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Le Mexique face à son histoire

Par Jean-Paul Damaggio • Internationale • Vendredi 26/11/2010 • 0 commentaires  • Lu 1160 fois • Version imprimable


Ayant participé en 1976 au Bicentenaire de la Révolution américaine, ce qui m’incita à préparer activement le Bicentenaire de 1989 en France, je ne pouvais rater le double anniversaire mexicain.

 

Qu’est-ce qu’une révolution ?

Le Mexique vient de célébrer, avec en point d’orgue la fête nationale du 20 novembre, un double anniversaire ainsi formulé : bicentenaire de la guerre d’indépendance et centenaire de la révolution mexicaine. D’un voyage dans ce pays, je ramène la même question qu’en 1976 et 1989 : qu’est-ce qu’une révolution ? En 1810 débute, comme en 1776 en Amérique du Nord, une guerre entre le pouvoir colonial et les bourgeoisies locales. Sauf qu’au Mexique l’originalité est connue : le point de départ est un soulèvement autant du peuple que des élites, soulèvement qui faisait suite à diverses révoltes indigènes. Le Bicentenaire 1810-2010 inaugure donc une suite de Bicentenaires qui vont traverser l’Amérique latine avec en 2012 au Venezuela (date de l’élection présidentielle) un nouveau monument qui sera sans doute élevé à la gloire de Bolivar. Pour l’Indépendance mexicaine, pas un nom ne sort du nombre ! Inversement, pour la Révolution de 1910, avec Madero, Zapata, Villa, la liste des personnages dont les portraits ornent aujourd’hui les façades des édifices publics est longue. Ceci étant, des historiens ont contesté radicalement le fait que 1910 ait été une Révolution, la date du 20 novembre en guise du 14 juillet, étant en effet très ridicule. Ce qui apparaît avec plus de certitudes que jamais, c’est qu’une révolution est beaucoup plus un processus qu’une date, un processus qui dura longtemps au Mexique (20 ans), un processus qui n’est pas seulement la lutte entre exploiteurs et exploités, mais qui entraîne toute la diversité populaire dans l’action.

En définissant une révolution comme un processus, non seulement on évite de braquer le projecteur sur la date « fondatrice » mais aussi sur le résultat final toujours jugé par certains comme inexistant. La France de 1801 aurait changé un roi pour un empereur donc la révolution n’aurait pas eu lieu ! La Révolution de 1810 aurait changé le pouvoir du roi d’Espagne par celui des « roitelets » locaux donc elle n’aurait pas eu lieu. Sauf que dans les deux cas, les répercussions furent mondiales ! La parenté entre la Révolution française et celle du Mexique sont d’ailleurs très claires.

 
La révolution est nationale, sociale, laïque et démocratique

Le Mexique de 2010 est dirigé par un pouvoir de droite ce qui fait que les célébrations ont pris une tournure non moins massive que dans la France de 1989, mais plus surprenante.

La surprise tient au fait qu’auparavant le pays a été dirigé par un parti unique, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) qui, comme tous les partis uniques (je pense au FLN algérien par exemple) avait fait de l’histoire l’instrument de sa propre légende. Cette fois, les statues sont descendues de leur piédestal, en conséquence certains ont distingué les célébrations de la révolution, des célébrations de la « révolution sociale ». Le pouvoir de droite a pu célébrer aussi bien 1810 que 1910 car, et c’est la preuve qu’il s’agissait de révolutions, dans les deux cas parmi les forces engagées apparaissent des conservateurs.

Pour la période qui, dans le monde, va de 1776 à 1962, la révolution se caractérise en fait par la constitution de nations, je veux dire que l’engagement est si global que la lutte diverse est interclassiste et aboutit finalement à cimenter un peuple « national ». La diversité mexicaine en 1810 est tout aussi phénoménale que la diversité française en 1789. Du Sud au Nord, des montagnes aux plaines, des paysans aux pécheurs, le Mexique est plus une mosaïque de Caudillos qu’un pays, aussi, encore en 1910, nous verrons surgir des oppositions fortes entre le Nord de Villa (avec les USA en toile de fond) et le Sud de Zapata (avec les indigènes en toile de fond). Ceci étant, et c’est vrai pour les Zapatistes de 2010, la conscience nationale demeure première, sur les revendications autonomistes. Une nation n’est rien d’autre que la construction d’une nouvelle géographie de la lutte des classes dans laquelle le peuple peut trouver ses repères pour y avoir participé, ce qui n’est le cas ni dans le féodalisme diversifié, ni dans la « globalisation » actuelle.

Parce que la révolution est nationale, elle a une dimension démocratique et au Mexique elle aura toujours une forte dimension sociale avec la figure de l’assassiné, Emiliano Zapata. Cependant, la figure paysanne ne doit pas faire oublier les figures ouvrières avec les luttes des mineurs ou des employés du textile.

 
La révolution et son actualité

Du voyage, je ramène surtout le face à face entre le passé et l’actualité qui fait naître une interrogation sur le futur. Des milliers d’articles, des spectacles, revues, publications, manifestations, interventions, des cérémonies, des rénovations, toute l’année 2010 le pays s’interrogeant sur lui-même, s’est questionné quant à son avenir, point que je vais traiter plus précisément dans un autre article. Pour le dire autrement, un historien a posé cette question : « en 2110 que retiendra-t-on de 2010 ? » Depuis l’an 2000, et la fin de l’hégémonie du PRI, le Mexique est entré dans un nouveau processus qui risque, au fil des années, de devenir la matrice des « tristes » révolutions du nouveau millénaire. Comme partout, la gauche, qui fut la première à mettre en cause l’hégémonie du PRI, grâce au Parti de la Révolution Démocratique (PRD), est aujourd’hui au bord de la disparition par l’effet d’une division suicidaire. Au cours de la précédente élection présidentielle, en 2006, la victoire du candidat du PRD, Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) a été volée par une fraude électorale, celui-ci a donc continué son action sous le titre de « président légitime du Mexique » ce qui n’a pas plu au PRD, en conséquence, pour les élections partielles du District fédéral que le PRD dirige depuis 13 ans, c’est la confusion au sein du PRD et sur l’union avec le mouvement autour de AMLO. Si la gauche s’effondre, la voie est ouverte à un narco-Etat !

Le Mexique me paraît plus que jamais le premier sismographe de l’histoire politique du monde.

23-11-2010 Jean-Paul Damaggio
 

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