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L’insurrection libyenne entre le marteau de Kadhafi, l’enclume de l’OTAN et les confusions de la gauche

Une analyse de Gilbert Achcar

Par Denis Collin • Internationale • Samedi 18/06/2011 • 6 commentaires  • Lu 1734 fois • Version imprimable


Nous avons déjà eu l'occasion de signaler l'intérêt des analyses de Gilbert Achcar sur les événements lybiens. Au regard du prétendu  "anti-impérialisme" des têtes vides d'une bonne partie de l'inteeligentsia de la "gauche radicale", nous avons ici une ligne de clivage d'une netteté absolue. Gilbert Achcar refuse de choisir entre les "camps" réactionnaires qui s'affrontent (ou font mine de s'affronter) sur le plan international et se positionne exclusivement du point de vue des intérêts de la démocratie et des mouvements sociaux. Des thèses qui méritent d'être connues et diffusées.
DC

L’insurrection libyenne entre le marteau de Kadhafi, l’enclume de l’OTAN et les confusions de la gauche
Publié par Alencontre le 28 - avril - 2011

Misrata, le 27 avril 2011

Par Gilbert Achcar

Voilà plus d’un mois que la coalition conduite par l’OTAN a commencé son intervention militaire en Libye, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) eut adopté, le 17 mars 2011, sa résolution 1973 autorisant la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus du pays ainsi que «toutes mesures nécessaires» pour «protéger les civils et les régions peuplées de civils».

Cette résolution et l’intervention militaire qui a suivi avaient été réclamées d’urgence par des acteurs liés à l’insurrection libyenne. Celle-ci avait pris son essor à mi-février, inspirée par le succès du soulèvement égyptien qui avait réussi à renverser Hosni Moubarak. Outre l’immense masse de gens non politisés qui de manière bien compréhensible en avaient assez après plus de 40 ans de domination par un dictateur de plus en plus psychopathe, l’insurrection libyenne a réuni le même mélange de forces politiques qui sont actives dans la plupart des autres soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient: à savoir des démocrates libéraux, divers types de courants islamiques, de modérés à extrémistes, des anciens membres du régime (en Tunisie, l’armée elle-même s’est mise du côté des protestataires), ainsi que des groupes et personnes orientés à gauche, en Libye probablement aussi [1].

Dès les premiers jours, la répression des manifestations de masse par les forces fidèles à la famille régnante de Kadhafi fut plus sanglante que tout ce qu’eurent à subir les protestations massives contre d’autres despotes arabes qui se sont développées depuis le début de l’année 2011. Le régime de Tripoli avait deux avantages importants sur le soulèvement malgré la défection de quelques-uns de ses hauts responsables et de forces militaires qui se sont joints aux insurgés. Kadhafi et ses fils, et leurs acolytes, contrôlaient les brigades bien armées ainsi que les forces aériennes, et disposaient également de ressources considérables en devises et en or, disponibles dans les coffres de l’Etat. Afin de compenser l’impact initial du soulèvement sur leurs capacités militaires, ils ont eu recours à l’engagement intensif de mercenaires de pays africains pauvres (selon diverses sources, ce recrutement s’est fait avec l’aide d’une entreprise israélienne à 200 dollars par jour, dont la moitié seulement est payée au mercenaire). Ils ont également utilisé tant la force que l’argent pour essayer de donner l’impression d’un soutien massif à la dictature (en Tunisie où j’étais récemment, des réfugiés de Tripoli confirment qu’on leur a offert de l’argent pour manifester dans les rues en soutien à Kadhafi).

Le 22 février 2011, deux jours après que son fils Saif eut averti les manifestants que la Libye n’était ni la Tunisie ni l’Egypte – signifiant que la famille Kadhafi n’abandonnerait pas le pouvoir sous la pression politique – et les menaçant d’une guerre civile, Mouammar Kadhafi lui-même a prononcé un des discours les plus odieux de l’histoire récente, un discours dont le ton et le vocabulaire (en particulier la qualification de ses opposants comme des rongeurs et des insectes) rappelaient les années 1930 (seulement une traduction partielle et approximative est disponible en anglais). Le despote libyen évoqua les précédents qu’il entendait imiter, parmi eux le massacre de Tiananmen de 1989 et celui de 2004 à Fallujah. Il a évoqué aussi l’assaut israélien de 2008-2009 sur Gaza, une analogie qu’il a répétée dans l’entretien du 7 mars qu’il a donné à une chaîne française par satellite. Et dans un discours ultérieur, le 17 mars, le jour où la résolution 1973 était sur le point d’être votée au Conseil de sécurité, il a comparé son assaut sur Benghazi à l’attaque de Madrid par le dictateur espagnol Franco, déclarant qu’il comptait sur une «cinquième colonne» parmi la population de la ville pour l’aider à la «libérer». Les forces du régime avaient commencé à se regrouper dans la banlieue de Benghazi pour lancer leur offensive sur la ville le 19 mars.

Face à la supériorité militaire écrasante des forces de Kadhafi, les insurgés demandaient depuis plusieurs jours une protection internationale, en particulier une zone d’exclusion aérienne afin d’empêcher Kadhafi d’utiliser son aviation. Lors de sa première séance le 5 mars, le Conseil National Transitoire Intérimaire adoptait une déclaration de fondation qui concluait ainsi: «Finalement, même si la balance des forces est inégale entre les manifestants sans défense et les mercenaires et bataillons privés du tyran, nous nous en remettons à la volonté de notre peuple pour une existence libre et digne. En outre, nous demandons à la communauté internationale de remplir ses obligations de protéger le peuple libyen contre la poursuite du génocide et des crimes contre l’humanité, mais sans intervention militaire directe sur sol libyen.»

Cette requête était appuyée par la Ligue arabe une semaine plus tard, le 12 mars, avec deux Etats votant contre sur vingt et un – l’Algérie et la Syrie (la Libye n’était pas représentée)[2].

Pour les régimes arabes, y compris les plus réactionnaires d’entre eux regroupés dans le Conseil de coopération du Golfe, c’était là une façon bon marché de plaire à l’opinion publique arabe préoccupée du sort du soulèvement libyen, alors que chacun d’entre eux est en train de réprimer ou de prévenir un soulèvement dans ses propres frontières. Pour le secrétaire de la Ligue arabe, Amr Moussa, c’était une façon supplémentaire d’apparaître aux côtés du peuple après ses apparitions opportunistes parmi les manifestants sur la place Tahrir du Caire, dans la perspective de sa candidature à la présidence de l’Egypte post-Moubarak.

Les termes d’une alternative

Cette requête fut alors appuyée par les puissances militaires occidentales décisives, particulièrement les trois qui disposent d’un siège permanent au Conseil de sécurité: Etats-Unis, Royaume-Uni et France. Pour les puissances occidentales, plusieurs considérations étaient en jeu : les possibles conséquences néfastes pour l’économie du pétrole d’un massacre à grande échelle en Libye que j’ai signalées à plusieurs occasions; la crainte qu’«un massacre aurait poussé des milliers de réfugiés de plus hors des frontières de la Libye» comme l’a exprimé Barack Obama dans son discours du 28 mars; et, pour sûr, la responsabilité morale et l’embarras idéologique d’être accusés de ne pas être venus au secours d’une population en danger qui appelait à l’aide, alors qu’ils avaient précédemment envahi des pays où personne ne demandait rien, sous le prétexte d’aider leur population.

C’était aussi pour les mêmes puissances une manière (politiquement bon marché mais financièrement assez coûteuse) d’essayer de montrer combien elles étaient du côté des aspirations démocratiques populaires dans le monde arabe, en espérant que les gens oublieraient leur bilan véritable, soit des années de soutien apporté aux autocraties arabes, Kadhafi inclus. Washington, en particulier, voulait faire oublier que son appui à Moubarak, puis à son chef des services secrets, a duré jusqu’au dernier moment. Et Paris voulait cacher son offre, politiquement désastreuse, d’aide au dictateur Ben Ali dans ses tentatives initiales d’étouffer le soulèvement de Tunisie, avant qu’il atteigne des proportions impressionnantes. L’intervention était en outre une manière de détourner l’attention des deux poids deux mesures que les Etats-Unis et leurs alliés continuent d’appliquer, en particulier dans leur attitude très modérément critique – sinon carrément bienveillante – à l’égard de la répression des soulèvements massifs dans les dominions des Etats-Unis dans le Golfe, tels que Bahreïn. Pour Nicolas Sarkozy, c’était en plus de tout cela une façon de s’assurer une part importante des contrats pétroliers de la Libye d’après Kadhafi aux dépens des concurrents de la France. Quant à David Cameron, Silvio Berlusconi et leurs pareils, leur prise de position fut une réponse à la tentative de la France de renforcer encore ses intérêts, déjà substantiels, en Libye.

