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Le capitalisme vert de Dany "le rouge"...

L’écologie environnementaliste comme partie de la stratégie capitaliste

Par Denis Collin • Débat • Jeudi 25/06/2009 • 3 commentaires  • Lu 1687 fois • Version imprimable


Dans son livre The Transnational Capitalist Class (Blackwell Publishing, 2001), Leslie Sklair consacre un chapitre entier à la naissance de ce qu’il appelle un « bloc historique » (en référence à une expression de Gramsci) pour un « développement soutenable », et qui ferait partie intégrante du projet de cette classe capitaliste transnationale.

 

Pour Sklair, il s’agit d’abord de faire l’histoire et la théorie de l’environnementalisme d’entreprise (corporate environmentalism : une expression lancée par le président exécutif de DuPont en 1989). La législation états-unienne dès 1980 entreprend de mobiliser les entreprises pour dépolluer leurs sites et agir en vue de réduire les émissions de déchets toxiques. On commence à prendre conscience que l’impact environnemental des industries pétrochimiques, par exemple, risque de nuire à terme à leurs intérêts financiers. Pendant des décennies, les grandes firmes ont essayé de marginaliser les discours sur la crise écologique et les dangers qui pèsent sur la vie sur la planète. À partir des années 80-90, ce sont souvent ces mêmes firmes qui tentent de faire front devant les questions environnementales.

Il faut suivre pas à pas la manière dont les grandes firmes multinationales se sont lancées dans le « développement soutenable », tant en liaison avec une partie du mouvement syndical, tantôt contre lui. Mais la ligne directrice a toujours été que les gouvernements n’étaient pas aptes à conduire une politique environnementaliste correcte et qu’il fallait s’en remettre aux acteurs économiques. Sklair montre avec force détails, donnant des faits précis, citant des rapports, comment il s’agit d’une politique conçue à l’échelle internationale par cette classe capitaliste transnationale. Il s’agit de répondre à la critique écologique radicale – une critique potentiellement anticapitaliste puisqu’elle met en cause le ressort même de l’accumulation du capital en lui substituant une série de problèmes environnementaux gérables du point de vue capitaliste.

« Le système capitaliste global existe en vue d’assurer les conditions pour une accumulation continue du capital et pour sa conversion légale garantie en richesse privée. Ceci, il le fait globalement à travers l’institution économique de la firme transnationale, politiquement à travers la classe capitaliste transnationale, et à travers la culture-idéologie du consumérisme. » (p. 206)

À ce système global correspond un système environnementaliste global qui « peut être conceptualisé en termes de coalitions qui se regroupent sur certains points selon un continuum plutôt que par deux ensembles de forces sociales ou de blocs historiques mutuellement contradictoires et irréductiblement opposés » (ibid.). Ce qui fait problème, c’est la question de la propriété (par exemple, le monopole public de l’appropriation du développement soutenable) et l’environnementalisme d’entreprise a précisément comme objet de préserver la propriété capitaliste sur ce type de développement.

Et c’est précisément le sens de ce « bloc historique » que cherche à construire la classe capitaliste transnationale. Ce qui explique les connexions qui existent entre cette classe et les organisations qui travaillent sur la question globale de l’environnement, notamment à travers le « sponsoring » par les firmes transnationales des organisations environnementalistes transnationales, y compris les organisations des Nations Unies, comme le programme environnement des nations unies, et y compris les ONG comme WWF, Green Peace, etc.

