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La Théocratie contre la Démocratie

Par Fatiha Boudjahlat,secrétaire nationale du MRC à l'éducation • Actualités • Mardi 17/05/2016 • 0 commentaires  • Lu 2987 fois • Version imprimable


L’article En finir avec la démocratie  de Sofiane Mezinai, professeur d’Ethique au lycée Averroès, paru sur le site Zaphirnews   n’a pas eu l’écho qu’il méritait, parce que son auteur n’est pas encore connu. Ce texte doit pourtant faire date, par son habileté rhétorique, sa puissance de feu sémantique, son argumentation variée. Il dit tout de la cohérence et de l’ampleur de la stratégie des islamistes et des accommodants : relativiser la place historique et la légitimité de la démocratie, épiphonème occidental à bout de souffle, rallier à l’islamisme politique les déçus des partis politiques qui sont incités à se penser comme déçus du régime démocratique. Sans jamais que le terme n’apparaisse, il n’est question que de religion dans ce texte dont la dimension eschatologique apparaîtra plus vite à ceux qui auraient l’habitude de lire des textes religieux.

Les références philosophiques sont variées, nombreuses et solides. Tocqueville a bien sûr insisté sur la fragilité du régime démocratique, sans condamner ce régime en tant que tel, ce que l’auteur de l’article se garde bien de préciser. La démocratie met en tension et en opposition la liberté et l’égalité, Tocqueville redoutant que la demande d’égalité dans tous les domaines n’aboutisse à la réduction de la liberté, avec comme conséquence un Etat plus présent, devenant despotique, des individus disparaissant dans la masse, incapables d’initiatives et déresponsabilisés. L’auteur oublie de citer ces propos de Tocqueville pour qui la démocratie étant le régime permettant le mieux de réaliser l’égalité, correspond au mouvement « le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire ». Ce temps, court, est révolu pour Sofiane Meziani, qui se place sur le temps long, un temps biblique. Son texte tient beaucoup de l’Apocalypse de Saint-Jean, dans l’acception étymologique du terme : il se veut une révélation, et dans son acception populaire : il y a comme un goût de fin de cycle et de fin de ce monde occidental.

Recyclage des critiques anciennes de la démocratie

On retrouve alors un écho des propos de Houria Bouteldja utilisés pour vendre son dernier ouvrage, présents en quatrième de couverture : « « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je partage l’angoisse de Gramsci : “le vieux monde se meurt. Le nouveau est long à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres”. Le monstre fasciste, né des entrailles de la modernité occidentale. D’où ma question : qu’offrir aux Blancs en échange de leur déclin et des guerres qu’il annonce ? Une seule réponse : la paix. Un seul moyen : l’amour révolutionnaire. » L’auteur fait de la démocratie un régime dont la faiblesse serait structurelle. Référence à Gramsci savoureuse, lui qui fut enfermé par le régime de Mussolini, alors que Mme Bouteldja et M. Meziani partagent la vision que Mussolini et d’autres penseurs politiques, Sorel, Spengler, avaient de la démocratie dans les années Vingt et Trente : les idées démocratiques causent le déclin de l’Occident. Sofiane Meziani a des mots durs contre le personnel politique, (comment s’étonner qu’il réserve ses attaques les plus virulentes au Premier Ministre, seul socialiste de premier plan à défendre une laïcité sans adjectifs et sans accommodements), et contre le peuple lui-même. L’auteur parle de leur « médiocrité », de leur « oisiveté », de leur « insensibilité », de leur « individualisme ». Ce texte réussit la prouesse d’agréger l’extrême-gauche intellectuelle et politique (Pasolini et sa critique du consumérisme) à l’extrême-droite. Comme Spengler dans le Déclin de l’Occident, il lie la démocratie au développement de l’irresponsabilité, provoquant une perte du courage civique. On retrouve la critique de Georges Sorel sur la bassesse des « masses » gagnées par la paix démocratique. Mussolini reprenait ces critiques contre la médiocrité et la veulerie du peuple, incapable d’héroïsme.