Quoi qu’il en soit, le 19 mars – après que le régime libyen eut rejeté de facto l’ordre de cessez-le-feu de la résolution du Conseil de sécurité – il n’y avait pas de choix autre que l’alternative entre, d’un côté, l’occupation de Benghazi par les troupes de Kadhafi, à un coût humain terrible et, d’un autre côté, l’intervention des puissances de l’OTAN afin d’empêcher cela à un coût humain certainement moindre à court terme, et au prix d’une incertitude manifeste quant au futur.

Il n’existait aucun troisième scénario réaliste et meilleur : une intervention des Etats arabes seuls, comme proposée par certains, n’aurait certainement pas été une solution meilleure et moins meurtrière (tous les Etats arabes à divers degrés dépendent de l’Occident ou/et sont non démocratiques, y compris l’Egypte dominée par les militaires); et tout le reste n’était que spéculations complaisantes. Si Kadhafi avait écrasé le soulèvement dans un bain de sang, l’effet contre-révolutionnaire sur toute la région aurait sans aucun doute été terrible. Il était nécessaire de l’empêcher de faire cela: c’était vraiment un cas où on doit tolérer un «moindre mal» pour en éviter un autre bien pire.

L’attitude des forces dites anti-impérialistes

La question décisive dans de telles conditions était et reste d’éviter de devenir la proie d’illusions concernant ce qui reste un « mal », quoique un mal moins dangereux pour le moment (la raison étant la réserve que l’intervention ne se transforme pas en une intervention sur le sol libyen). De telles illusions se développent malheureusement parmi la population insurgée à Benghazi comme l’illustrent les drapeaux occidentaux qui y flottent, tout spécialement les drapeaux français et les slogans pro-occident sur les murs et les banderoles.

Léon Trotsky l’a écrit de la manière la plus pertinente: «Comme déjà dit depuis longtemps, des accords purement pratiques, tels qu’ils ne nous lient pas politiquement dans aucune mesure et ne nous obligent politiquement à rien, on peut en conclure même avec le diable lui-même, si c’est avantageux à un moment donné. Mais il serait absurde en tel cas d’exiger que le diable se convertisse au christianisme et qu’il fasse usage de ses cornes… pour des actions pieuses. En avançant de telles conditions, nous agirions en réalité comme les avocats du diable en le priant de nous permettre d’être ses parrains.»

C’était là le sens de ma première contribution sur la question le 19 mars [voir sur ce site l’article paru le 20 mars 2011]. Je disais que nous ne pouvions pas nous opposer à la demande d’une zone d’exclusion aérienne exprimée par les insurgés libyens, ni nous opposer à sa mise en œuvre initiale. Je n’ai jamais dit que nous devrions l’appuyer et encore moins appuyer l’intervention occidentale, comme de nombreuses personnes à gauche ont déformé ce que j’avais écrit – certains de bonne foi, entre camarades; mais d’autres de la façon typique de ceux qui, si jamais ils venaient à occuper le pouvoir, enverraient au goulag tous ceux qui sont en désaccord avec eux. Au même moment, je dénonçais l’hypocrisie de ces grandes puissances sur le point d’intervenir et je mettais en garde contre toute illusion quant à leurs intentions et j’appelais à une complète vigilance pour surveiller leurs actions et pour nous opposer à toute violation qui irait plus loin que le mandat officiel de protéger la population civile[3].

Six jours après, dans une deuxième contribution sur cette question le 25 mars [voir sur ce site l’article publié le 30 mars 2011], dans laquelle j’engageais le débat avec ceux qui avaient critiqué ou attaqué ma position, j’écrivais que «nous devrions définitivement exiger que les bombardements cessent après que les moyens aériens de Kadhafi aient été neutralisés».

Et j’ajoutais: «Nous devons nous opposer à ce que l’OTAN devienne un véritable participant à la guerre au sol au-delà des frappes initiales contre les blindés de Kadhafi nécessaires pour arrêter l’offensive contre les villes rebelles dans la province occidentale – même si les insurgés devaient demander la participation de l’OTAN ou s’en réjouir. Au contraire, nous devrions exiger que des armes soient livrées ouvertement et massivement aux insurgés, afin que, le plus vite possible, ils n’aient plus besoin d’un soutien militaire étranger direct.»

D’importantes forces anti-impérialistes dans le monde arabe ont adopté une position similaire à celle que j’avais formulée le 19 mars, en mettant la faute sur Kadhafi et en mettant en garde contre les intentions occidentales, mais sans condamner la zone d’exclusion aérienne, ni appeler à des manifestations contre l’intervention occidentale. Le leader du Hezbollah libanais Hassan Nasrallah dans son discours du 19 mars, le Parti communiste libanais, le Front populaire pour la libération de la Palestine, ou encore Annahj Addimocrati, la principale organisation de la gauche radicale au Maroc – pour ne rien dire des Frères musulmans égyptiens (et ses organisations sœurs, dont le Hamas palestinien) que j’hésiterais à classer comme «anti-impérialistes». Les socialistes révolutionnaires égyptiens – qui sont membres de la tendance internationale dont le SWP britannique est la composante la plus éminente – n’ont pas avancé quelque chose de plus précis qu’un vague «Non à l’interférence étrangère», au-delà de la critique des desseins impérialistes qui est commune à tous. Ils ont reproché au Conseil de sécurité de l’ONU de n’avoir pas livré des armes aux rebelles plus tôt. La seule organisation dans le monde arabe qui, à ma connaissance, a appelé à «la cessation immédiate» de l’intervention militaire est le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, anciennement pro-albanais. Il a aussi appelé «toutes les forces anti-impérialistes dans la région arabe et musulmane et dans le monde entier à manifester publiquement et à mener toutes formes de lutte pour arrêter cette intervention».

La simple comparaison entre cet appel et le fait que nulle part dans le monde il n’y a eu de protestations massives contre l’intervention occidentale en Libye est éloquente, vu que plusieurs groupes et individus de la gauche occidentale avaient pris des positions contre la zone d’exclusion aérienne et avaient appelé à des mobilisations pour arrêter l’intervention occidentale. De toutes les grandes interventions militaires des puissances occidentales ces dernières années, l’intervention militaire en Libye est celle qui a suscité le moins de protestations de la part des masses. Tout ce que certains groupes de la gauche occidentale ont réussi à faire avec leur opposition réflexe à la zone d’exclusion aérienne et à l’intervention occidentale aura été de perdre une précieuse occasion de se faire entendre des larges masses arabes. Dans toutes les mobilisations populaires qui ont eu lieu depuis le 17 mars dans le monde arabe, le soutien à l’insurrection libyenne s’est largement exprimé, mais il n’y a guère eu d’appels à la cessation de l’intervention occidentale.

Au lieu de réagir selon des réflexes politiques conditionnés, les groupes de la gauche occidentale que j’ai mentionnés ci-dessus, et qui combattent dans le ventre même de la bête, auraient eu un impact beaucoup plus grand s’ils avaient exprimé leur compréhension de la situation des insurgés libyens, en rejetant sur Kadhafi la faute de les avoir confrontés à un tel dilemme, tout en mettant vigoureusement en garde le peuple libyen et tous les autres peuples du monde arabe contre toute illusion sur les desseins des puissances impérialistes ; et en exigeant la livraison d’armes aux insurgés pour leur permettre de battre Kadhafi par leurs propres forces. Une telle position aurait suscité beaucoup plus de sympathie pour la gauche tant auprès des «masses arabes» que dans le monde entier[4].

Rappel nécessaire

Dans ma dernière contribution du 31 mars [voir l’article sur ce site publié le 20 avril 2011], je constatais que le massacre imminent à Benghazi avait été évité, l’aviation de Kadhafi détruite de manière irréparable, et ses forces très affaiblies, bien qu’elles aient toujours encore clairement l’avantage sur les insurgés. J’ai par conséquent dénoncé le projet de l’OTAN de poursuivre son intervention directe durant trois mois sous le prétexte de la résolution du Conseil de sécurité et de la supériorité des forces de Kadhafi. Je soulignais alors que: «la manière de mettre fin à cette supériorité et de permettre au soulèvement de l’emporter, conformément au droit à l’autodétermination du peuple libyen, c’est de la part des gouvernements occidentaux hypocrites – qui ont vendu beaucoup d’armes à Kadhafi depuis que l’embargo sur la Libye a été levé en octobre 2004 et qu’on a fait de Kadhafi un modèle – de livrer des armes aux insurgés. […] Maintenant que la zone d’exclusion aérienne a été appliquée avec la main lourde habituelle de l’OTAN et que la capacité des forces de Kadhafi de menacer les concentrations de civils d’un massacre à grande échelle a été sévèrement affaiblie, nous devrions concentrer notre campagne sur deux revendications inséparables à adresser à la coalition menée par l’OTAN: Arrêt des bombardements! Livrez des armes aux insurgés ! Associer les deux revendications est notre façon de démontrer concrètement que nous nous préoccupons du soulèvement du peuple libyen contre son tyran bien mieux que ceux qui leur refusent des armes tout en voulant imposer leur tutelle à leur mouvement.»

