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Le parti socialiste à l’épreuve du mouvement social

Après le congrès de Dijon,

Par Jacques Cotta • Actualités • Jeudi 15/05/2003 • 0 commentaires  • Lu 1077 fois • Version imprimable


Le mouvement social qui affronte le gouvernement Chirac Raffarin sur la question des retraites ou de la décentralisation est cruel pour les partis de gauche. Il indique que la "gauche d'en bas", celle qui est faite d'enseignants, de salariés, d'ouvriers, est profondément anti libérale. Il permet ainsi d'entendre, à moins d'être définitivement autiste, la critique de fond faite à la gauche en général, au parti socialiste en particulier, qui lorsqu'il était au pouvoir a tourné le dos sur l'essentiel aux aspirations des couches sociales qui traditionnellement, avant le 21 avril 2002, votaient à gauche.

Comme ses responsables ont tendance à le dire, ils ne sont pas chiites et en conséquence pas adeptes de l’auto flagellation. C’est donc à la lumière de la politique préconisée aujourd’hui qu’il faudrait apprécier l’état exact du bilan que la gauche en général et le parti socialiste en particulier font de leur histoire récente, de l’exercice du pouvoir.

Où en est donc la gauche aujourd'hui? Depuis le congrès de Dijon, la question des retraites est intéressante pour comprendre ce qu'est la « gauche d'en haut » et la façon dont elle se détermine face au mouvement qui permet à « la gauche d'en bas » de se rassembler dans un élan que tout le monde s'accorde à trouver plus important encore que celui  de 1995.

A Dijon, par la voix de François Hollande, le parti socialiste demandait le retrait du plan Fillon. Le vote unanime d'une motion allant dans ce sens faisait suite à l'ovation réservée par les congressistes à Bernard Thibault venu représenter la C.G.T.. Il n'en fallait pas moins pour permettre aux nombreux commentateurs venus couvrir le congrès de mettre l'accent sur le tournant à gauche du parti socialiste. Tournant le dos à son passé gestionnaire récent, le parti socialiste pencherait donc vers les millions de salariés qui dans la rue défilent pour défendre leurs intérêts. Au sein du PS les oppositionnels des courants Emmanuelli Melanchon, mais aussi Montebourg Peillon ou Dolez se félicitaient du tour pris par les évènements. Jusqu'à certains membres du courant majoritaire tel Julien Dray qui voulaient voir dans la position du premier secrétaire le poids de leur propre influence sur la politique adoptée. 

 Le soir même du discours de clôture du congrès prononcé par François Hollande et dont la tonalité à gauche était sans équivoque, Ségolène Royal ou DSK se succédaient sur les plateaux de télévision pour exprimer une  position politique assez éloignée du congrès, se situant sur le terrain de l’aménagement de la loi Fillon et non plus de son retrait.

Alors,  Question: Note discordante, expression de divergences, ou cohérence politique de la direction et des responsables du parti socialiste?

A ces interrogations, c'est en fait François Hollande lui-même qui donne un certain éclairage. Depuis le congrès de Dijon, il livre lui-même en effet quelques éléments de réponse indiscutables. Derrière une langue de bois assez peu surprenante, il ressort que sur le fond, mis à part quelques effets oratoires toujours payants à la tribune d'un congrès,  il n'y a guère de divergences entre Hollande au congrès de Dijon et les autres dirigeants du Parti socialiste sur les plateaux de télévision. Les faits sont en effet  les suivants:

1-Aujourd'hui comme au congrès, François Hollande se prononce bien pour le retrait du plan Fillon.

2-Mais aujourd'hui plus qu'au congrès, il insiste sur la nécessité d'une réforme des retraites tout de même. Subit-il les pressions des termes à la mode mis en avant par le gouvernement Chirac Raffarin, la "réforme" devenant le passage obligé pour coller à la "modernité? » Ou a-t-il des propositions précises à mettre en avant? Là commencent les choses sérieuses     

3-Face à la rue, il se prononce:

  • Certes pour retraite à taux plein à 60 ans.
  • Mais il se dit contre les 37,5 ans pour tous.

4 -Logiquement, il se dit alors partisan de négociations permettant de déterminer au cas par cas, profession par profession, la durée nécessaire de cotisations.  37,5 pour certains, 40 pour d'autres, ou une autre durée pour d'autres encore. 

