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Grandes écoles et discriminative positive

Une polémique en trompe-l'œil

Par Denis Collin • École • Lundi 11/01/2010 • 2 commentaires  • Lu 2001 fois • Version imprimable


On le sait : l’actuelle majorité présidentielle – comme la précédente et comme celle d’avant – est fort préoccupée de lutte contre la discrimination. Le consentement généralisé à l’inégalité a besoin de la couverture de la lutte contre les discriminations. Quand on abandonne toute revendication sociale, quand la minorité fortunée engloutit une part toujours plus grande du revenu national, il faut bien que tout citoyen puisse caresser l’espoir de rejoindre la caste dominante. Personne ne doit être empêché de devenir un exploiteur ! Alors que l’immense majorité des jeunes, les diplômés un peu moins que les autres mais pas beaucoup moins, est condamnée à aller de stages en emplois précaires pour des salaires systématiquement rabotés vers le bas – quand salaire il y a, car les stages sont bien souvent « bénévoles » – on ressort le vieux serpent de mer de la « démocratisation » des grandes écoles. Scénario en trois temps :

 

Premier temps : le gouvernement s’en prend à système « élitiste » des grandes écoles, s’étonne que 30% de boursiers en classes préparatoires ne donnent guère plus de 10% de boursiers admis dans les grandes écoles … et on évoque les quotas pour briser le « conservatisme » de HEC, Polytechnique, etc., sur le modèle des quotas d’Afro-américains dans les Universités d’élite aux USA.

Deuxième temps : Le président de la conférence des grandes écoles monte à l’assaut et refuse les quotas au nom de l’égalité républicaine.

Troisième phase : Sarkozy maintient l’objectif des 30% de boursiers mais sans imposer de quotas. En véritable disciple de Bourdieu, Pécresse était montée au créneau en soutenant que l’élitisme des grandes écoles venait du contenu des concours et de la trop grande place faite à la culture générale et aux langues...

Un beau débat en trompe-l’œil, démocratie contre république, « affirmative action » contre égalité républicaine, novateurs contre vieux réacs. Avec dans le rôle de la gauche pédagogiste Sarkozy, Fillon et Pécresse, conseillés par Descoings. On pourrait rappeler quelques vérités de fait : le taux d’étudiants issus des classes populaires (ouvriers, paysans, employés) dans les classes préparatoires et dans les écoles d’élites était nettement supérieur à 30% dans les années 60/70. Les filières d’élite se sont refermées curieusement au moment même où s’est déchaînée la prétendue « démocratisation de l’enseignement » : la courbe s’inverse dans les années 75-80, c’est-à-dire après la mise en place du collège unique et le début de l’entrée quasi systématique au lycée. Ce grand mystère ne semble avoir inquiété personne et surtout pas les pédagogistes socialistes ou dirigeants de feu la FEN partisan de l’école unique, de la maternelle au baccalauréat. Autre donnée de fait : le gouvernement se flatte qu’on ait augmenté à 30% le taux d’élèves boursiers dans les classes préparatoires mais oublie de mentionner que cette augmentation a été rendue possible par l’élévation des plafonds de ressources donnant droit à une bourse. Ce n’est donc pas le taux d’élèves issus des couches les plus pauvres de la population qui a augmenté mais le nombre de boursiers, ce qui n’est pas la même chose.

Dans cette polémique stérile, il y a deux questions distinctes et superposées. La première, la plus importante, est celle du renouvellement des élites. Le capitalisme est un système instable et sa vitalité repose sur cette instabilité. Si l’héritage reste très important, le capitalisme ne repose pas sur des inégalités de condition liées à la naissance. La domination bourgeoise a besoin de la légitimité que lui donne la concurrence y compris dans les voies d’accès à l’élite. Les lamentations sur le « blocage de l’ascenseur social » ne sont pas entièrement hypocrites. Ce fameux ascenseur social est un des moyens qui permettent de sélectionner l’élite des classes populaires pour l’assimiler à la classe dominante et c’est là un facteur important de la stabilité sociale. Le radicalisme IIIe république en avait fait le point central de son hégémonie idéologique. Et c’est cette exigence qui se trouve aujourd’hui au cœur des discours de la majorité présidentielle comme elle était hier au cœur des discours de la gauche.

La deuxième question est celle des critères de recrutement de cette élite. Et ici on voit une fois de plus les représentants de la droite emboîter le pas de ceux de la gauche. Mme Pécresse avait parlé de la nécessaire « révolution culturelle » à l’Université, au point qu’on pouvait croire qu’elle était devenue une des groupies d’Alain Badiou, vedette des médias et dernier rescapé d’aventure des gardes rouges à la française. Quand elle met en avant l’héritage socio-culturel et les critères de la distinction bourgeoise comme autant de secrets d’initiés qui permettent de tenir à l’extérieur des grandes écoles les enfants des pauvres, elle reprend intégralement l’argumentation des « réformateurs » de droite et de gauche – et inversement – depuis 40 ans, argumentation puisée aux sources plus ou moins bien digérées des premiers livres de Pierre Bourdieu. On pourrait faire remarquer tant que l’école, le collège et les lycées se faisaient un point d’honneur de transmettre la culture classique, l’inégalité devant le concours entre ceux qui sont nés à une petite cuillère en argent dans la bouche et les autres était moins grande. Mais en fidèle disciple du révolutionnaire Sarkozy, Mme Pécresse n’aime pas cette culture classique « bourgeoise » – celle-là même qu’honnissait les maos, Badiou en tête, dans les années 1968 et suivantes. Donc elle propose que l’on revoie le contenu des concours, laissant entendre qu’on pourrait donner moins d’importante à la culture générale, un apanage des riches que les pauvres, évidemment, sont à jamais et congénitalement incapables de goûter à sa juste valeur.