Dans un article publié en ligne par le quotidien Le Monde, le 12 avril 2011, Moustafa Abdoul Jalil, le président du Conseil National Transitoire (ou Intérimaire) qui dirige le soulèvement libyen, reconnaissait ce que des observateurs indépendants sur place avaient déjà confirmé, à savoir que la Libye serait tombée sous le talon de fer de Kadhafi «si elle n’avait pas été sauvée par les avions français qui ont sauvé Benghazi du bain de sang que le dictateur lui promettait, et qui aurait eu lieu si l’intervention de la communauté internationale dirigée par M.Sarkozy et ses alliés n’avait pas eu lieu». Il ajoutait cependant: «Nous ne demandons à personne de faire la guerre à notre place. Nous ne demandons pas que des soldats étrangers viennent et arrêtent l’ennemi. Nous n’attendons pas des amis de la Libye qu’ils libèrent notre pays pour nous. Nous demandons qu’on nous donne le temps et les moyens de créer une force armée qui tiendra en respect les mercenaires et la garde prétorienne du dictateur et libérera ensuite nos villes. La communauté internationale, à moins qu’elle ne change de position, doit continuer de nous aider, pas seulement avec ses avions, mais aussi sous la forme d’équipements et d’armement. Donnez-nous les moyens de nous libérer nous-mêmes et nous étonnerons le monde: Kadhafi n’est fort que de la jeunesse et de la faiblesse initiale de notre lutte ; il n’est qu’un tigre de papier; attendez et vous verrez bien.»

Se mobiliser en faveur du soulèvement en Libye

Les troupes de Kadhafi ont adopté de nouvelles tactiques de combat, en prenant position dans les zones urbanisées près des civils et en faisant usage de véhicules plus légers dans leurs mouvements. Elles conservent néanmoins un net avantage sur les insurgés grâce à leur supériorité en armes qui a été récemment bien décrite et évaluée dans le New York Times du 20 avril par C.J. Chivers. Dans ces conditions, elles ne pourraient être défaites que par des frappes à très grande distance (y compris par des drones) à un coût en vies humaines très élevé et au prix d’une destruction matérielle extensive de la Libye, pour autant que les forces de Kadhafi puissent être vaincues de cette manière. C’est une raison supplémentaire pour laquelle les frappes aériennes étrangères devraient être remplacées par une livraison d’armes aux insurgés pour qu’ils libèrent leur propre pays, comme ils n’ont pas cessé d’affirmer qu’ils le veulent et le peuvent.

Les raisons que Chivers met en avant pour expliquer la forte réticence de la plupart des puissances occidentales, particulièrement le gouvernement des Etats-Unis, à livrer aux insurgés les moyens qui leur permettraient de l’emporter, sont de la même veine hypocrite que leur prétention selon laquelle leur intervention a été prioritairement motivée par des considérations humanitaires. Ces raisons sont: 1° que les insurgés « sans loi » pourraient violer les règles internationales de la guerre et même commettre des crimes de guerre; 2° que les armes qu’on leur livrerait pourraient aboutir sur le «marché noir» et dans les mains de terroristes.

Chivers conclut son article en écrivant: «Observer les rebelles libyens qui partent au front, c’est voir des jeunes hommes avides de liberté marcher vers une disproportion sanglante, et souvent vers leur mort. Et pourtant les armer, c’est assumer d’autres risques, dont certains pourraient durer des années.» Il ne vient pas à l’idée de Chivers, ou il ne prend pas la peine de le mentionner, que 1° les mêmes puissances occidentales qui interviennent militairement en Libye violent habituellement les règles de la guerre et commettent des crimes de guerre à une échelle qui fait apparaître bien peu de choses non seulement les crimes potentiels des insurgés libyens, mais même ceux de la dictature libyenne elle-même; et 2° ces mêmes puissances occidentales n’ont pas eu de scrupules à vendre des armes à toutes sortes de tyrans sanguinaires, beaucoup d’entre eux spécialistes du terrorisme d’Etat ou du terrorisme encouragé par l’Etat, y compris bien sûr Kadhafi lui-même.

Dans un récent article (apparemment daté de façon erronée du 11 mars) mis sur le site Internet du SIPRI, Pieter Wezeman explique très bien comment «dans les frappes aériennes actuelles contre les forces Libyennes, des pays qui soutenaient auparavant le régime du colonel Mouammar Kadhafi, attaquent désormais – sur la base des sanctions votées par les Nations Unies – les armements qu’elles lui avaient vendus et livrés seulement quelques semaines plus tôt». L’hypocrisie, cependant, ne peut pas cacher la raison fondamentale de la réticence des puissances occidentales à armer les insurgés: elles n’ont aucune confiance dans le Conseil National Transitoire, aucune confiance dans sa capacité à contrôler le soulèvement des masses, et aucune confiance dans l’allégeance à leurs intérêts d’un futur gouvernement libyen démocratiquement élu. Le simple fait que plusieurs personnalités du soulèvement, sur les terres libyennes, aient formulé des critiques sévères contre l’OTAN au lieu de faire preuve de la gratitude servile que l’Alliance attend d’eux est un signal important que les gouvernements occidentaux n’ont pas manqué d’enregistrer.

En fin de compte, les puissances occidentales partagent de plus en plus la sorte de soucis qu’a Israël à propos de la Syrie. Certains regrettent probablement qu’ils n’aient pas laissé Kadhafi réprimer le soulèvement pour continuer de jouer son rôle de précieux allié dans leur «guerre contre le terrorisme» et leur guerre terroriste contre les immigrés. Dans un pertinent article paru dans Le Monde du 14 avril, Jean-François Bayart dénonçait la collusion entre les Etats européens, emmenés par l’Italie, et le régime de Kadhafi dans la répression sale et criminelle de l’immigration vers l’Europe depuis les côtes africaines (y compris les îles italiennes de la Méditerranée). Il faisait remarquer que l’OTAN n’attaque pas la flotte de guerre de Kadhafi de peur de détruire ce qu’il appelle très justement «l’outil anti-migration»!

La seule manière pour les puissances de l’OTAN, comme la France et le Royaume-Uni, d’envisager une livraison (limitée) d’armes aux insurgés libyens, c’est sous contrôle étroit de leurs «conseillers» qu’elles envoient sur place – dans le but de reconnaître le terrain pour un futur engagement de troupes au sol (la prétention que ces conseillers sont nécessaires est seulement un prétexte qui n’est même pas corroboré par les insurgés eux-mêmes).

Ces puissances de l’OTAN préparent les conditions d’une telle invasion par le fait même qu’elles refusent de livrer aux insurgés les armes et l’équipement dont ils ont besoin pour battre les forces de Kadhafi. Ainsi cela permet à ce dernier de progresser jusqu’au point où les insurgés eux-mêmes pourraient se sentir obligés de requérir l’intervention au sol qu’ils ont très justement et résolument refusée jusqu’à aujourd’hui. Une première victoire de cette manœuvre machiavélique se voit à Misrata où les insurgés ont demandé une intervention au sol après avoir perdu l’espoir que l’OTAN puisse arrêter par air et par mer l’avance des troupes de Kadhafi.

Le mouvement anti-guerre et anti-impérialiste à travers le monde devrait mobiliser en faveur du soulèvement libyen comme en faveur de tous les autres soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il faut savoir comment dénoncer de la manière la plus efficace les desseins des puissances impérialistes en montrant qui sont les vrais amis des luttes populaires[5]. (Traduction A l’encontre; les sous-titres sont de la rédaction)


1. A ma connaissance, la dernière fois qu’on a entendu parler d’une gauche organisée en Libye fut au début des années 1970 quand des nouvelles rapportèrent la répression d’un groupe trotskyste.