 

 

Les hommes n’ont pas et ne sont pas la solution

Sofiane Meziane reprend l’antienne des « masses » boiteuses, incapables de vertu, mais il ne les appelle pas au sursaut héroïque parce que le salut ne tient pas aux hommes, mais à une transcendance, une providentialité, il en appelle au Salut. La solution ? Elle vient de quelque chose de très peu politique. Et c’est bien une solution qui vient d’ailleurs que promeut et promet ce professeur d’éthique dans le controversé lycée islamique Averroès. L’auteur ne cesse de claudiquer entre discours politique et discours moral, se proposant d’éduquer à la vertu la masse, qui selon le portrait qu’il en dresse, s’enfonce et se délecte dans « la corruption », terme utilisé par l’auteur dans son sens moral et religieux. Alors que Sofiane Meziani développe une arabesque oratoire sinistre : « menace la démocratie d’extinction », « la fin d’un système », « un système en ruine », une « société atomisée », « l ’agonie d’un système » , « la démocratie touche à sa fin », soit un vrai discours de fin du monde…occidental, il termine son texte par cette phrase : «  C’est un chant d’optimisme », qui tranche singulièrement avec tout ce qui le précède, voici la providence. Le terme de « chant » est révélateur de la liturgie que l’auteur met en place, un cantique annonçant un sursaut, un secours…venant d’ailleurs. Tous les partis politiques sont renvoyés dos à dos, la prétention, idolâtre, arrogante, de l’homme à choisir sa destinée, le condamne. Ce genre littéraire apocalyptique est conforté par la forme du texte qui tient du prêche, qui soit enrôle ses lecteurs dans une foule de questions à la première personne du pluriel, «Ne sommes-nous pas en train de leurrer le monde…. », soit les place face à la forme infinitive qui pose un fait plus qu’il ne le questionne : «  Pourquoi s’obstiner à voter, à gauche ou à droite… ». L’auteur présente la démocratie comme une opinion, un mode de vie, discutables. C’est un exemple de ce relativisme qui vise à faire de notre régime une parenthèse occidentale, ethno-centrée, Sofiane Meziani évoque même les « mœurs démocratiques ». C’est dans ce temps long que se place l’auteur, un temps…biblique…coranique…divin ? Critique religieuse du veau d’or, des nouvelles idoles, et on retrouve là les justifications classiques de la supériorité islamique sur le mode de vie et les valeurs occidentales. Les auteurs de toutes les époques sont convoqués, comme argument d’autorité confortant la thèse de l’auteur. Ainsi, cette attaque de l’individualisme, du consumérisme.

La démocratie, nouveau veau d’or ?

On peut comprendre la dimension de critique religieuse du politique et de l’Occident au travers de la grille d’analyse de la théorie des quatre idoles présentées par Francis Bacon, explicitées ici par P-J Salazar1 : Dans les discours islamistes, l’Occident est condamné et condamnable par son idolâtrie ontologique : la culture occidentale et occidentalisée, et la démocratie sont réduites au « culte des ‘idoles de la tribu’ (médias, cinéma, people, les role models sportifs), l’adoration des « idoles de marché » (les biens de consommation…) les ‘idoles de théâtre’ » (les simulacres du savoir, de la communication, de la technique, les « idoles de la caverne » (chacun ne jugeant du monde qu’avec les œillères de ses préjugés de sa vision étroite des choses hors la lumière de dieu), et pour résumer, les régimes démocratiques qui placent les droits de l’homme au centre de leur système et font donc de l’homme une idole ». Citons le texte de Sofiane Meziani : « Ce sentiment s’acquiert avec les mœurs démocratiques et pousse l’individu à se replier sur lui-même pour se procurer de petits plaisirs dont il s’emplit l’âme.», on retrouve la référence et la culpabilité liées au consumérisme des « idoles de marché », la démocratie est réduite à des mœurs, toujours ce relativisme culturel, et que vient faire cette référence à « l’âme » dans un texte qui se présente comme politique ? Il écrit : « Notre démocratie égalitariste est une usine à fabriquer de la médiocrité. Il est, en effet, dans la nature de la démocratie, par la puissance et la tyrannie de l’opinion publique, de transformer les citoyens en un troupeau électoral, en une masse anonyme malléable qui se contente d’applaudir au show démagogique des politiciens.  » Toujours l’attaque et la culpabilisation du peuple, éléments de la critique de la démocratie de Spengler sur la médiocrité et l’égalitarisme. La référence au show renvoie aux ‘idoles de la tribu’.

