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La leçon d’Évreux

Par Denis Collin • Actualités • Lundi 24/03/2008 • 0 commentaires  • Lu 1772 fois • Version imprimable


Arrose les Ébroïciens », en cinq lettres ? Les amateurs de mots croisés connaissent ainsi l’Iton, cette petite rivière qui serpente en canaux au centre de la préfecture de l’Eure. Ceux qui s’intéressent à la politique sérieusement ont maintenant une autre raison de regarder du côté d’Évreux. Il vient de s’y dérouler une bataille politique riche d’enseignements, une bataille qui vient de se terminer par la victoire de la liste de la « Gauche Rassemblée » conduite par Michel Champredon à l’élection municipale d’Évreux. Je voudrais ici en narrer quelques épisodes ayant valeur d’enseignement et en tirer quelques conclusions.

Crise au PS

Tout semble commencer par une de ces querelles incompréhensibles au commun des mortels dont le PS en général, et le PS ébroïcien en particulier, a le secret. Alors que la fédération de l’Eure est « fabiusienne », la section du PS d’Évreux semble tourner au hollandisme et au ségolénisme. En 2005, la majorité des adhérents vote pour le « oui » au TCE alors que la ville  vote à 55% pour le « non ». Mais il est vrai que ce ne sont pas les adhérents présents aux débats en section qui ont voté lors de la consultation interne mais de souvent mystérieux nouveaux adhérents, à peine entrevus, déjà disparus. L’année d’après, en pleine région fabiusienne, la section d’Évreux qui semble avoir suivi avec l’ardeur des nouveaux convertis l’ex-député ex-LCR, ex-fabiusien Recours (ex-Recours pourrait-on dire …) se donne à la dame de Charente-Poitou. Là encore, les « nouveaux adhérents » font la différence. Mais la ville vote Sarkozy et les deux députés UMPistes sont élus dans la foulée, M. Nicolas, maire d’Évreux en remplacement de Jean-Louis Debré devenu président du conseil constitutionnel et M. Le Maire qui n’est pas maire mais seulement ex-« dircab » de Villepin. Arrivent les municipales. Le candidat officiel du clan Hollande-Royal-Recours est Rachid Mammeri, un ancien « jeune » « issu de l’immigration ». Il s’empare de la section du PS en usant des adhérents à 20€, l’innovation lango-hollandiste qui avait fait ses preuves lors de la campagne interne pour la présidentielle. La démocratie interne fondée sur le débat et la confrontation des idées est clairement vidée de tout contenu.

Refusant de participer à cette farce électorale, Michel Champredon se met en congé du PS et annonce sa candidature appuyée par le club qu’il anime, « Rive gauche », et quelques militants socialistes, communistes ou sans parti. J’ai soutenu dès le début cette initiative qui me semblait porteuse de grandes potentialités, non seulement sur le terrain électoral local, mais plus fondamentalement quant à la marche à suivre pour reconstruire dans ce pays une gauche digne de ce nom. « Socialiste dissident », selon la terminologie en vigueur dans la presse, Michel Champredon devient en quelques mois le fédérateur d’un rassemblement de militants socialistes, principalement les courants « gauche » local (PRS et FM) et des responsables et élus plutôt fabiusiens,  du PCF, du PT, mais aussi du MRC et du PRG et des Verts, sans compter les militants associatifs qui ne sont pas les derniers quand il s’agit de batailler. En dehors de l’appareil socialiste se constitue ainsi une large union de la gauche. C’est cette coalition qui sous l’étiquette « La Gauche rassemblée » vient de conquérir la mairie d’Évreux, battant la liste du député-maire sortant UMP.
 

De l’Europe à Évreux

Une liste municipale n’a pas vocation à prendre position sur toutes les questions et naturellement la liste de la « Gauche rassemblée » est très pluraliste. Comme à l’accoutumée, les gauchistes ont brocardé ce pluralisme et en ont pris argument pour la dénoncer comme n’étant pas « 100% à gauche ». Les « 100% à gauche » sont toujours très fiers de leurs quelques pourcents qui les condamnent à l’opposition marginale et à la dénonciation incantatoire, c’est-à-dire à l’impuissance politique … pour le plus grand bonheur de la droite. Donc « la Gauche rassemblée » est clairement une liste ouverte où se rejoignent des courants très divers (du PT au PRG, il fallait le faire!). Cependant, ce n’est pas une liste sans colonne vertébrale, bien au contraire. Plusieurs épisodes attestent que c’est bien un processus de maturation politique et de recomposition de la gauche qui s’est mis en route dans cette campagne.