2. Un commentaire paru en anglais à propos de cette réunion déclarait que seuls onze pays de la Ligue étaient présents et participèrent au vote. C’était confondre le fait d’être représenté par le ministre des Affaires étrangères avec le fait d’être représenté tout court. Tous les Etats, à part la Libye, étaient représentés soit par leur ministre des Affaires étrangères ou à un niveau inférieur, par un ambassadeur ou équivalent. Il est à remarquer que les manifestants favorables au régime crient le même slogan en Libye «Dieu, Mouammar et personne d’autre» et en Syrie «Dieu, Bachar et personne d’autre».

3. Aucune personne lisant mes prises de position sans les lunettes déformantes appartenant à une tradition de sectarisme profondément ancrée, hélas toujours répandue dans la gauche radicale, ne pouvait manquer de voir la différence qualitative entre ma position et celle qu’a exprimé le 27 mars mon ami Juan Cole, avec qui j’avais eu un désaccord auparavant à propos de l’Irak – pour ne rien dire des amalgames plus idiots de ma position avec celle des partisans «de gauche» de l’impérialisme.

4. Lance Selfa, qui discute ma position avec camaraderie dans son article du 29 mars de Socialistworker.org, conclut: «Quelque impopulaire qu’une position puisse paraître aujourd’hui, la gauche a raison de s’opposer à la zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye et à l’intervention militaire occidentale.» C’est effectivement une position impopulaire mais le problème, c’est qu’elle n’est pas juste, et la partie de la gauche à laquelle il se réfère n’avait pas besoin de prendre une position impopulaire dans ce cas-là. Je suis aussi tout à fait en faveur d’adopter des positions justes même quand elles sont impopulaires chaque fois que nécessaire, mais celle-ci n’en était pas une.

5. J’avais conclu mon article du 25 mars en affirmant: «On peut parier avec assurance que l’actuelle intervention en Libye va se révéler très embarrassante pour les puissances impérialistes dans le futur. Comme l’avaient averti avec raison ceux des membres de l’establishment aux Etats-Unis qui s’opposaient à l’intervention de leur pays, la prochaine fois que l’aviation israélienne bombarde un de ses voisins, que ce soit Gaza ou le Liban, les gens vont exiger une zone d’exclusion aérienne.» Certains ont cru qu’ils avaient trouvé dans cette citation la bonne occasion de marquer un point contre moi. L’un d’entre eux a demandé avec une emphatique ironie pourquoi aucune demande d’une zone d’exclusion aérienne n’avait été formulée lors de l’invasion du Liban par Israël en 2006 et lors de l’attaque contre Gaza en 2008-2009? Eh bien, il se trouve que la Ligue arabe a justement demandé, pour la première fois il y a deux semaines, le 10 avril 2011, qu’une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies envisage d’imposer une zone d’exclusion aérienne à l’aviation israélienne quand il semblait qu’elle allait lancer une nouvelle campagne importante de bombardement contre la bande de Gaza. Cette démarche de la Ligue arabe a été saluée tant par l’Autorité palestinienne que par le gouvernement du Hamas à Gaza, et par les groupes pro-palestiniens dans le monde entier, alors qu’elle a suscité des réactions inquiètes et irritées de la part d’Israël et des forces pro-Israël.


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Commentaires

Le rapport de mission du centre de recherche sur le renseignement par gilles le Lundi 20/06/2011 à 22:46

 Avant la guerre OTAN-Libye, le revenu moyen annuel libyen était  nettement supérieur aux revenus moyens annuels tunisien et égyptien. Il ne s'agisssait donc pas d'un mouvement de revendication sociale, mais bien d'un mouvement politique pour plus de liberté en Libye, malheureusement instrumentalisé dès le départ par les services secrets américains.

Le rapport du Centre international de recherche et d'études sur le terrorisme et d'aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT) et du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) sur la Libye nuance fortement l'idée exprimée par Gilbert Achcar selon laquelle les aspirations qui ont donné lieu aux changements politiques en Égypte et en Tunisie seraient les mêmes qui auraient été à l'oeuvre en Libye.

Le rapport de mission : http://www.cf2r.org/images/stories/news/201106/rapport-libye.pdf
Le site du Centre Français de Recherche sur le Rensignement : http://www.cf2r.org/

Gilbert Achcar :

« nous devrions concentrer notre campagne sur deux revendications inséparables à adresser à la coalition menée par l’OTAN :  Arrêt des bombardements ! Livrez des armes aux insurgés ! Associer les deux revendications est notre façon de démontrer concrètement que nous nous préoccupons du soulèvement du peuple libyen contre son tyran bien mieux que ceux qui leur refusent des armes tout en voulant imposer leur tutelle à leur mouvement. »
Nous pouvons toujours espérer que l'OTAN devienne gentille et se mette à écouter des revendications contraires à ses projets, je peux me tromper, mais il me semble que c'est peu vraisemblable. Là encore, je peux me tromper, mais il me semble qu'affaiblir l'OTAN est la voie la plus directe pour affaiblir les projets de guerre que mène l'OTAN. Il faudra que l'on m'explique pourquoi des révolutionnaires pourraient demander des armes à l'OTAN du point de vue des intérêts de la démocratie et des mouvements sociaux.



par regis le Mardi 21/06/2011 à 04:19

J’ai toujours pensé que lorsque le monde se débarrasse d’un tyran, l’humanité progresse vers l’émancipation. La Libye, coincée entre les révolutions tunisienne et égyptienne pouvait difficilement méconnaître cet appel au pain et à la liberté. Le rapport cité par Gilles tend à affirmer qu’en Libye, le problème du pain ne se pose pas ce qui ne changerait rien au problème : les ex pays de l’est européen connaissaient même certaines réalisations sociales…

J’aimerais toutefois savoir ce que recouvre réellement cette notion de « revenu moyen annuel libyen ».

Ce qui me gêne dans l’analyse de Gilbert Achcar et qui est notre problème à tous : comment croire que le loup, une fois entré dans la bergerie, épargnera les moutons ? Puis-je exprimer aussi que le chef du Hezbollah cité ici est un autre ennemi du genre humain ?

Il semble clair, y compris pour les raisons citées par G. Achcar que le conflit va vers l’enlisement. Un développement positif en Tunisie, en Egypte avec ses répercutions dans la région serait un meilleur appel d’air.  


par regis le Mardi 21/06/2011 à 04:37

Un petit complément : dans le rapport cité par Gilles, il est écrit que la Libye faisait appel à des travailleurs émigrés pour des tâches que les nationaux ne voudraient effectuer. C’est le cas aussi en France qui n’implique nullement l’absence de pauvreté dans la population « de souche ».


Le chef du Hezbollah appelle les Syriens à se tenir derrière leur président par Anonyme le Mardi 21/06/2011 à 13:27



AFP, 25 mai 2011

BEYROUTH - Le chef du Hezbollah libanais Hassan Nasrallah a appelé mercredi les Syriens à sauvegarder le régime du président Bachar al-Assad dont il est un proche allié, au moment où un mouvement de contestation populaire est réprimé dans le sang en Syrie depuis plus de deux mois.

http://www.romandie.com/news/n/_Le_chef_du_Hezbollah_appelle_les_Syriens_a_se_tenir_derriere_leur_president250520111905.asp


par gilles le Mardi 21/06/2011 à 14:38

Nous vivons un temps bizarre, un temps féroce, un temps en concubinage avec la cruauté la plus sauvage; un temps qui tue, qui assassine, qui massacre au nom de la raison démocratique, au nom de la raison humaniste. Raison démocratique ethno-centrée, égocentrique, auto-décrétée humaniste ; raison débordante de mépris, délirante d’arrogance, exaltée, érigée en absolu du vrai et du bien ; raison fanatique, fanatisée et donc fatalement meurtrière ; raison qui nomme sans ambages tout pouvoir en dehors de la domination de Paris, de Washington et de Bruxelles comme pouvoir despotique, pouvoir dictatorial, cancer radical à extirper.

 

 

Et malheur au pouvoir ainsi désigné: l’odeur de la mort mise en scène, théâtralisée, organisée, n’est pas loin. Le rituel ? La désinformation d’abord : le dit pouvoir est satanisé, injurié, sali, abaissé, rabaissé, bestialisé, maudit, désigné comme la figure absolue du Mal, la figure menaçante, la figure de ce qui nous menace, la figure qui menace « nos valeurs ». Accusé ; il est accusé de tous les maux du monde ; il est criminalisé, criminalisé à partir des faits traficotés ou tout simplement inventés, fabriqués ; il est criminalisé et condamné sans pourvoi ni appel, condamné à coups de fatwa démocratiques diffusées sur tous les écrans du monde, condamné à la peine capitale, condamné aux flammes de l’enfer.

