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La FIAT en guerre contre l'Italie

Les vérités de Sergio Marchionne

Par Denis Collin • Internationale • Lundi 25/10/2010 • 3 commentaires  • Lu 1671 fois • Version imprimable


Toute la presse italienne fait sa une sur les déclarations de Sergio Marchionne, directeur exécutif de la FIAT. Selon lui « L’Italie freine FIAT » et « FIAT ferait beaucoup mieux sans l’Italie ». Le très sérieux Corriere della Sera estime que Marchionne a dit là des paroles de vérité et le démocrate-chrétien Casini affirme qu’il a « cent fois raison ». Venant une semaine après la manifestation réussie contre le chantage que la FIAT fait peser sur les ouvriers de l’usine de Pomigliano, ces déclarations sonnent comme une véritable déclaration de guerre. Non seulement aux travailleurs de la FIAT, non seulement à leurs syndicats et notamment la FIOM (la fédération des ouvriers de la métallurgie) mais aussi au pays tout entier.

On passera sur le fait bien connu que la FIAT n'a dû son salut qu'à l'injection massive de capitaux publics qui l'ont sauvée de la liquidation. Marchionne appartient à cette nouvelle race de managers internationaux, de dirigeants « hors sol », qui forment cette classe capitaliste transnationale si judicieusement analysée voilà quelques années par Leslie Sklair. L’Italie n’est pas sa patrie mais un champ d’investissement à comparer à la Chine, la Tunisie ou le Brésil. Et il pose le problème dans les termes les plus crus, mais aussi les plus vrais : le capital contre les nations. Les nations – c’est-à-dire les peuples formant un corps politique ou aspirant le former, sont des « freins » pour le capitalisme à la Marchionne. Une leçon qu’évidemment le principal parti d’opposition, le PD de Bersani,  a du mal à entendre : « Marchionne a tort, le modèle ce n’est pas la Chine mais l’Europe » affirme-t-il. Mais le problème, c’est la « concurrence libre et non faussée », celle qui permet de mettre en concurrence des ouvriers chinois aux horaires élastiques et aux salaires de misère et les ouvriers italiens, français, allemands autres et ça c’est le « modèle européen ».

Comme l’Italie anticipe les évolutions en cours en Europe, il faut prendre très au sérieux les déclarations de Marchionne : les capitalistes français pensent globalement comme lui : c’est la France qui freine le capitalisme et c’est pourquoi ils pressent leurs hommes de main de détruire tout ce qui reste du pacte social sur lequel la France s’est reconstruite à partir de 1943 avec le programme du Conseil National de la Résistance, exactement de la même façon que le gouvernement Berlusconi-Bossi veut liquider la constitution républicaine italienne de 1946 qui fait de l’Italie une république des travailleurs : « la République est fondée sur le travail » dit son article premier. Marchionne veut réviser cet article : la « République est fondée sur le capital », et ça, n’en déplaise à Bersani ou aux socialistes européistes français, c’est l’idée de base du traité de Maastricht, de feu le TCE et du traité de Lisbonne.

Ceux qui pensent que le capitalisme est lié à la nation et qu’il trouve toujours dans le nationalisme sa ligne de défense vont être dans l’embarras. L’Italie est un des rares pays au monde où certains de ses plus hauts dirigeants et ministres crachent sur le drapeau national et sur la nation tout entière : c’est le cas de Bossi et de sa Lega, parti sécessionniste anti-italien. Marchionne vient de dire clairement à quoi correspond l’idéologie nauséeuse, raciste et demi-délirante de la Lega. Il ne s’agit pas de faire revenir les Goths dont Bossi se prétend le descendant et le représentant, mais bien de défendre les intérêts du capital transnational. Que l’ethnicisme puisse être l’arme politique du capital « apatride » voilà une dernière leçon qui ne manque pas d’intérêt.   


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Commentaires

LIgue et capital transnational par Michel Gandilhon le Mercredi 27/10/2010 à 14:14

Je lis dans Le Monde d'hier un élément qui vient, me semble-t-il, contredire l'affirmation de Denis Collin. 
Une des plus fortes réactions aux propos du patron de la FIAT est venu de la ligue du Nord et notamment de Calderoni, ministre de Berlusconi. 
N'est-ce pas logique si l'on considère que cette organisation représente le secteur des PME, très enraciné dans le terreau économique et social (bloc politique avec les ouvriers) du nord de la péninsule et non le capital transnational ? En outre, j'imagine que bon nombre des PME en question  travaillent dans le secteur de l'équipement à l'industrie automobile et n'ont aucun intérêt à voir FIAT quitter la botte. Par ailleurs, si mes souvenirs sont bons, la Ligue a appelé à voter "non" au TCE.


