’Harmattan, 1997)

3. J.K. Galbraith : La crise économique de 1929 , Payot, 1961, Petite bibliothèque, page 43

4. ibid. page 44

5. ibid. page 45

6. Le gouvernement américain avait établi une séparation rigoureuse entre les banques commerciales et les marchés de titres. Cette séparation légale était souvent moins forte en Europe. En Allemagne, la tradition est à la fusion du capital bancaire et du capital industriel, les grands conglomérats allemands étant souvent étroitement liés à une banque qui peut être à la fois actionnaire et créancier de l’entreprise industrielle.

7. Marx : Le capital, III, sect. V, in Oeuvres 2, op. cit. page 1191. Les citations suivantes sont tirées de cette page et des suivantes.

8. Robert Guttmann : op. cit. page 77

9. F. Chesnais : op. cit. page 17

10 Michel Husson : Les trois dimensions du néo-impérialisme, in Actuel Marx n°18, 2e semestre 1995.

11. Michel Husson : Op.cit. page 23

12. Michel Husson : op. cit. page 24

13. Rapport FMI sept. 1994, cité par D. Plihon, op. cit. page 115

14. F. Chesnais : La mondialisation financière, op. cit. pages 14/15

15. Dominique Plihon : op. cit. page 109

16. En France, par exemple, on passe d’un taux d’épargne globale brute de 26% dans les années 60 à 18,8% en 1994.

17. La Tribune de Genève, L’Indonésie sera-t-elle capable d’éteindre un brasier économique ? par May Piaget (10 janvier 1998 )

18. Voir Le Monde Diplomatique, février 1998. Le texte complet de l’AMI est disponible sur le site Internet du Monde Diplomatique.


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