La démocratie est le régime de la souveraineté du peuple

Cedant arma togae. Que les armes cèdent la place à la parole. C’est un des grands bénéfices de la pratique démocratique que le débat, le pluralisme, la divergence, mais aussi une vulnérabilité dont ses adversaires font une faiblesse. La démocratie est le seul régime qui permette qu’une députée, Marion Maréchal- Le Pen participe à un meeting de l’Action Française pour vanter un retour à la monarchie. La démocratie est le seul régime qui permette à ses adversaires de s’exprimer publiquement contre elle. C’est le régime le plus humain, Sofiane Meziane y voit la tyrannie de l’opinion publique, qui est mesurée mais qui ne décide pas dans les urnes. Ce qui le gêne ? Ce qu’en dit notre Constitution : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », sans divinité. Dans ce contexte d’offensive politique et théologique, elle apparaît donc comme un régime de faiblesse. Ainsi, l’auteur de l’article présente comme une preuve d’inefficacité l’alternance. Pacifique, elle est une victoire ! Seule la démocratie permet la réversibilité et la compensation des erreurs. L’auteur préfère l’alternative, dans un manichéisme très religieux, à l’alternance, le propre de la politique en démocratie : convaincre, se faire élire, gouverner, échouer, réussir, se faire réélire ou non. Ce sont là des oscillations saines. Comme l’écrivait Romain Gary dans son recueil d’articles l’Affaire Homme, « la démocratie, c’est le droit de recracher… Tous les systèmes doivent prendre leurs assurances contre l’erreur…ils ont raison dans le relatif en fonction de leur vérité historique et transitoire, et ce la implique pour tout système idéologique, quel qu’il soit, le respect d’une marge qui doit être un lieu d’asile où l’homme pourrait se réfugier à l’abri des joutes sanglantes de l’erreur et de la vérité ». La démocratie pluraliste est le seul régime qui permette l’alternance. La théocratie se construit sur une alternative, le bien contre le mal, l’obéissance contre le péché.

Le régime dessiné en creux par Sofiane Meziani, avec une grande subtilité, tient de l’irréversible, de la transcendance, d’une théocratie, du djihad dans son sens premier, celui d’abnégation, (l’auteur ne critique-t-il pas l’individualisme, la sphère personnelle et privée ?, comme le prêtre fustigeant les péchés capitaux), d’effort sur soi pour être meilleur. Parce que le portrait qu’il dresse de l’individu est négatif et sombre. Il faut « déterminer un nouveau rapport entre gouvernés et gouvernants, pour qu’une existence riche et créatrice soit enfin possible ». Le terme de « riche » a bien sûr une dimension existentielle et religieuse. Cette vie matérialiste et individualiste, n’est pas la vraie vie. Une nouvelle fraternité est souhaitée. Un communiqué du Califat en Mai 2015 contenait cette harangue : « Nous t’ordonnons de t’élancer au combat pour que tu sortes de la vie d’humiliation, de petitesse, du suivi aveugle, de la perdition pour te diriger vers celle de la puissance, de l’honneur et de la vraie richesse 2». Le lecteur y reconnaîtra des éléments du texte de M. Meziani dans la forme et dans le fond. Ce texte joue sans cesse sur le registre religieux, sans jamais l’admettre. Il construit une évidence, un besoin.

Que les armes cèdent la place à la parole. Mais les mots faisant pensée, ils sont capables de déflagration. L’auteur use d’un logiciel presque consensuel dans les critiques qu’il adresse à notre régime. Il fait mine de dissimuler sa charge contre l’universel en en circonscrivant le périmètre de sa critique à notre pays. Mais c’est toute la pratique occidentale qu’il juge et condamne. Son habileté ? Agréger les critiques actuelles, contre le consumérisme, l’absence du sens de l’intérêt général, l’abstention, la médiocrité de la classe politique, l’UMPS. C’est un appel révolutionnaire. Révolution portée par des hommes qui se déposséderont de leur souveraineté pour la confier à cette entité jamais citée, omniprésente pourtant, dieu.

Ce texte n’est pas « un chant d’optimisme », c’est un texte politique qui en appelle à une prise de conscience sur les attaques que nous subissons. La République et la laïcité sont visées, au nom de l’ouverture à l’autre et de l’essentialisme, l’égalité femme-homme est remise en cause, par le biais de la ‘pudeur’ et de la tradition, et maintenant la démocratie, présentée comme une spécificité occidentale désormais obsolète. Le débat porte sur l’universel, le combat sur les valeurs qui nous ont fait come nous sommes, en fonction d’une volonté politique commune, non d’une transcendance dont quelques autorités religieuses seraient les transmetteurs et les représentants. Il entre pourtant en résonnance avec les inquiétudes légitimes des peuples, dépossédés de cette autorité politique.

Fatiha Boudjahlat,
Secrétaire Nationale du MRC à l’Education

1 Paroles armées, comprendre et combattre la propagande islamiste, Lemieux éditeur, Août 2015, p. 30

2 « Légers ou lourds, lancez vous au combat », message audio, sur le site dhihadiste turc www.takvahaber.net, cité dans ibid p 114


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