Les conséquences sont immédiates, et indiscutables:

  • Nous ne sommes plus là dans la dynamique engagée au congrès de Dijon. La position du retrait du projet pur et simple, de la sauvegarde du système par répartition contre la capitalisation désigne en terme politique l'affrontement contre le gouvernement. La discussion pour une autre réforme tempère sérieusement l'enthousiasme, chacun comprenant que derrière les mots le plus important est sans doute dans ce qui n'est pas affirmé. L'exercice du pouvoir du gouvernement Jospin qui a abouti au cataclysme de 2002 est passé par-là... La méfiance est de mise. Non seulement hors du Parti socialiste, mais également en son sein où les militants, pour peu qu’ils discutent autrement que comme des représentants d’écuries particulières, ne cachent pas leur inquiétude.
  • Concernant le point 4, François Hollande  est globalement pour l'essentiel sur les mêmes positions que Raffarin qui pour faire passer sa réforme et réaliser le hold-up des retraites au profit du capital financier se prononce aujourd'hui pour le maintien des régimes spéciaux au nom de la "pénibilité du travail". Raffarin comme François Hollande est donc officiellement pour étudier au cas par cas, profession par profession qui 37,5 ans, qui 40 ans, qui ni l'un ni l'autre...  Les termes sont identiques que ceux employés par François Hollande, pour les mêmes effets. Si divergence il y a, elle concerne telle ou telle profession. Mais dans la logique et la façon d'aborder les questions, Hollande et Raffarin se retrouvent sur le même terrain. 

Derrière ces questions, chacun comprendra que les sujets essentiels sont posés:

1-Tous s'accordent pour affirmer la nécessité de trouver de nouvelles sources de financement des retraites. Fort bien ! A Dijon le PS a évoqué la possibilité de redistribuer autrement les richesses. Depuis 20 ans en effet, une part croissante des richesses créées a été captée par le capital au détriment du travail. Mais aujourd'hui, les propos de congrès sont largement nuancés. L'attaque contre le capital  dont il est question  est très  limitée. Aux nouvelles ressources nécessaires, Hollande ajoute "la nécessité de prolonger le temps de cotisations!".

2-Contrairement à la rue, il ne formule aucune auto-critique qui pourrait lui donner un semblant de crédibilité sur le fait de n'avoir pas abrogé, lorsque le PS était au pouvoir,  les mesures Balladur instaurant 40 ans pour le privé. La division privé-public relève pourtant de ces mesures. Mais logique avec lui-même, François Hollande qui se prononce pour 40 ans dans certains cas est certes pour remettre à plat le privé, mais non pour en ramener systématiquement les salariés à 37,5 années de cotisations. Il s'agira de faire là aussi le tri pour examiner qui 37,5, qui 40, qui une autre durée!  

En conséquence:

1-Ce dont souffre le mouvement social, à savoir l'absence de perspective politique, ne peut aujourd'hui être comblé. Le PS par ses positions, s'il prétend au pouvoir contre le gouvernement Chirac Raffarin Fillon, a une politique qui ne rompt pas avec celle de la droite dont le gouvernement actuel est un des plus réactionnaires que nous ayons connu dans ce pays.

2-Nous savons que le trade-unionisme ou l'anarcho syndicalisme ont des limites objectives qui nécessitent à un  moment de la mobilisation sociale une réponse politique pour déboucher. En 1995, la mise en échec de Juppé est rendue possible par le sentiment que le "tous ensemble" peut le faire chuter et que le parti socialiste sous la conduite de Jospin peut produire une autre politique. Après l'expérience de 97 et l'issue d'avril 2002, aucune ambiguïté n'est plus permise. La clarté s'impose pour regagner la confiance des masses. C'est ce que disent les manifestants interviewés  dans les manifestations, le 13 mai comme le 25.
Contrairement aux idées reçues, le 13 mai, à la question posée dans le cortège: "les socialistes vont se réunir en congrès. Qu'avez-vous à dire à leurs délégués", une infime minorité seulement indique ne plus vouloir leur adresser la parole, alors que la grande majorité demande "un retour du PS à gauche". Les manifestants pris au hasard sont sans illusion, mais en même temps partisans du plus court chemin pour gagner contre Chirac Raffarin Fillon. Dans la tête des manifestants, l’efficacité qui passe par le « tous ensemble » intègre également les organisations, dont le parti socialiste. Le 25 mai, dans la manifestation nationale, la question est de savoir "que penser de la résolution adoptée au congrès de Dijon demandant le retrait du plan Fillon". Là encore, la réaction est identique. Satisfaction marquée de scepticisme et de méfiance. Avec une remarque récurrente en prime: "il n'est jamais trop tard, mais ils exagèrent. Lorsqu'ils étaient au pouvoir, ils auraient pu abroger les mesures Balladur. Enfin s'ils vont aujourd’hui dans notre sens...".