Ce « bloc historique » a trouvé ses premières concrétisations au sommet de Rio de 1992. La commission du développement soutenable de l’ONU résume dans un rapport de 1998 son idéologie:

« La consommation et la production soutenables sont essentiellement les deux faces de la même pièce. La consommation soutenable s’adresse au côté demande en examinant comment les biens et services requis pour rencontrer les besoins des gens et augmenter la qualité de la vie peuvent être fournis d’une manière qui réduit le fardeau sur la capacité de supporter de la Terre. L’accent mis sur la production soutenable est le côté offre qui se concentre sur l’augmentation des performances environnementales des secteurs clés de l’économie comme l’agriculture, l’énergie, l’industrie, le tourisme et les transports. » (cité p. 208)

Sklair fait remarque que ce genre de déclaration est construite sur des sophismes. Le premier de ces sophismes est le sophisme anthropologique (on confond ce qui est soutenable pour les gens et pour les sociétés et ce qui est soutenable pour la planète). Le second sophisme est celui qui pose comme objectif le développement continu de la production et de la consommation et le troisième celui qui affirme que la production doit rencontrer tous les besoins. L’amélioration des performances environnementales promises par les firmes transnationales n’est même pas une partie de la solution, mais plutôt une partie de ce problème.

Le capitalisme vert transnational se décompose en quatre fractions: les dirigeants des grandes entreprises, les bureaucrates « verts » qui regroupent tous ceux qui sont officiellement chargés de la protection de l’environnement, les politiciens verts (les dirigeants des partis verts et un grand nombre de dirigeant de partis non verts) et enfin les médias verts et les marchands. Il y a des contradictions à l’intérieur de système vert global, comme il y a des contradictions dans le système capitaliste global. Parmi les environnementalistes; les tenants de l’écologie profonde sont les seuls à rejeter radicalement l’idéologie consumériste. Mais l’écologie profonde ne fournit pas une alternative crédible au système capitaliste global. Et donc :

« En l’absence d’une alternative écologique crédible, les firmes qui interviennent à l’échelle globale, avec l’appui, parfois enthousiaste, parfois réticent, des principales organisations environnementales, ont créé un bloc historique du développement soutenable. Pour beaucoup de firmes, cela signifie présenter au public et au regard des mouvements verts une face environnementale nouvelle, mais (…) la politique et les principes des firmes en matière de respect de l’environnement ne sont pas toujours en parfaite harmonie avec leurs pratiques effectives. » (p.215)

Sklair détaille longuement les pratiques des entreprises qui ont fait de la protection de l’environnement et du développement soutenable leur cheval de bataille – cela va de la chime (Protect & Gamble) au pétrole (avec le rôle de BP et Amoco en Alaska) et à Intel, le fabriquant de microprocesseurs. Toute « high tech » qu’elle soit, la fabrication des microprocesseurs est une industrie très polluante qui a beaucoup sévi en Arizona, en s’assurant notamment la bienveillance du gouverneur...

La conclusion que tire Sklair de cette étude est sans ambiguïté: le développement soutenable est une idéologie globale, correspondant au stade actuel du développement du mode de production capitaliste. On comprend très bien lisant le livre de Sklair la place fameux « Grenelle de l’environnement » comme articulation « locale » de cette stratégie globale. On comprend également l’appui qu’a reçu « Europe Écologie » aux dernières élections européennes et la complicité manifestée de si bon cœur entre Daniel Cohn-Bendit et le président Sarkozy – dont les services avaient demandé aux préfets de veiller à la large diffusion du film de Yann-Arthus Bertrand pendant les semaines qui ont précédé les élections. Le mot d’ordre « sauver la planète » (qui peut vouloir tuer la planète?) permet de créer une espèce d’unanimité nationale, bien utile en ces temps de crise du capitalisme, pendant que se mettent en place les éléments d’une relance de l’accumulation du capital. L’exemple des primes à la casse pour se débarrasser des vieilles voitures polluantes et inciter les consommateurs à acheter des véhicules « verts » tout neufs est une parfaite illustration des analyses de Sklair.

Certains commentateurs trouvent très curieuse la position de Cohn-Bendit qui se veut à la fois écologiste et libéral européiste, favorable donc au développement du marché mondial qui par le transport à longue distance est un des principaux facteurs de dégradation accélérée de l’environnement, de consommation des ressources fossiles et de dégagement de gaz à effet de serre. Si l’on comprend que le « développement soutenable » n’est que l’idéologie destinée à rendre acceptable le consumérisme et l’accélération des folies techniciennes, alors Cohn-Bendit est au contraire parfaitement cohérent, comme l’est la quasi fusion entre l’électorat socialiste le plus droitier, l’électorat vert et celui du MODEM.