Le 30 janvier 2008, alors que la gauche est encore dispersée, que le PCF ne sait pas encore vraiment ce qu’il doit faire, que la bataille fait rage entre le PS « canal officiel » et les dissidents de « Rive Gauche », se tient une réunion publique contre le traité de Lisbonne. J’ai pris l’initiative de convoquer cette réunion à laquelle j’avais invité Marc Dolez, député socialiste du Nord, à venir exprimer l’opposition résolue, et à la révision constitutionnelle de Sarkozy et au traité de Lisbonne. Rejoignent la réunion le PCF, le PT, la LCR et plusieurs élus socialistes. Dans la salle prennent place Michel Champredon, conseiller général, Gérard Silighini, conseiller général, Catherine Picard, conseillère générale, et des militants et citoyens représentatifs de toute la gauche ébroïcienne. À la tribune, après Marc Dolez, prennent la parole des représentants du PCF, du PT et de la LCR. Je devais conclure la réunion en appelant l’union de la gauche et en faisant remarquer qu’elle est aisée à faire dès lorsqu’on s’occupe des choses sérieuses et qu’on part de bases principielles solides.
Sans vouloir voir à tout prix un rapport de cause à effet entre cette réunion et la constitution de la gauche rassemblée, il faut bien reconnaître qu’en mettant en évidence de larges convergences sur les grandes questions politiques, celles qui sont les plus fondamentales pour l’avenir du pays, la réunion du 30 janvier montrait l’existence d’un consensus fort pour un rassemblement politique, consensus qui faisait devoir à chacun de s’engager dans l’unité sur le terrain de l’action municipale.

En tout cas, quelques jours plus tard, un accord intervenait entre « Rive Gauche », Gérard Silighini, les militants de PRS, le PCF pour une liste commune. Le PT devait bientôt se joindre à la liste sur la base d’un protocole d’accord sans la moindre ambigüité. De la bataille pour l’unité pour défendre la souveraineté populaire face au traité de Lisbonne, on passait aux travaux pratiques locaux : comment défendre la population contre les ravages de la politique nationale et européenne qui visent à liquider les acquis ouvriers, démanteler l’industrie, mettre l’école et la santé en coupe réglée ?

Demandez le programme !

Le club « Rive Gauche » réfléchissait depuis longtemps sur ce que pourrait être un programme municipal de gauche à Évreux. Et donc les idées ne manquaient pas. Le PCF de son côté voulait un accord politique sérieux fondé sur un bon programme. Quant au PT sont protocole d’accord prévoyait aussi quelques points programmatiques fondamentaux. Dans ce genre de situation, on peut facilement arriver aux chicanes éternelles et aux désaccords définitifs. Un désaccord sur trois virgules devient un « casus belli ». Pour une fois, il n’en a rien été. Les diverses composantes de la liste de la Gauche Rassemblée ont pris acte de leurs points d’accord et de leurs points de désaccords parvenant à une synthèse plutôt cohérente.

L’urgence, tout le monde en convient, est au logement social. La précédente municipalité UMP s’est occupée à étaler du ciment et du goudron dans toutes sortes « d’aménagements urbains » forts discutables  et le plus souvent sans aucun gain pour la population, pendant que les logements sociaux disparaissaient : pour 1000 logements démolis,  250 nouveaux seulement ont été construits. Un plan d’urgence pour le logement social, voilà la première grande orientation qui fait l’unanimité.