L'attente des salariés en grève ne laisse aucun doute. Ils savent que le degré atteint dans l'affrontement avec le gouvernement Chirac Raffarin et l'intransigeance de ce dernier impliquent pour obtenir satisfaction que la question du pouvoir soit posée. Dans leur propre mouvement, ils se chargent eux-mêmes de poser cette question. Ils savent que la majorité UMP qui ne repose que sur les 19% des voix du 21 avril 2002 se propose de mettre à bas les acquis de dizaines d'années de combat des travailleurs et que leur préservation inévitablement passera par la mise à bas de ce gouvernement et de sa majorité.  Qu’il est là question de survie pour des couches entières et dans l’immédiat du simple respect de la démocratie. Aussi, La position de Hollande et du parti socialiste qui a pu faire illusion un moment à Dijon est aujourd'hui le frein principal au mouvement social en cours. Tous comprennent  en effet face à la question du pouvoir qui est posée que sur le fond, rien ni personne à gauche, et avec son passif certainement pas le parti socialiste, n'est susceptible d'apporter une réponse crédible dans le sens attendu par les grévistes, les manifestants, cette masse immense qui constitue la gauche d'en bas et qui souffre de ne pas avoir de représentation politique.    

3-Nous avons dans les positions du parti socialiste et dans les mois qui viennent de s'écouler la confirmation d'un pronostic donné par François Mitterrand à l'époque. "Les congrès se gagnent toujours à gauche" disait-il. On pourrait rajouter, comme Denis et moi-même le soulignions dans "l'illusion plurielle" que c'est toujours dans les congrès que les discours les plus à gauche se tiennent. La réalité politique hors des congrès permet ensuite de révéler la véritable nature de la politique suivie. Les divergences sur le cœur du mouvement social entre le parti socialiste dont l'orientation est donnée par son premier secrétaire et la droite ne portent qu'à la marge. La conséquence en est de freiner la dynamique politique qui est engagée. Une anecdote simple permet de comprendre. Lors de la manifestation nationale du 25 mai, un manifestant répondant à une question s’interroge sur le parcours des manifestations toutes plus massives les unes que les autres. Nation-place d’Italie ? « Mais que va-t-on faire place d’Italie ? C’est à Matignon qu’ils décident, à l’Elysée qu’ils discutent, à l’assemblée nationale qu’ils votent ! ». Et son copain de répondre un sourire entendu aux lèvres : « Si on les foutait en l’air, on mettrait qui à la place ? ». Malheureusement, sur le fond, seul un epsilon distingue la politique des uns et des autres.

Dans une situation où l'opposition dans le parti socialiste fait environ 35% des voix des militants, cela pose quelques questions qui méritent discussion pour peu qu'on se situe sur le terrain de la refondation de la gauche, de l'existence d'une gauche qui ne soit pas que la décalcomanie de la droite au pouvoir, d'une gauche dont la préoccupation principale ne soit pas de jouer l'alternance pour placer les siens aux postes de commande et gérer le système un peu mieux, un peu moins bien, sur une orientation qui privilégie les intérêts du capital au détriment du travail. 

Les postures des uns et des autres, à la lumière des positions réelles et du mouvement des masses, prennent leur véritable signification et dégagent leurs propres limites et incohérences. On peut faire rapidement le tour, sans procès d'intention, de tout ce qui se dit à gauche dans le parti socialiste :

1)Julien Dray justifie son ralliement à la motion Hollande, aux côtés de Fabius, Strauss Kahn, et du blairiste Bockel en expliquant à qui veut l'entendre qu'il peut ainsi  "influencer à gauche la direction du PS" par sa position de porte-parole. Comme le dit Hollande lui-même "un porte-parole porte la parole, il ne la crée pas...". Et Julien Dray, comme le député européen Harlem Désir qui lui est resté fidèle dans la scission de la "gauche socialiste", répond d'ailleurs comme Hollande sur les questions de fond, c'est à dire comme Ségolène Royale, Élisabeth Guigou, ou Strauss Kahn…   

2)Jean Luc Melanchon qui a une position claire sur les retraites (37,5 années pour tous et retraite à taux plein à 60 ans) se réjouit, tout en le critiquant, du "tournant gauche" de Hollande qui a évoqué avant et à Dijon la nécessité de "taxer le capital". Cela répond sans doute à une volonté tactique de s'appuyer à un moment donné sur cette prise de position pour se convaincre que tous comptes faits, au PS, il n'y a pas que la voix sociale-libérale qui s'exprime, mais qu’il existe une marge. Le but est sans doute de permettre aux militants de "Nouveau Monde" d'avoir le sentiment de peser sur le cours pris par le PS. Mais sur le fond, dans le meilleur des cas, cela propage quelques illusions, ni plus, ni moins. Pour ceux qui acceptent encore d'être illusionnés... Dans la même lignée, avec ses spécificités se trouve Gérard Filoche dont la fidélité à « la gauche d’en bas » dans le mouvement social actuel ne fait aucun doute. On trouve aussi une partie du courant NPS. Et Marc Dolez dans le Nord dont la victoire sur les Mauroy, Aubry, et autres dirigeants nationaux du parti s’est réalisée d’abord sur une critique clairvoyante et sans concession de la politique menée durant des années qui ne pouvait avoir comme seule issue  que le 21 avril 2002. 