(à suivre)


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Commentaires

par regis le Vendredi 26/06/2009 à 01:37

Permettez-moi de formuler une réticence : « Le mot d’ordre « sauver la planète » (qui peut vouloir tuer la planète?) permet de créer une espèce d’unanimité nationale ». Ne nous enfermons pas dans ce qui est, peut-être contingent à l’élection européenne où le suffrage a été particulièrement « censitaire ».

C’est sans doute vrai pour le « théâtre d’ombres » provenant de la quasi-totalité de la représentation politique où tous ont tiré des résultats des élections qu’il faut se mettre au vert (c’est bon ça, coco ?).

Non que le peuple ne souhaite pas vivre sainement, manger sain etc…mais à ce stade, l’adhésion avec ces gens n’existe pas. Les verts, à juste titre, ne sont pas du même monde et Cohn-Bendit ou ses émules ne font pas un tabac chez les prolos. Ils sentent avec raison que ces gens ne sont pas de leur milieu, ce qui n’est pas difficile à s’apercevoir.

Où et quand les verts se sont réellement préoccupés du peuple ?

Attendant mon tour au bureau de La Poste, je suivais des yeux, par ennui, une vidéo annonçant que les bouteilles plastiques provoquaient la mort de plus de 100 000 oiseaux annuellement mais qui décide la production de bouteilles plastiques ? La faute des « gens » ? Et la vidéo de conclure que celles-ci sont quasi indestructibles…Drôle, non ?

Dans un autre ordre d’idées, j’ai pu constater, en voyageant, qu’il faut avoir atteint un certain degré de suffisance économique pour prendre en compte ces problèmes. Sans doute, ventre « affamé » n’a pas d’oreille. D’où la double intelligence du capital dans les délocalisations : toutes les conditions deviennent plancher.

Si on veut « sauver la planète » ne faut-il pas partir de l’humanité, de ses conditions concrètes d’existence, de meilleure vie au quotidien, ce qui pourrait épargner y compris bien des oiseaux ?            


à propos de "Home" (Paul Ariès dans L'Humanité) par d_collin le Samedi 27/06/2009 à 13:33

Tribune libre - Article paru le 26 juin 2009

tribune libre

Un symbole du capitalisme vert

Par Paul Ariès, directeur du Sarkophage, journal des gauches antiproductivistes et des écologistes antilibéraux (*).

Les ambiguités du film "Home"

Le film Home, de Yann Arthus-Bertrand est un très mauvais coup contre l’écologie politique, c’est-à-dire contre une écologie de rupture avec le capitalisme et tout productivisme. YAB est le chantre des mascarades vertes : ex-photographe du Paris-Dakar au moment même où cette course était le symbole du néocolonialisme (de la domination des uns sur les autres et de tous sur la planète), le photojournaliste n’est certes pas crédible en tant qu’individu, mais il aurait pu cependant faire un bon travail, un film pédagogique. Ce n’est pas le cas : si le constat est juste, le diagnostic est faux et les solutions mauvaises.

Ce film est donc dangereux politiquement pour au moins trois raisons. La beauté des paysages masque la laideur des thèses mais aussi la part du non-dit. Ce choix esthétique est en effet un choix idéologique et politique contestable.

C’est celui d’une nature sauvage qui serait polluée par les humains, c’est la conception nord-américaine de l’écologie où l’humanité apparaît comme « en trop ». L’écologie européenne est née de la critique de l’aliénation, de l’exigence, notamment, de conditions de travail et de vie qui assurent une vie plus belle. Ces paysages splendides n’évoquent rien pour l’immense majorité des humains et ne peuvent donc que renforcer un sentiment d’impuissance et de culpabilité. Il faut être riche pour voir cette nature-là : les pauvres n’y accèdent jamais. YAB reprend la représentation de Dame nature alors qu’il faudrait justement la combattre.