 

Ensuite le rite sanglant. Un pied déjà dans le crime, on forge, on manufacture, on construit de toutes pièces le prétexte ; le crime dans le ventre, on allègue, on divulgue, on annonce la plaisanterie désormais coutumière : « Il faut protéger les populations civiles.» L’énonciation officielle de ces mots annonce le moment de la mise à mort, symbolique ou physique: le nommé dictateur peut désormais être traqué, frappé, pilonné, pilé, écrasé, broyé par les bombes de l’apocalypse. Nettoyé. Nettoyés, lui et les siens ; nettoyés, lui et ses partisans ; détruits, détruits, lui et son pays. Et cela sans aucun égard au droit normal, au droit international, aux lois qui fondent l’ordre humain. Et il n’y aura pas crime : puisque la qualification de dictateur met de facto, sans aucun palabre possible, hors humanité ; puisque l’abattage d’une proie sauvage, l’écrasement du Mal ne relève pas du crime ; puisqu’il est autorisé d’être cruel par amour de la démocratie. Voilà la raison, la rationalité, la terrible rationalité triomphante validée chaque jour par la vulgate médiatique et le discours politique dominants.

 

Une rationalité froide, glacée, porteuse de toutes les liquidations possibles; une rationalité qui affirme que la sauvagerie n’existe pas dès lors qu’elle est articulée au désir de faire le Bien démocratique ; une rationalité qui, tout en proclamant qu’un homme est un homme et un mort, un mort, justifie paradoxalement, légitime d’avance le meurtre, la mise à mort de l’homme par l’homme ; une rationalité qui légalise, toute scrupule écartée, la pratique du sang versé, le crime. Et le crime a été commis en Côte d’Ivoire ; et le crime est en train d’être commis en Lybie ; et le crime sera commis demain ailleurs.

 

Le crime, c’est-à-dire, non pas cette épopée magnanime de preux chevaliers en mission de démocratie crayonnée chaque jour sur l’écran de nos téléviseurs et dans les colonnes de nos journaux; non pas ce rite démocratique annoncé dans notre cyberespace comme un jeu innocent, anodin, non sanglant ; mais le crime dans sa vraie réalité, la réalité du sang versé, la réalité de la chair humaine estropiée, mutilée ; la réalité des corps agressés, détruits ; la réalité de la guerre, de la guerre avec ses atrocités, de la guerre avec ses milliers de vies, de femmes, d’enfants, d’hommes, de vieillards suppliciés, martyrisés, effacés ; effacés de la surface de la terre. Le crime : Abidjan bombardée, Adjamé bombardé, Cocody bombardé, Le Plateau bombardé, Yopougon bombardé, Port-Bouët bombardé, Dabou bombardé, Attoban bombardée… Des centaines, des milliers d’Ivoiriens massacrés. Massacrés froidement. Bombardés. Bombardés comme ceux de Guernica. Bombardés à mort comme les 1684 morts de Guernica. Carbonisés. Combien de Guernica à Abidjan ? Combien ? Combien de morts dévorés par le feu de l’armée de France ? Combien de drames personnels derrière chaque mort ? Et les enfants devenus orphelins ? Et les femmes devenues veuves ?Et les parents qui ont perdu leurs fils ? Et la mère ? Et la sœur ? Et le frère ?

 

Même barbarie en Libye. Tripoli, Brega, des civils libyens pulvérisés aussi. Monseigneur Giovanni Innocenzo Martinelli, vicaire apostolique de Tripoli : « Les bombes sont en train de devenir notre calvaire. Pour détruire Kadhafi, l’Otan tue des dizaines d’innocents… Je ne veux certes pas interférer avec l’action politique de quiconque mais il est de mon devoir d’affirmer que les bombardements sont immoraux. Je voudrais souligner que bombarder ne constitue pas un acte dicté par la conscience civile et morale de l’Occident ou plus généralement de l’humanité. Bombarder constitue un acte immoral…. S’il existe des violations des droits de l’homme quelque part, je ne peux pas utiliser la même méthode pour les faire cesser.»

 

Paradoxe, étrange paradoxe en effet : on se dit « protecteurs unifiés » et on se ligue, on se comporte en destructeurs associés, en destructeurs tous azimuts. On se dit champions de la protection des populations civiles et on bombarde, on écrase : on bombarde Abidjan, on bombarde Tripoli ; on bombarde comme Mussolini bombardant l’Éthiopie en l’an 35. Oui, bien avant Guernica, la Loi de la de la pureté du sang, la Loi de la purification du sang, le fascisme, bombarde l’Éthiopie. 350 tonnes de bombes chimiques balancées sur la terre d’Abyssinie. Dessié, quartier général du Négus Hailé Sélassié, est brulé. Maisons, foyers, familles carbonisés. Souffrances indescriptibles, peaux en lambeaux. Dans le sillage des bombes jetées sur l’Éthiopie, Mussolini, hurlant et gesticulant, peut du haut du balcon de Palazzio Venezzia, proclamer, devant la foule, la renaissance de l’empire romain : « L’Italie possède enfin son empire fasciste car il porte l’empreinte ineffaçable de la volonté et de la puissance du Littorio romain. »Et le général Nemours, délégué de Haïti à l’Assemblée de la Société des Nations, à Genève, d’avertir : « Il n’y a pas deux vérités, l’une pour l’Afrique, l’autre pour l’Europe… Si nous laissons se commettre l’injustice une nouvelle fois et étouffer la voix de la victime, craignons un jour d’être l’Éthiopie de quelqu’un. »

 

On se dit donc en mission humanitaire, en devoir démocratique et on bombarde sans état d’âme. L’enfer. Dans le ciel d’Abidjan, dans le ciel de Tripoli, l’enfer. Vague après vague, des avions au hurlement annonçant l’enfer ; des avions, le sifflement, le bec, le vacarme admonestant l’enfer ; des avions, germination de cauchemars ; des avions, la gueule ouverte, monstres inspirant la frayeur. Et dans les avions des pilotes sans visages, des pilotes professionnels, des pilotes efficaces, des pilotes détachés, employés modèles en « opérations », en « missions spéciales », le regard rivé sur l’écran, rivé sur le viseur. Dans le ciel des bombes, une pluie de bombes. Ordre de Paris ; ordre de Washington ; ordre de Londres ; ordre de Rome. Le ciel rouge de flammes. On bombarde. « Bombardements stratégiques ». « Frappes ciblées ». Détonations, explosions, buchers et flammes ; le gouffre du ciel assenant l’enfer à la terre.

 

Et en bas ? Tout en bas les vies tombent. Et qui tombe en bas? Qui ? N’importe qui, civil ou militaire ; civils et militaires. En bas, des morts. Lambeaux de bras, lambeaux de viscères, bouts de jambes. Le sang éparpillé, le sang trainé par terre ; en bas, le sang à ramasser. En bas, la douleur des survivants ; la douleur des vies disloquées, éclopées de douleur; la douleur des vies qui ne seront plus comme avant ; des vies qui porteront à jamais dans le ventre, dans la tête, dans les poumons, dans la mémoire, les blessures sans remède de l’horreur vécue. Car l’esprit qui a subi la violence du bombardement, des bombardements, même épargné de blessures visibles, ne sera plus jamais le même ; le bombardement est une blessure inguérissable ; le bombardement est un acte irrévocablement gravé dans les têtes des survivants ; le bombardement est un acte qui se prolonge dans le temps ; le bombardé est un bombardé à vie. Avec ou sans cadavres, le bombardement est un meurtre.

 

Et en haut ? Oui, en haut, à l’Élysée, par exemple? On ne parle pas de la violence infligée ; on parle de succès, de missions réussies ! On roule les mécaniques. Sarkozy : « Nous sommes déterminés. » Et les morts ? Les morts d’Abidjan ; les morts de Tripoli ? Sans noms et sans visages. Invisibles, inexistants. Aucune toile de Picasso pour immortaliser leur calvaire. Mais les morts, quand même les morts; oui, les morts… Dégât collatéral. Dégradation banale. Et d’ailleurs, ces morts-là, ne sont pas de notre monde. Ainsi-soit-il : il est des morts de première et de dernière catégorie. Il est des morts qu’on compte, un par un ; des morts pour lesquels on demande à juste titre justice ; des morts françaises, des morts européennes, des morts américaines ; et puis, il y a les autres : les morts qui ne comptent pas. Et puis voyons, le bombardement démocratique est une valeur d’émancipation, une valeur qui libère ; le sang démocratique est un sang bénéfique. Mais le climat de mort ? Oui, ce climat d’anéantissement ? Et les souffrances indicibles des victimes ? Fait insignifiant. Fait insignifiant du destin au regard de Paris, de Washington, de Bruxelles, de Rome, de Londres! Fait insignifiant, nécessité démocratique, exigence démocratique ! On compte un par un les éventuels morts français d’Abidjan ou de Benghazi. Mais les autres morts… Les Ivoiriens et les Libyens morts en pagaille ?