La lutte contre la désindustrialisation, contre les fermetures d’entreprises, le soutien au travailleurs pour défendre leur emploi et une politique active pour l’implantation et le développement de nouvelles entreprises, voilà un deuxième axe qui permet de défendre les intérêts des salariés mais aussi ceux de la population de toute la ville, commerçants, artisans, classes moyennes.
La défense des services publics, la lutte contre les fermetures de classe, l’extension des formations universitaires supérieures, forment un troisième axe de travail. Dans le cours de la champagne, [Michel Champredon s’est adressé aux enseignants d’Évreux->http://www.info-impartiale.net/spip.php?article544] pour réaffirmer nettement l’attachement de la liste aux principes de la laïcité. La  politique culturelle, l’environnement sont encore au menu des mois qui viennent. Sur tous ces points, c’est une politique clairement de gauche qui est définie. La droite ne s’y est pas trompée en dénonçant une liste « communiste », regroupant « la gauche radicale ». Au-delà des manœuvres de campagne, il y a une claire conscience à droite de ce qui est en cause.
 

Embuches et traquenards

La constitution de la liste ne s’est pas faite toute seule. Il a fallu parler aux uns et autres, tenter de rapprocher les points de vue, convaincre les uns et les autres de mettre un peu d’eau dans leur vin. Notons ici le rôle décisif qu’a joué l’ancien maire communiste d’Évreux, Roland Plaisance, qui a mis tout son poids dans la balance pour achever de convaincre le PCF de participer à une liste unitaire conduite par Michel Champredon.

À partir de là commencent plusieurs semaines de batailles souvent dures. Car il ne suffit pas de combattre la droite. Il faut aussi se protéger des coups et des manœuvres de la liste socialiste officielle qui s’est alliée pour la circonstance à un groupe se proclamant les Verts d’Évreux, prétention un peu exorbitante du reste puisque l’ancien porte-parole des Verts au conseil municipal avait rejoint le MODEM et que plusieurs militants verts connus étaient sur la liste de la gauche rassemblée. En tout cas, l’existence de deux listes à gauche troublait une partie de l’électorat qui aurait souhaité qu’on fasse bloc contre une droite honnie.

Le premier tour, le 9 mars, a cependant tranché. La « Gauche rassemblée » regroupe près de 30% des suffrages pendant que la liste PS officielle n’atteint pas les 15%. La LCR frôle les 5% pendant que le maire sortant avec un peu plus de 36% prend une option sérieuse  pour la défaite finale. Tout le monde l’a compris : au soir du premier tour, la gauche est majoritaire et la gauche ne peut gagner que derrière la liste, « La Gauche Rassemblée » conduite par Michel Champredon. Mais la simple logique ne plaît guère aux diviseurs. Mauvais perdant, Rachid Mammeri, dirigeant de la liste PS, s’engage dans des négociations de fusions où il multiplie les exigences. Finalement, à quelques heures de la clôture des listes, c’est la rupture. Il y a deux listes de gauche et une triangulaire se profile dont le seul vainqueur serait le candidat de la droite. Il faut attendre le jeudi midi, c’est-à-dire bien après la parution des hebdomadaires locaux pour que la direction nationale du PS décide de retirer son investiture à la liste Mammeri pour appeler à voter Champredon. Et c’est le vendredi qu’une conférence de presse annonce le retrait de la liste PS maintenant ex-officielle. Finalement, le dimanche matin, après de nombreux cafouillages dont le maire UMP porte largement la responsabilité, il y a encore trois piles de bulletins sur les bureaux de vote et c’est seulement en fin de matinée que seront retirés les bulletins Mammeri. Petites manœuvres minables de l’UMP qui ont volé 3% à la liste de la gauche rassemblée.

