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L’empereur du milieu honore la Suisse

Lettre bernoise n°54

Par Gabriel Galice •  • Lundi 03/06/2013 • 0 commentaires  • Lu 1477 fois • Version imprimable


Chère Jade,

Me voici plaisamment forcé de penser à toi : Berne vit à l’heure chinoise.

Depuis le 18 mars, Qin, l’empereur éternel - plus de deux siècles avant notre Christ - et sa garde de guerriers en terre cuite, sollicitent la ferveur des visiteurs, suisses ou étrangers, du Musée d’Histoire. Une vraie fascination pour le vénérable unificateur des royaumes combattants, qui ne manquait ni de talents ni de cruauté. Notre banque UBS est étroitement associée à cette exposition grandiose.

L’empereur Qin, nous l’ignorions, était, en avant-garde,  l’Ambassadeur de votre Premier ministre Li Kegiang, qui vient de poser le pied sur notre sol. Nous sommes comblés de cet honneur : le pays le plus peuplé vient chercher l’inspiration d’une nation de 8 millions d’âmes. L’Empereur rouge Li Kegiang ne fut avare ni de compliments ni de promesses à notre endroit. Selon lui, la Suisse deviendrait le laboratoire des réformes économiques de l’Empire. Les filins lancés vers Hong-Kong ou Shanghai tisseraient entre nous un réseau financier aussi dense que singulier.

Nos différences ne sauraient occulter nos similitudes, nos convergences. Nos succès excitent convoitises et récriminations de grands Etats, à commencer par les États-Unis, à suivre par l’Union européenne. Notre système financier intéresse l’Empire du milieu, à telle enseigne que la Suisse pourrait satisfaire l’internationalisation du yuan. Nos deux nations signent un accord de libre-échange novateur. Plusieurs banques lui ont déroulé le tapis rouge, dont l’UBS, encore, tant malmenée par les Étasuniens et les Européens.

Nos deux pays prospères, chère Jade, font figures d’originaux dans l’ordre du monde.  Ton Empire est dirigé par de singuliers communistes capitalistes, multimillionnaires pour beaucoup d’entre eux, mélangeant la politique et les affaires, sacrifiant l’un d’eux quand la corruption se fait trop scandaleuse, exploitant rudement les ouvriers, déplaçant durement les paysans. A contrario, notre nation suisse, épargnée des guerres depuis cinq cents ans, est pétrie d’aménité moulée dans les compromis incessants, entre cantons, entre ensembles linguistiques, entre partisans des banques et ceux de la populace. Il me plairait de croire que votre Empire puisse s’inspirer de notre légendaire talent pour l’arrangement.

L’Empereur rouge a quitté la Suisse pour l’Allemagne, seul pays qui compte en Europe, à ses yeux. L’Impératrice d’Allemagne force son respect, elle qui agenouille ses rivaux et voisins, les corsetant dans l’€, poussant les pauvres à sacrifier leur dignité, leur santé et l’éducation de leurs enfants, les acculant trop souvent au suicide. L’économiste du Nouveau Monde, Paul Krugman, insigne penseur soucieux du bien-être des hommes, lance un nouveau cri d’alarme contre les politiques d’austérité dont l’Allemagne et l’Europe se montrent friandes.  Il corrobore les conclusions du livre « The Body Economic: Why Austerity Kills » (L’économie du corps, pourquoi l’austérité tue), écrit par David Stuckler et Sanjay Basu.

M’est avis, belle Jade, que votre impériale Chine gagnerait à s’inspirer de la force allemande et de la sagesse helvète, de leur capacité industrielle et de notre génie, politique autant que financier.

Tant pis pour les autres, hélas : Dieu reconnaîtra les siens. La déesse économie n’exige pas moins de sanglants sacrifices que les empereurs incas, auxquels étaient immolés, pour leur santé et leurs succès guerriers, les plus beaux enfants, les vierges les plus convoitées, les jeunes gens les plus robustes.

Ton Guillaume tel que tu le vois : loin de tes yeux, proche de ton coeur.

 

Berne, le 3 juin 2013

 


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