 

La destructivité humaine avance donc tranquillement avec son cynisme terrifiant et sa rationalité toute autant effroyable; elle est là devant nous, dressée, en route, en marche, le sillon sanglant ; persuadée qu’elle est principe et fin de l’histoire. Alors chaque matin qui passe, chaque soir qui tombe, le brasier fumant, elle s’élève en puissance, organisée en bandes, alignée en coalitions haletant de faire la guerre, vibrant à l’idée de tester leurs nouveaux joujoux meurtriers. Et voilà, les pays-dits-démocratiques transfigurés en pays-tueurs pratiquant la tuerie, pratiquant la destruction, pratiquant le bombardement, d’un pays à l’autre, comme un amusement technologique, comme une simple routine sérialisée, comme un boulot ordinaire, structuré, un boulot taylorisé. Inhumanité méthodique, organisée ; saignée froidement perpétrée.

 

Tapis de bombes d’abord : frappes froides, frappes stratégiques, frappes ciblées, assenées de haute altitude, avec distance et détachement. Frappes destinées à semer la terreur maximale, à répandre l’épouvante, à faire trembler ; coups administrés pour faire céder. On massacre. On massacre non pas, la machette à la main ; non pas, dans un corps-à-corps intime et sanglant comme les répugnants génocidaires rwandais ou les horribles coupeurs de bras libériens et sierra-léonais ; non : on massacre proprement, avec civilité, avec élévation, avec rafales et mirages ; on massacre loin de tout hurlement, loin du calvaire des peaux déchiquetées. Massacres à distance ; massacres propres de toute éclaboussure ; opérations chirurgicales ; rite de purification démocratique ; actes de bienveillance démocratique !

 

Ensuite ? Sortie des Tigres, Gazelles, Apaches et autres hélicoptères lâchés et équipés des biens nommés missiles asphyxiants Predator et Raper. Il faut étouffer, étrangler maintenant. Pilonnages. Pilonnages millimétrés. Le temps de l’étranglement avant le passage à l’acte ultime : la pénétration au sol, l’occupation, le déploiement sur le champ de batailles des troupes d’élites accompagnées de hordes locales baptisées forces républicaines ou forces révolutionnaires selon le cas ; forces de bas statut chargées d’achever la basse besogne et ayant toute latitude pour massacrer, piller, violer. Car il ne s’agit pas seulement de réduire, d’écraser, mais également de profaner jusqu’à l’intimité du pays sélectionné ; il s’agit d’humilier, d’inscrire, d’enraciner la peur, le tremblement, la domination dans la chair de la société agressée. Le message global est clair : tout pays sans défense dissuasive, est désormais disponibilité ; disponibilité destinée à l’usage des maîtres de ce monde ; disponibilité utilisable à volonté; chose ajustable aux désirs des puissants du jour ; terre qu’on peut prendre de force, déshonorer, violer en toute impunité. Triomphe de la saloperie humaine.

 

Oui, c’est ainsi, hélas : le pire est encore, toujours possible ; et, une fois de plus, c’est au cœur du monde dit « avancé», du monde dit « civilisé », du monde dit « développé » qu’est en train d’émerger, de nouveau, encore une fois, la barbarie dans sa forme la plus brutale, la plus totale, la plus totalitaire, la plus déchainée : la barbarie impériale. Guerres de prédation! Guerres de possession ! Guerres de domination. De nouveau ; encore une fois !

 

Et nos conquérants, les crocs encore gorgés de sang, les mains tripotant déjà les sols et sous-sols conquis, le regard dressé vers les nouvelles terres à avaler, de protester à l’accusation de barbarie, de menées coloniales, et nos sacrificateurs en chef, de protester, la suffisance sadique et la pourriture du mensonge dans la bouche: « Guerres coloniales ? Mais voyons ! Que dites-vous ? Le cacao, le café, le coton, le pétrole de la Côte d’Ivoire ? Les réserves pétrolières de la Libye ? Les 60 milliards de barils de pétrole enfouis dans le sol libyen ? Les 150 milliards de dollars que comptent les fonds libyens ? Et quoi encore ? Mais vous rigolez ? Soyons sérieux ! Nous sommes des gens honnêtes, des idéalistes, en mission humanitaire, en mission démocratique ! Notre ressort est la démocratie ; rien que la démocratie. Franchement, à part des esprits guidés par la mauvaise foi, qui peut douter de notre généreux penchant humaniste ? Notre action est guidée par un seul et unique objectif : créer partout un homme nouveau, global, démocratisé. De gré ou de force. Les hommes sont là pour la démocratie ; et la démocratie, notre bonne démocratie, n’est pas un choix mais un ordre. Et tout réfractaire à cet ordre, tout déviant, tout apostat, sera éliminé, détruit, écrasé, gommé comme on efface une impureté.

 

Nous sommes la démocratie. Toute démocratie doit passer par notre tamis. Que voulez-vous : il y a des peuples nés démocrates, détenteurs du monopole de la démocratie et puis d’autres destinés à être démocratisés. Démocratie d’abord ! Démocratie avant tout ! Nettoyage ! Purification ! Une seule démocratie ! Quoi ? Mais non ! Non et non : il ne s’agit pas de guerres coloniales mais de guerres justes ! De guerres justes menées dans la lumière de la démocratie, de la démocratie qui libère ! Voilà : il s’agit de débarrasser les peuples de leurs persécuteurs ! Et nous ne prendrons repos que lorsque la tâche sera définitivement accomplie avec les moyens de notre puissance ! La France a une obligation morale… Les États-Unis ont une obligation morale… L’Otan a une obligation morale… En avant pour l’odyssée démocratique!»

 

Obligation morale ? Balivernes. Insanités. Obligation morale : signe des temps ; même argument invoqué pour justifier les guerres coloniales du siècle XIX. C’est ainsi : aucune guerre de domination ne dit jamais son nom ; c’est ainsi : chaque guerre de domination se dit toujours guerre juste, guerre juste en riposte contre une barbarie supposée initiale ; c’est ainsi : toute guerre de domination est une guerre de mensonge. Mensonge, mensonges, mystifications destinés à déguiser, à maquiller la prédation boulimique, la prédation sans frontières, en démarche éthique de diffusion désintéressée du Bien, du Bien démocratique; mensonges colportés, relayés, inculqués aujourd’hui, imprimés à l’encre invisible dans la conscience collective par les médias dominants.

 

Les médias dominants. Les fameux médias dominants. Selon une croyance répandue, ces mainstream médias ne seraient qu’un miroir réfléchissant objectivement l’état de notre monde, et œuvrant, non sans un certain courage, à lier et relier – avec honnêteté et professionnalisme - les habitants de notre planète. Naïveté analytique. Mystification. En réalité, tout écrit, toute parole, toute image, tout discours, tout silence médiatiques participe à une relation de pouvoir. C’est ainsi les uns parlent, une minorité parle, les propriétaires des medias et leurs salariés parlent, et les autres écoutent ; le reste du monde doit écouter ; l’Afrique doit écouter. Parole unique, parole monocolore, parole et images unilatérales. Les Africains condamnés à être montrés au monde non pas à travers leur propre regard mais bien à travers les yeux des autres ; les yeux de ces médias-là, les médias dominants. Et on sait que dès qu’il s’agit de l’Afrique, il est, hélas, dans le reflexe de la plupart de ces médias, de propager, de reproduire des stéréotypes, des habitudes de pensée héritées de l’époque coloniale ; on sait qu’il est dans leur coutume d’accompagner, de conforter, de ratifier, de mettre en scène le discours dominant sur l’Afrique ; un discours présentant la domination de l’Afrique comme une œuvre de bienfaisance, œuvre humanitaire ; un discours exhibant l’Afrique comme un continent heureux et joyeux quand il est commandé.