Face à cette offensive, menée de manière consciente aux noms de la classe dominante, les défenseurs de l’égalité républicaine devant le concours ont l’air de conservateurs frileux, surtout jaloux de leurs privilèges. Ils ont beau se défendre comme des beaux diables, ils ont déjà perdu. Ils ont perdu parce que leur conception de l’élitisme est morte voilà plusieurs décennies. Mais surtout ils ont perdu parce qu’il ne se trouvera personne, du moins pas une seule classe sociale pour défendre l’élitisme républicain à l’ancienne. Et c’est bien naturel. Car cet élitisme républicain lui aussi n’est que la couverture idéologique de l’inégalité. Il procure à la hiérarchie sociale l’onction des grands principes de 1789, mais évidemment il ne fait pas avancer d’un pouce la revendication d’une plus grande égalité sociale.

En effet, l’école, quelle que soit son organisation et ses modes de sélection ne peut que participer à la reproduction de la société de classe. On peut faire tout ce qu’on veut pour « l’égalité des chances » (grande revendication libérale que la gauche tient pour une revendication socialiste), la société aura besoin d’un nombre limité de cadres supérieurs et de hauts fonctionnaires, d’un nombre un peu moins limité d’ingénieurs et de cadres moyens et de beaucoup d’exécutants et d’employés subalternes. Même si tous les élèves à la sortie du lycée excellaient en tout et avaient le niveau pour entrer à Polytechnique, à Centrale ou à Normale Sup et si tous pouvaient ensuite légitimement prétendre sortir de l’ENA « dans la botte » pour postuler à l’inspection des finances, il n’y en aurait pas plus de reçus qu’aujourd’hui et autant qu’aujourd’hui trouveraient à s’embaucher comme livreurs de pizzas, serveurs en fast-food, etc. L’égalité républicaine devant le concours ne rend pas la société plus égalitaire, elle se contente de rendre plus faciles à justifier les inégalités. Voilà évidemment ce dont on ne veut entendre parler ni à droite ni à gauche.

Reste évidemment que ceux qui aspirent à une transformation sociale radicale ne sont pas indifférents à ce qui se transmet à l’école. Mais de ce point de vue d’une critique radicale de la société, nous ne réclamons le droit pour tous devenir les zélés serviteurs de sa majesté le capital. Par contre nous considérons que des travailleurs instruits sont plus prêts à l’action transformatrice que des travailleurs non instruits ! Il vaut mieux, tant qu’à être ouvrier, être diplômé que privé de diplômes. En outre, comme nous n’avons jamais partagé la logomachie gauchiste sur la « culture bourgeoise », parce que nous savons que la culture classique, c’est la culture tout court, nous savons qu’une tâche cruciale d’une politique alternative est la défense de la culture tout court, de la culture des humanités, face à un capitalisme qui valorise uniquement le savoir instrumental et organise l’ensauvagement et l’abrutissement général de la société.


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Commentaires

par regis le Jeudi 14/01/2010 à 03:29

Oui, polémique en trompe l’œil. Comme pour la burqa et récemment, avec le patron de Renault. Il y a là-dessous une représentation en vue des prochaines régionales qui a l’avantage d’occuper la scène en occultant des problèmes cruciaux comme la réforme territoriale et le devenir des retraites. Normal puisque ceux qui devraient constituer l’opposition n’en parlent même pas ou s’inscrivent dans ces débats comme JL Mélenchon qui se prononce pour une loi « républicaine » sur le voile intégral.

Pour une meilleure compréhension, pourriez vous préciser ce que vous entendez par « culture classique » ?


Re: par la-sociale le Jeudi 14/01/2010 à 15:44

La culture classique, pour moi, c'est fondamentalement la culture héritée, culture littéraire et philosophique qui nous vient des grecs et des latins (pour l'essentiel). Elle suppose un effort pour maintenir l'enseignement des langues anciennes, aujourd'hui en perdition, un enseignement substantiel en histoire, et l'enseignement de la littérature à travers les grandes oeuvres, par exemple ... la princesse de Clèves. Je résumerai cela d'un mot: humanisme. Quand je suis entré au lycée, en sixième à l'époque, mon grand-père m'a dit: "tu vas faire tes humanités". Paysan, lui ne les avait pas faites, ses "humanités", mais le respect perceptible dans le ton de sa voix suffisait pour savoir ce qu'il en pensait. Je suis resté fidèle à mon grand-père, sur ce plan. Et je suis toujours reconnaissant à l'école de cette époque de m'avoir ouvert l'esprit aux merveilles de notre tradition.

DC.



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