3)François Hollande tirant le bilan du congrès de Dijon n'a d'accent de vérité que lorsqu'il énonce les craintes qu'il avait à la veille du congrès. "Sur la base du bilan, on pouvait éclater... Mais heureusement cela n'a pas été le cas!". On le comprend. L'éclatement du parti socialiste sur la base du bilan du 21 avril 2002 et donc des réponses à apporter au mouvement social en cours aurait inévitablement posé la question de la recomposition de la gauche, de sa remise à plat, de l'élaboration d'un programme répondant aux exigences de l'heure. A défaut, les forces qui à l'intérieur du parti socialiste auraient été susceptibles de s'engager dans ce processus se retrouvent contraintes de faire pression sur la direction pour obtenir le moins pire. Un petit jeu couru d'avance, connu dans le parti socialiste. Demain lors du combat pour l'investiture aux élections présidentielles, ils seront conduits, sur la trajectoire actuelle, à appuyer le moins pire, « le plus à gauche », contre « le droitier ». Hollande contre Fabius ou Strauss Kahn? Le simple fait d'évoquer cette possibilité donne toutes les limites du combat pour faire pression, indépendamment de celui qui s'assigne l'objectif de rassembler dans et hors du parti socialiste sur une ligne de rupture. 

Rassembler hors et dans le parti socialiste sur une orientation de rupture: voilà bien la seule perspective que peuvent s’assigner les militants qui veulent rester fidèles au socialisme. Tel est entre autre celui auquel Utopie Critique veut apporter toute sa contribution.

Dans le contexte actuel, à la lumière des faits, la constitution et le développement d'un club s'assignant pour objectif de redéfinir les bases théoriques et pratiques d'une gauche authentique doit en effet permettre  d'offrir une perspective commune aux militants organisés ou pas au PS ou ailleurs. Il s'agit de remettre la politique au point de départ de la réflexion et de l'action. La vie interne au Parti Socialiste y a trop longtemps substitué la tactique au sens le plus négatif du terme: combines d'appareils, recherche de place, compromis sans principe... toujours justifiés par quelques arguments alambiqués spéculant de façon gratuite sur l'avenir.

A l'extérieur du parti socialiste, les forces existent indiscutablement pour s'engager dans une telle entreprise, parce que tous ressentent l'absence d'offre politique susceptible de permettre un engagement pratique au nom du socialisme.

Dans le parti socialiste, ne serait-il pas absurde de ne pas confronter dans la vie politique quotidienne ces forces d'opposition qui se sont exprimées autour d'Emmanuelli et Melanchon, Montebourg et Peillon, Filoche ou encore Dolez dans le nord? D’y adjoindre ceux qui peu à peu vont réaliser que « la pression sur Hollande » dans le courant majoritaire n’est qu’un leurre permettant peut-être quelques carrières, mais certainement pas l’inflexion sur le fond de la politique suivie par le Parti.

Sur l'essentiel, cette opposition a déjà une cohérence. Même floue, elle a déjà tracé les contours qui la délimitent, du respect du mouvement social et de ses aspirations à la critique de la 5eme république.  

Le travail du club devrait s'articuler simplement:

  • Réunions régulières à Paris et en Province.
  • Retranscription des travaux et expression publique à travers une revue trimestrielle.
  • Structuration nationale couvrant le territoire

Dans le contexte social actuel où avec les retraites et la décentralisation, c’est l’assurance maladie et la sécurité sociale qui constituent les préoccupations premières du gouvernement Chirac Raffarin et du Medef, la première initiative pourrait et devrait se tenir sur les véritables choix de société que représente la volonté de maintenir les acquis, choix contradictoire et inconciliable avec le combat réactionnaire pour les remettre en cause.

Le club dans lequel chacun devrait et pourrait prendre sa place devrait permettre de rassembler, de se développer, de donner une signification à une orientation de rupture avec les intérêts du capital. Y a-t-il aujourd'hui chemin plus économique pour qui le socialisme ne se réduit pas à un vain mot? 

Le 29 mai 2003

Jacques Cotta


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