 

Alors, la barbarie humaine peut monter chaque jour - à Abidjan, à Tripoli - d’un cran, d’un raid encore plus meurtrier que celui de la veille ; elle peut monter en rage, en folie furieuse ; ces médias dominants ne diront rien de cette révulsante cruauté. Aucun mot, aucune ligne de protestation. Mieux encore: c’est souvent, comme grisés par l’ivresse des bombardements que - le chant chauvin et glorieux, flûtes, tambours et cymbales exaltés- que certains médias commentent « ces feux de joie humanitaires destinées à hâter l’avènement partout sur la planète de la transcendance démocratique», « ces opérations d’extension du temps et des lieux démocratiques». Baves abondantes et jouissance devant Abidjan bombardée ; extase et allégresse devant Tripoli secouée par le plomb déversé. Jouissance comme si les massacrés d’Abidjan, comme si les suppliciés de Tripoli n’étaient pas nos frères en humanité mais des simples bestiaux écrasés. Jouissance devant ces nouvelles guerres d’expansion impériale ; guerres célébrées, présentées à longueur de colonnes et de papier couchés comme le juste jugement de la démocratie sur terre.

 

Et chaque jour, le même mensonge ; le même mensonge sans portes ni fenêtres, tambouriné, martelé; le même mensonge imposé en prime-time comme un logo publicitaire sonore; le même mensonge inculqué comme un postulat allant de soi ; le même ramassis de mensonges faussant sans aucune retenue, sans aucune limite, la réalité des choses: « Réjouissons-nous ! Ce n’est pas tous les jours qu’on voit des dictateurs débusqués, acculés, pourchassés et traités avec une férocité proportionnelle à leur barbarie. Réjouissons-nous : la démocratie – la vraie démocratie évidement, la démocratie civilisée, américaine, européenne- est tout ; elle doit donc être partout. Démocratie totale ! Réjouissons-nous : il est dans le devoir des puissances démocratiques de modifier l’ordre du monde dans un sens plus démocratique. Réjouissons-nous : renverser les dictateurs est un devoir humanitaire.»

 

Vociférations cyniques. Délire du sang. Propagande ultra-chauvine. Et le fracas des bombes ? Et la férocité des bombes ? Et les déflagrations, les champs de ruines ? Et l’épouvante ? Réponse convenue : « Ah ! Les bombardements ? N’exagérons rien ! Cette histoire de bombardements n’est pas si grave que cela. Il n’y a rien de grave. Et sachez-le, si vous ne le saviez pas : les bombes démocratiques ne tuent pas. Elles sont d’une grande intelligence et d’une innocence flagrante ; et lorsqu’elles tombent, lorsqu’elles éclatent, elles éclatent comme une affection, comme une effusion d’affection, d’affection démocratique et humanitaire. Et puis, de toutes les façons, comme disait l’autre, « Quand nous aurons gagné qui nous demandera des comptes sur nos méthodes ? ». Mais en attendant, n’exagérons rien ; et, surtout, ne perdons pas de vue l’essentiel : la démocratisation du monde. La cause est juste et le crime au service de la démocratie, ne saurait constituer en aucune façon, un crime. Et Juppé, l’a d’ailleurs si bien fait remarquer: neutraliser, physiquement ou symboliquement, un dictateur c’est en terroriser dix autres. Alors ? Serrer un dictateur, faire trembler les dictateurs ? Une question de prestige national. Alors ? Tout est parfait. »

 

Voilà : on bombarde et on se vante d’avoir bombardé ! On va jusqu’à vanter la brutalité et la hargne des bombardements !

 

Le général Bouchard, commandant des opérations de l’OTAN en Libye, dans Le Figaro, daté du 17 juin : « Les hélicoptères britanniques et surtout français font un travail superbe. Non seulement à l’attaque mais aussi dans les têtes. Les hélicoptères opèrent la nuit, subrepticement, et la seule chose que voit l’adversaire, c’est le missile qui lui tombe dessus sans prévenir. L’effet est unique, la peur casse ce qui reste de la volonté de combattre chez les partisans de Kadhafi. C’est tellement efficace qu’on utilise aujourd’hui l’image des hélicoptères dans les tracts de propagande largués au-dessus de la Libye. Regardez ce qui vous pend au nez…»

 

Sadisme, lâcheté morale et mobilisation de tous les arguments possibles et imaginables pour justifier l’injustifiable, pour justifier la destruction d’autres hommes, d’autres pays. Tout ! Tout justifié ! Il s’agirait de combattre là-bas (comme autrefois en Algérie et au Vietnam, notamment) la barbarie. Et le recours systématique aux bombardements ? Un acte de virilité démocratique; un acte d’une redoutable efficacité. Voyez la Côte d’Ivoire ! Ouattara est au pouvoir, n’est-ce pas ? Grâce à quoi ? Grâce à nos bombes, grâce à nos bombardements. Sortez les bombes et vous êtes tout-puissants ! Les bombardements, c’est la toute-puissance de la bienveillance démocratique ! Et la brutalisation, et la mutilation des corps ? Un simple jeu virtuel ; les bombardiers, des simples avions furtifs, des bijoux technologiques ; les bombes, des engins flamboyants, spectaculaires, lumineux ! Admirez ! Admirez, Messieurs et dames, la prouesse technologique ! Et puis, vous savez, il y a des gens qui ne comprennent pas, qui ne comprennent que cela. Il y a des Présidents qui ne veulent pas partir quand on leur demande de quitter le pouvoir gentiment ; des Présidents irrespectueux. Osez remettre en cause notre autorité et vous serez bombarder. Notre Loi doit être respectée ! Nous sommes dans notre droit. Et puis c’est ainsi, quand la guerre est commencée, il faut bien la mener, à tout prix, à terme, à bonne fin. « Il faut finir le job », dit Sarkozy à Deauville.

 

Discours sourd à toute humanité ; discours mutilé d’humanité ; discours accoucheur de tous les cauchemars tordus ; discours de la domination enfoui, hier, sous le vocable de mission civilisatrice et, aujourd’hui, dissimulé sous celui du messianisme démocratique. Hypocrisie civilisatrice, hypocrisie démocratique ; fourberie toute aussi fascisante ; fourberie plus terrifiante car disposant de moyens de contrôle, de manipulation, de propagande plus subtils, plus efficaces. Permis de bombarder donc, permis de tuer, permis de nouveau de soumettre, d’asservir, à feu et à sang. Répétition de l’histoire ; bégaiement de l’histoire. Voilà où nous en sommes en cette onzième année du siècle XXI!

 

Un jour viendra sans doute, et on réalisera la sauvagerie de ce temps, ce temps glorifiant l’abjection humaine comme une entreprise humanitaire; on se rendra compte de l’ampleur des crimes commis au nom de la démocratie, crimes commis en Côte d’Ivoire, crimes commis en Lybie, crimes commis demain ailleurs. On réalisera l’effroyable horreur de cette nouvelle barbarie et l’envergure du mensonge ; on réalisera qu’on nous a bernés, mystifiés et que tout compte fait le mystère n’était pas si insondable que ça, qu’il ne s’agissait ni en Côte d’Ivoire ni en Lybie, ni demain ailleurs de restauration d’une quelconque démocratie mais de guerre de bourse et de cabinet, de guerre économique, de cannibalisme économique, de concessions pétrolières et minières, de plantations de cacao et de café, de spéculations marchandes, de banques, de zones et de fonds monétaires… L’argent. Voilà le fond de l’affaire. La loi de la reproduction de l’argent.

 

Et cette loi-là, tel un monstre à la gueule insatiable, est d’une férocité, d’une voracité enragée, déshumanisée, deshumanisante ; elle est d’une gloutonnerie frénétique, jamais rassasiée, toujours requérante, toujours exigeant, avec becs et bombes s’il le faut, de nouvelles têtes, de nouvelles mains, de nouveaux sacrifices humains, de nouveaux pays à déchiqueter, à dévorer: encore du pétrole, encore des galeries d’or, encore des mines de diamants, encore du cuivre, de l’uranium, encore et encore du cacao, des terres, des forets…

 

Le smoking démocratique impeccable, les élégances magnanimes, habillée du visage de la liberté qu’elle emprisonne ; cette loi-là lie ensemble la rapacité sans scrupules, la négation de la pluralité de la planète et la force libérée de toute légalité, dans un sinistre mensonge nommé selon les temps, mission civilisatrice ou odyssée démocratique. Odyssée démocratique, cette nouvelle illusion totalitaire, cette chimère fanatique, qui salue, d’une main, les hommes, tous les hommes comme des frères et qui tue, avec l’autre main, dans un même élan universalisant, qui tue de mille façons, qui massacre de mille bombardements les Ivoiriens, les Libyens et demain d’autres hommes ailleurs. Sans aucun état d’âme.