Nous ne devons ni dominer ni être dominés par la nature mais l’accompagner, comme le montrent merveilleusement les laboratoires du futur du jardinier Gilles Clément. YAB montre aussi que les lois qui valent pour la société seraient ces lois naturelles couplées aux lois économiques, bref tout autre chose que des lois politiques au service des plus petits. Les films de Jean-Michel Carré (J’ai mal au travail) ou ceux de Marie-Monique Robin (Monsanto) ont fait un autre choix : celui de l’intelligence collective, celui d’une interpellation qui permette aux spectateurs de (re)devenir des citoyens agissant pour leur émancipation. YAB évacue la responsabilité du système, celle des logiques économiques et politiques dominantes. Le saccage de la planète serait la faute à pas de chance… Ah, si nous n’avions pas découvert le pétrole ! Ce parti pris esthétique exonère de toute responsabilité les grandes firmes à l’origine de l’exploitation et de la domination des humains mais aussi (on le sait désormais) de la destruction de la planète. Le cas Pinault est exemplaire : première fortune européenne, symbole de ces riches qui saccagent la planète, YAB le métamorphose en super-héros vert, en champion de l’écologie, d’une nouvelle « croissance verte ». Ce film n’ouvre enfin aucune perspective, sinon celle de culpabiliser plus encore les pauvres propriétaires de vieux logements, de vieilles voitures, beaucoup moins « écolos » que ceux des riches… Ce film ne nous dit rien sur la nécessité de faire décroître les inégalités pour sauver la planète. Il ne nous dit pas qu’il faudrait assurer à chacun les moyens de vivre frugalement et dignement, c’est-à-dire partager tout autrement un autre gâteau beaucoup plus comestible socialement et écologiquement. Ce film ne dit pas non plus (et pour cause !) qu’il faudrait démanteler les sociétés transnationales (STN) responsables de la faillite planétaire, il ne souffle pas un mot des dangers de la technoscience (irradiation des aliments, nucléaire, nanotechnologies…). Il ne dit (surtout pas) qu’il faudrait détruire l’appareil publicitaire responsable de ces modes de vie destructeurs. YAB signe un film qui est le symbole même de l’impérialisme culturel nouveau, c’est-à-dire celui du « capitalisme vert » avec son projet d’adapter la planète, les humains et l’écologie aux besoins du productivisme capitaliste. Ce film recycle tous les poncifs d’une écologie de marché, avec le principe des droits à polluer, avec le mécanisme de compensation (je pollue mais je paie…), à l’instar des vieilles indulgences. Ce film pollue l’écologie en y important les thèses des écologistes de marché. Ce film participe de cette idéologie qui veut enseigner aux pauvres à se serrer la ceinture.

Ne faut-il pas leur faire payer la crise écologique comme ils paient déjà la crise financière ? Ce film de YAB lave plus vert le capitalisme et le productivisme : il prépare de mauvais jours.

(*) Auteur d’Apprendre à faire

le vide, Édition Milan.


Re: à propos de par Anonyme le Samedi 27/06/2009 à 19:06

François-Henri Pinault : «PPR s'implique de façon majeure pour l'environnement»
La rédaction - Le Grand Journal - bfm, le 05/06/2009
 
 (...) C'est votre façon de vous engager, de faire de la politique à votre manière?
 
François-Henri Pinault: Je l'ai dit en particulier au Président il n'y a pas très longtemps, je pense qu'en faisant ça nous contribuons, nous, entreprise PPR –et j'espère que d'autres le feront aussi– à faire en sorte que cette prise de conscience générale, collective et individuelle à la fois, aide les politiques à prendre des décisions, parce que la solution ne pourra être que politique, et que les décisions  politiques ne seront pas aussi compliquées à prendre qu'aujourd'hui, compte tenu du terrain favorable dans l'opinion, que l'on essaie de construire à travers des initiatives comme ce film. (...)
 



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