Re: LIgue et capital transnational par d_collin le Mercredi 27/10/2010 à 20:32

En effet, il y a un vieux contentieux entre Bossi et Marchionne. Il y a quelques mois, Bossi avait accusé Marchionne d'être à la solde des Serbes... Mais cela n'empêche pas qu'ils oeuvrent tous les deux dans la même direction même si cela conduit à des heurts. Cqr Bossi ne cesse de répéter que l'Italie est un handicap pour la "Padanie"... et que les bons travailleurs du Nord en ont assez de payer pour les paresseux du Sud. Evidemment, quand Marchionne se plaint de l'Italie, il ne se plaint pas seulement de Pomigliano en Campanie, mais aussi de travailleurs de la prétendue Padanie - qui englobe la Piémont dans le délire bossiste - dont certains sont passés de feu le PCI à la Lega. Maintenant sa propre idéologie se retourne contre ses intérêts électoraux du moment. Voilà le problème de Bossi. Mon propos étant de montrer la convergence entre les discours mondialistes et les discours ethnicistes, je n'ai pas accordé plus d'attention qu'ils n'en méritent aux propos si souvent décousus et contradictoires du chef de la Lega - pour ne rien dire l'ex-mao ministre de l'intérieur qui est son bras droit au gouvernement.
Dans une lettre signée de plus de 600 "cols bleus" de Mirafiori (une des principales usines de la FIAT), les ouvriers demandent à venir à la télévision, dans l''émission même où Marchionne avait fait ses déclarations. Ils veulent pouvoir expliquer ce que sont leurs conditions de travail et leurs salaires...


Re: LIgue et capital transnational par Michel Gandilhon le Jeudi 28/10/2010 à 11:13

Le ligue du Nord ne constitue pas qu'un phénomène politique délirant. Je pense au contraire qu'il y a même quelque chose de très rationnel dans son discours (au delà des gotheries padanesques destinées à amuser la galerie). Car, finalement, que fait-elle d'autre sinon prendre acte de la faillite du développement capitaliste dans le sud de l'Italie et de l'incapacité de l'Etat à s'imposer dans un mezzogiorno en voie de décomposition accéléré, gangrené par une corruption abyssale provoqué par la force incroyable de mafias dont le chiffre d'affaires est supérieur aux PIB d'Etat comme la Slovénie ou la Croatie  (Camorra, N'Drangheta) ? Le spectacle de la sixième ou septième puissance économique du monde incapable, à l'instar d'une quelconque Cote d'Ivoire, d'organiser le ramassage et la destruction de ses ordures ou d'achever après trente ans la construction du tronçon autoroutier Messine-Milazzo où du CHU de Caserte, est  édifiant. Une page est en train de se tourner en Italie mais je ne suis pas sûr qu'il faille forcément le regretter. Il ne faut pas oublier que l'ordre politique né de la guerre civile s'est bâti aussi contre la résistance armée des prolétaires italiens et s'est fondée sur un partage du pouvoir tacite entre les staliniens et la démocratie chétienne. En échange de l'encadrement d'un peuple turbulent, le PCI, à partir du moment où il ne posait pas sa candidature au gouvernement central (Yalta oblige) se voyait reconnaître par la bourgeoisie un réel pouvoir régional (Emilie-Romagne) tandis qu'à la démocratie chrétienne était dévolue la gestion centrale du pays dans le cadre d'une allégeance du pays à l'OTAN que personne ne voulait remettre en cause. Ce pacte pourri, fondé sur le dépeçage de l'Etat et le racket généralisé, a explosé à partir du début des années 1990 sans que l'on aboutisse à la formation d'un ordre nouveau (au sens de Gramsci ) cohérent. Le Prince prolétarien qui devait prendre la tête de la nation, malgré les luttes magnifiques des années 1960 et 1970, a été vaincu par la restructuration capitaliste des années 1980. La composante démocrate-chrétienne agonise dans un pays en voie de déchristianisation rapide et entré dans un hiver démographique inquiétant. Le tout est aggravé par une situation économique défavorable aux entreprises du nord de l'Italie victime de l'euro fort. 
Berlusconi qui était censé formaliser sur le plan politique la nouvelle réalité sociale née des mutations des années 80 n'est pas à la hauteur de la tâche, y compris d'un point de vue capitaliste. D'où la montée en première ligne des Marchionne et consorts, expression d'un grand patronat qui commence à s'énerver tout en ayant pas grand-chose à proposer sinon les classiques politiques européistes de baisse drastique du coût du travail. Et c'est un peu court mobilier il poppolo d'Italia.



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