 

C’est ainsi chaque temps génère son fascisme. Et l’odyssée démocratique a tout d’un fascisme, du fascisme: c’est-à-dire cette culture de la destruction, cette volonté de fonder le monde sur le socle d’une idée absolutisée qui se veut histoire finie, histoire terminée ; c’est-à-dire ce culte du mensonge, du mensonge institutionnalisé consacrant la corruption des mots, consacrant la perversion du sens des mots ; c’est-à-dire cette vision du monde hiérarchisant les hommes, divisant les hommes en deux catégories : les élus, les éclairés, les détenteurs exclusifs de l’être homme et les autres ; les autres, ce troupeau des autres ; ces autres condamnés au servage, désignés pour l’esclavage.

 

L’odyssée démocratique actuelle est un nouveau fascisme ; un nouveau fascisme qui affirme sans ambages, qu’il y aurait des démocraties pures, intrinsèquement supérieures et ayant une vocation naturelle, presque biologique, à diriger le monde, à généraliser partout la démocratie du semblable; elle est ce fascisme qui manipule et reconstruit la figure du dictateur au gré de ses intérêts, selon un discours à géométrie variable. Et voilà un jour Kadhafi accueilli – le tapis rouge déroulé - comme un respectable chef d’ État à Paris et, voilà le même Kadhafi, quelques mois plus tard, accusé de tous les maux du monde. Accusé de bombardement de son propre peuple. Fait jamais prouvé, fait démenti par de nombreux témoins, dont Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, le contre-espionnage français et actuel Président du CIRET, Centre international de recherches et d’études sur le terrorisme : « Nous avons un certain nombre d’éléments précis, donc de contre-vérités, pour ne pas dire des mensonges, qui ont été énoncées en particulier par Al-Jazzera. Par exemple l’assertion selon laquelle Kadhafi bombardait sa propre population. Nous avons constaté nous-mêmes à Tripoli que c’était totalement faux. Alors, accuser un dirigeant politique de bombarder sa propre population c’est une accusation extrêmement grave, surtout quand la justification de l’intervention internationale c’est la protection des populations civiles. »

 

L’odyssée démocratique actuelle est fascisme parce qu’elle accuse pour légitimer l’agression. Elle fait commerce, elle fait négoce de pétrole, de cacao, d’avions de combat avec tel ou tel pouvoir ; puis un matin, elle se réveille, le lâche sec et dit, solennellement, toute honte bue : « Je te déclare, je te condamne, sans pourvoi ni recours, dictature et objet de haine ; et puisqu’il en est ainsi je te bombarde quand je veux. Pour le bien de ton peuple et pour le bien de l’humanité évidement. »

 

L’odyssée démocratique, cette geste politique qui glorifie l’anéantissement, la destruction, la culture de la destruction, la culture des bombardements comme lieu commun devant régir les relations internationales, est un fascisme qui porte dans ses entrailles la nostalgie des fureurs anciennes, le cauchemar et le chemin des fureurs d’hier. Les chemins notamment d’un Mussolini sur les routes d’Éthiopie. Qu’on se souvienne : en l’an 1936, le Duce Mussolini bombarde, bombarde, bombarde l’Éthiopie. Et le 5 mai, le visage enivré par la victoire, Mussolini célèbre la renaissance de l’Empire romain, persuadé que l’occupation de l’Éthiopie est fin ultime de l’histoire. Mais voilà : l’Éthiopie mise à genoux par les bombes italiennes, ne cède pas. On ne cède pas devant l’oppression ; on ne plie pas devant l’occupation. On résiste. L’Éthiopie refuse donc d’abdiquer.

 

Et le 30 juin 1936, le Négus, Hailé Sélassié, ayant échappé aux bombardements de Mussolini, fait le voyage de Genève pour plaider la cause de son peuple. « J’ai décidé, dit-il, de venir en personne, témoin du crime commis à l’encontre de mon peuple, afin de donner à l’Europe un avertissement face au destin qui l’attend, si elle s’incline aujourd’hui devant les actes accomplis. C’est la sécurité collective ; c’est l’existence même de la Société des Nations ; c’est la confiance que chaque État place dans les traités internationaux ; c’est la valeur des promesses faites aux petits États que leur intégrité et leur indépendance seront préservées ; c’est le choix entre d’un côté le principe de l’égalité entre nations, et de l’autre celui de l’acceptation de leur vassalité ; en un mot c’est la moralité internationale qui est en jeu. Je déclare à la face du monde entier que l’Empereur, le gouvernement, et le peuple d’Éthiopie ne s’inclineront pas devant la force ; qu’ils maintiennent leur revendication d’utiliser tous les moyens en leur pouvoir afin d’assurer le triomphe de leurs droits. »

 

Cinq ans plus tard ; cinq ans, jour après jour, après les bombardements mussoliniens, Hailé Sélassié retrouve sa terre, de nouveau libre. Sur le balcon du Palazzo Venezzia, Mussolini, le regard toujours tourné vers l’Éthiopie, est inconsolable ; il gesticule, éructe, parle encore avec ses muscles: « Je sais que des millions et des millions d’Italiens souffrent d’un mal indéfinissable et qui s’appelle le mal de l’Afrique. Pour le guérir, il n’y a qu’un moyen, retourner là-bas. Et nous y retournerons ». On connait la suite. Mussolini a commencé sa carrière de tyran en bombardant l’Éthiopie, avant de poursuivre son parcours de massacreur en tyrannisant et en broyant ses compatriotes. Car il en est ainsi de cette outrecuidante conviction de la supériorité d’un pouvoir sur un autre, d’une nation sur une autre : elle est toujours porteuse en soi des germes de la barbarie totale. Tout pouvoir qui s’amuse à détruire d’autres pouvoirs, au gré de ses intérêts, s’ensauvage fatalement ; toute société humaine qui brutalise, qui s’emploie à déshumaniser d’autres sociétés, se déshumanise, se bestialise inévitablement, indubitablement.

 

Légitimer donc l’agression commise contre la Côte d’Ivoire, excuser les bombardements de Tripoli, c’est tout simplement légitimer les crimes à la chaîne ; c’est admettre l’enfer, non seulement là-bas mais aussi ici et ailleurs, demain. C’est absoudre, accepter la réduction de certains pays au statut de chose, de viande, de chair à abattre, à dépecer, à dépiauter, à sectionner, à déchiqueter, à maltraiter, à dévorer, à partager entre puissances du jour. C’est revenir à la loi de la jungle qui ne reconnait que le droit du plus fort, qui ne sanctifie que la férocité; c’est cautionner, acquitter la restauration coloniale, la récidive coloniale; c’est consacrer le retour aux mauvais penchants, aux passions meurtrières des anciennes puissances coloniales ; c’est admettre la violence impériale comme une pratique somme toute banale, ordinaire; c’est renoncer à notre propre humanité à tous. Car le fascisme, tout fascisme, même quand il s’autoproclame odyssée démocratique, constitue un attentat contre l’humanité de tous les hommes. Un attentat qui doit être combattu, que chacun est tenu, devant sa propre conscience d’homme, de combattre.

 

L’attentisme, l’indifférence muette ne saurait plus être de mise : devoir d’engagement humain. Il s’agit au nom du respect de l’égale dignité de tous les hommes de desserrer le carcan de ce nouveau fascisme, le carcan de cette ombre menaçante, cette ombre de fureurs et de crimes ; cette ombre de prédation sans frontières. Qu’il ne soit plus permis à ces anciens-nouveaux prédateurs de se retrouver seuls à seul, dans un huis-clos mortel, avec leur proie à déchiqueter ; que la solitude ne soit plus le destin des pays sélectionnés, ajustés pour subir le fer, le feu et le tonnerre ; et que l’essentiel soit rappelé de nouveau: la sauvagerie des bombes ne saurait fonder une quelconque démocratie ; que l’essentiel soit de nouveau proclamé, affirmé : la démocratie n’est ni cette célébration, cette glorification imbibée de mémoire coloniale de la violence sadique des plus forts sur les plus faibles, ni cette licence de domination des pays puissants sur les plus faibles ni cet écrasement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes à coups de bombes; la démocratie est droit à la parole pour tous, droit à l’invention de soi pour tous, droit à être soi pour tous, droit à décider pour soi pour tous. En toutes libertés.

 

Par David Gakunzi


par regis le Vendredi 24/06/2011 à 23:57

AFP 24/06 :

« Selon un haut responsable militaire américain, l'Otan n'a d'ailleurs pas suffisamment préparé l'après-Kadhafi. "Nous, la communauté internationale, pourrions être demain dans la Libye du jour d'après (sans Kadhafi, NDLR) et il n'y a pas de plan", a dit le plus haut gradé américain en Afrique, le général Carter Ham.

Selon lui, Kadhafi pourrait rapidement tomber et des forces terrestres pourraient être nécessaires pour maintenir l'ordre en Libye. »



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