Les vainqueurs doivent être magnanimes mais on n’oubliera pas dans cette bataille l’attitude de quelques petits groupes toujours prompts à donner des leçons aux autres et dont le comportement mérite d’être signalé. Spécialistes des proclamations sur la nécessité de « faire de la politique autrement », les « Verts d’Évreux » (ou du moins ceux qui se prétendent tels) se sont conduits en magouilleurs de la pire espèce. Leur « secrétaire » n’a pas hésité à faire circuler des courriels où il dénonçait la liste Champredon comme une liste « communiste », « sous tutelle communiste », dans un style que n’auraient pas renié les tenants de la guerre froide.  D’ailleurs le maire UMP n’a eu qu’à recopier les invectives des prétendus « Verts d’Évreux » pour publier son propre communiqué. Ces gens ont refusé jusqu’au bout d’appeler à voter pour la gauche, ont multiplié les attaques sournoises et les menaces ouvertes. Invertébrés politiques, ces tristes individus se sont manifestés surtout par la hargne et la rancœur recuite. De son côté, la LCR, après un vague appel à battre la droite prononcé du bout des lèvres(*) s’est ostensiblement désintéressée du second tour. Pour le « parti anticapitaliste » la victoire ou la défaite de l’UMP était de facto une question sans importance… Le nouveau parti de Besancenot commence à Évreux sous le signe du sectarisme le plus désespérant. D’autres petits groupes, de moindre importance ont eu un comportement similaire. 40 ans après mai 68, les gauchistes ont mal vieilli : ils n’ont rien oublié ni rien appris.

Le sens d’une victoire

Si la gauche rassemblée a gagné à Évreux, elle ne le doit qu’au courage, à la ténacité de ses militants et surtout à l’appui qu’elle a trouvé dans les classes populaires. Sur plusieurs bureaux des cités d’Évreux, la liste de la gauche monte à 70% des voix. Et au-delà, ce sont les salariés, les employés, les fonctionnaires qui ont renoué avec la victoire en votant pour la liste Champredon.  Le sens politique du vote recoupe clairement sa composition sociologique.

Il y a deux enjeux majeurs qui doivent ici être soulignés.
  • Dans le climat de délitement du mouvement ouvrier, d’atomisation du salariat, brisé par la précarité, le recul du mouvement syndical, la liquidation des grandes usines, etc., une municipalité de gauche peut-être un point d’appui pour résister, reconstruire la solidarité.  Besancenot voulait envoyer des conseillers municipaux qui seraient des délégués du personnel à la mairie. Il a tout simplement oublié que la mairie pouvait être la maison du peuple. C’est-à-dire un foyer de démocratie, de pouvoir populaire et un lieu où se reconstruit la solidarité mais aussi la pensée politique
  • Le deuxième enjeu est la reconstruction de la gauche. Il y a un vaste espace à gauche pour reconstruire une gauche authentique, socialiste et républicaine. Sans sectarisme : le repli façon LCR est une impasse. On peut réaliser ici et là quelques rassemblements protestataires, mais rien de durable ni de solide si on se refuse à poser la question du pouvoir, du gouvernement et donc de la stratégie et des alliances. Entre l’alliance avec le MODEM prônée par Mme Royal et pas d’alliance du tout, il y a la place pour un front uni de tous ceux qui sont attachés à la défense des travailleurs, des jeunes, des chômeurs et de tous ceux qui souffrent et font les frais du système capitaliste.

  • L’expérience d’Évreux n’est sans doute pas unique mais elle est révélatrice de la situation réelle. On ne doit pas oublier cependant que le taux d’abstention est resté élevé (plus de 40%) et que de très nombreux citoyens se sont détournés de la vie politique. Et l’un des enjeux est maintenant de les ramener dans l’arène publique, ce qui ne peut se faire que dans la mobilisation, dans le combat. On n’oubliera pas non plus que les marges de manœuvre d’une commune sont assez étroites et que beaucoup de dimensions de la vie sociale et politique sont en dehors de son champ d’action direct. En dépit de ces limitations, nous commençons cependant à entrevoir dans quelle direction il faut aller pour régénérer intellectuellement et moralement la gauche dans notre pays.

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    (*)«Pour le second tour, nous appelons à battre la droite. Mais il y avait deux listes conduites par les socialistes Mammeri et Champredon. Cette lamentable division a fait le jeu de la droite et ouvre un boulevard pour Nicolas au second tour. Tout au long de la campagne nous avons pu constater la guerre intestine que se livraient Champredon et Mammeri (calomnies, vol d’affiches,..). Une querelle de chefs qui portait sur le partage des postes (mairie et communauté d’agglo) et non sur un programme de défense des classes populaires (logement social, emploi, école, santé,...)», appel mobilisateur comme on le voit tout de suite…),

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