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Gilad Shalit et la guerre

Par Jacques Jedwab • Internationale • Lundi 07/06/2010 • 0 commentaires  • Lu 1580 fois • Version imprimable


Le Hamas ne tuera jamais le soldat Shalit. Le soldat Shalit prisonnier est devenu l'arme la plus terrible du Hamas contre les Israéliens, une arme psychologique simple et redoutablement efficace. 

Le soldat Shalit a été enlevé par un commando palestinien venu de Gaza de l'autre coté de la barrière de sécurité. Il montait la garde avec des camarades, qui furent tués. Lui fut ramené prisonnier à Gaza. Depuis aucun Israélien, ni même aucun étranger ne l'a vu. L'on sait qu'il est en vie, la Hamas ayant produit récemment une vidéo où il s'exprime. Il est quelque part à Gaza ( à moins qu'il ne soit en Egypte puisqu'une liaison existe par les tunnels ). L'opération Cast Lead de l'hiver 08-09 avait, entre autres, l'objectif de le libérer, sans succès. Le Hamas a proposé de l'échanger contre des prisonniers palestiniens, mais le gouvernement israélien a refusé. 

Le soldat Shalit est devenu le symbole de la justesse de leur lutte pour les Israéliens. Mais c'est un symbole contradictoire, parce qu'il est aussi le symbole de leur fragilité. Singulier, devenu une icône, Gilad Shalit vaut pour tout soldat qui serait enlevé comme lui. L'angoisse des Israéliens est l'enlèvement d'autres soldats. Le nom de Shalit est le x de la fonction enlèvement, telle que "Israël. F(x) = panique". 

Mograbi montre dans "Pour un seul de mes deux yeux" que la société israélienne s'est identifiée à Samson, le héros biblique d'une force surhumaine qui meurt parmi ses geôliers philistins en ébranlant les piliers du temple où on l'a enchaîné. Samson le Héros est, pour l'éducateur israélien, l'image d'identification proposée aux enfants. Il est la version colossale du mythe de Massada, puisque l'ennemi paie ici au prix fort le suicide du Héros. 

Shalit, à Gaza, le lieu même de l'exploit du Héros, n'a détruit ni temple, ni cohortes d'ennemis. Shalit n'est pas un héros, Shalit pour l'idéologie israélienne n'est rien. Si ce n'est ceci : en faisant de lui une cause nationale, Israël entame son narratif sioniste. Il faut noter ici l'importance de l'action de Noah Sahlit, le père de Gilad. Noah remue ciel et terre pour libérer son fils. Il critique le gouvernement israélien, il s'adresse au monde, écrit aux dirigeants du Hamas des lettres respectueuses et émouvantes. Il ne se conduit en rien en père noble israélien, qui pleure son fils qu'il a mené à la guerre.

Shalit est un anti-héros, et son élévation à l'autel des causes nationales est la preuve d'une impasse psychologique profonde, un effet de la démocratie, de la liberté d'expression, sur le militarisme israélien, un effet de la contradiction interne à l'Etat juif et démocratique. Mais cet Etat ne peut devenir une sorte de Corée du Nord : il est trop petit, trop ouvert, trop dépendant du monde extérieur, et foncièrement diasporique pour contrer les images et les informations venues de la Toile. Or ces images individualisent la guerre, font surgir les masques de terreur et d'horreur sur les visages des victimes et des bourreaux. 

Pendant que j'écris, je vais sur Haaretz. On y trouve des photos, que les Israéliens avaient voulu détruire. Mais Hurriyet, le quotidien turc, les a retrouvées et les publie. Elles montrent des commandos, battus, sanglants, capturés et surtout fous de peur. Ces images vont hanter la jeunesse israélienne. La peur est avec eux. 

Que croyait l'état major en envoyant ses hommes un par un sur le pont du Mavi Marmara ? Suffisait-il qu'ils apparaissent, pour que l'on s'agenouille devant eux? Les militants ont défendu leur bateau attaqué dans les eaux internationales par une marine étrangère, un crime sanctionné par le droit maritime international auquel Israël a souscrit. Trois hommes ont été enlevés, et les Israéliens ont tiré, faisant un carnage, lancés dans la recherche de ces nouveaux Shalit.

L'action criminelle de la nuit du 31 mai montre ceci : les Israéliens sont enshalités, tous devenus des shalit en puissance. Et la flottille a été traitée comme Gaza par un complexe militaro-industriel.

Jacques Jedwab

 


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