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Le recyclage selon Latouche

Par Jean-Paul Damaggio • Actualités • Mardi 22/09/2009 • 4 commentaires  • Lu 1928 fois • Version imprimable


Depuis longtemps Serge Latouche recycle merveilleusement bien les idées dominantes. La « divine » crise actuelle l’incite même à améliorer son style ! Sa recette basique est aussi vieille que le monde : « on est TOUS les privilégiés de quelqu’un ». Face à ceux qui tentent de nous persuader que l’histoire n’a plus de coupables, il démontre que nous sommes tous des victimes ! Il serait malhonnête de ma part de ne pas mentionner que sa recette est enveloppée dans un papier grand luxe, grâce à deux autres idées : la dénonciation des salaires amoraux des riches, et l’affirmation de la nécessité du partage pour demain, si bien que Le Monde Diplomatique lui a taillé, à bon compte, un habit d’homme de gauche.

Regardons de près la philosophie de cet homme (en fait à mes yeux c’est une religion dont il est le gourou) pour qui la crise est heureuse car, par la catastrophe inévitable, elle va obliger les citoyens à revoir leurs idées de base.

Voici le style 2009 d’un Latouche que l’on sent aux anges : « Les objecteurs de croissance savent aussi que, même en casquant plus de la moitié de 600 euros pour le loyer d’une turne sordide, nos enfants font encore partie du tiers privilégié de l’humanité que tentent désespérément de rejoindre tous les clandestins de la terre. » (peu importe la source)

Pas besoin d’être objecteur de croissance pour savoir qu’en France, dans l’ensemble, les conditions de vie sont meilleures qu’au Sénégal grâce sans doute à la bonté d’âme d’un capitalisme bon enfant qu’il faut tout de même moraliser un peu aujourd’hui.

L’universitaire se tourne vers le vocabulaire peuple : casquer, une turne. Compassion, quand tu nous tiens ! Il ajoute le sentimentalisme avec la référence à « nos enfants ». C’est incroyable comment, ces derniers temps, les mêmes qui pillent et vont continuer de piller «l’avenir de nos enfants , le placent au cœur de l’action politique ! En clair, le slogan « sauver la planète » signifie « sauvons ensemble le capitalisme » et j’entends aussitôt ceux qui me disent que j’exagère car Latouche dénoncent aussi « les honteuses rémunérations ».

Défenseur de la décroissance depuis des années, comme d’autres je pense que la religion du PIB est un drame, que la frugalité a ses charmes et qu’il faudrait choisir la qualité contre la quantité. Mais cette situation n’a strictement aucun lien avec le fait que, retraité à 1600 euros par mois (autant dire les faits), je doive me considérer comme un « privilégié ». La « guerre sociale » (je reprends ici un terme cher à Jaurès qui le préférait à celui de lutte des classes) en mettant face à face les dominateurs (avec leur idéologie) et les dominés (en quête d’unité), décide du sort du monde, et ce sort ne changera que si le rapport des forces change. Il existe des coupables à cerner, et des victimes qui, éclairés, doivent inverser les rôles. Or, la diminution de salaire en France est un atout de plus, dans les mains des dominateurs qui ont conduit la planète où elle se trouve. Disant cela, je ne tombe pas forcément, dans la trappe des vieilles lunes du compromis keynéso-fordiste. Oui, une grande partie de la gauche a pu y tomber mais éviter le piège ne peut en aucun cas nous inciter à faire l’impasse sur la guerre sociale. Les révoltés d’aujourd’hui doivent faire en sorte que les acquis sociaux soient en même temps l’acquisition d’un pouvoir sur le MOTEUR social, afin de le réorienter. C’était là le rêve qui se fit réalité par l’intermédiaire des nationalisations mais l’histoire nous a appris que, s’il ne suffisait pas de nationaliser, ça ne peut vouloir dire qu’il ne faut pas nationaliser !

La lutte pour un monde meilleur reste une lutte contre la domination capitaliste, une lutte qui, dans le rapport des forces, doit écarter deux orages : l’orage social en refusant le productivisme, et l’orage humain en refusant que l’argent soit la mesure de toute chose. Serge Latouche s’appuie sur les impasses de la première phase anti-capitaliste, celle qui crut (avec Jaurès) que les acquis sociaux conduiraient automatiquement à la prise du pouvoir par le peuple, pour proposer ses propres impasses : celles de la culpabilisation de TOUS comme forme de prise de conscience de l’inhumanité du système.

Au Sénégal aussi, chacun trouvera plus pauvre que lui-même, or nous savons que jamais les plus pauvres n’ont eu le moyen de conduire une révolution. Seule une gauche productive et non productiviste, portant enfin sa critique globale sur le cœur même du système, pourra renvoyer la vision de la décroissance style latouche dans les bras des dominateurs, et ouvrir la voie à la décroissance démocratique. La gauche, incapable hier de se saisir de la montée de la conscience écologiste, ne peut plus se permettre de continuer les erreurs du passé sous peine d’apporter encore une fois, à la marmite de l’adversaire de classe, les condiments de son renouvellement. Le capitalisme récupère des idées de gauche car la gauche apporte souvent sa pierre au capitalisme. Serge Latouche peut alimenter sa prose de citations adroites, il m’apparaît comme un modèle d’homme de droite, qui conforte le capitalisme en changeant les victimes en coupables pendant que les seuls coupables nous répètent, avec bienveillance, que l’argent ne fait pas le bonheur.

20-09-09 Jean-Paul Damaggio


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Commentaires

par Peretz le Mercredi 23/09/2009 à 11:59

Tout-à-fait d'accord sur un point : il faudrait absolument remonter les bas salaires et les petites retraites. Je n'ai pas besoin de me fonder sur le fordisme ou keynésianisme, mais sur la loi des systèmes (le libéralisme en est un). C'est une évidence que les gourous du "tout pour l'entreprise" soi-disant créatrice d'emplois ont en fait tout misé pour le profit. J'en fais la démonstration dans un bouquin (non encore édité). Louis Peretz 


par regis le Jeudi 24/09/2009 à 04:10

Beaucoup de choses vraies dans votre article sympathique mais sans doute militant classique, les termes de « décroissance », « productivisme » n’emportent pas mon adhésion pas plus que leur contraires « croissance » où l’industrie d’armement ou…pornographique se mêlent à la consommation de fruits et légumes ; l’absence de productivité de toute activité humaine (comme, par exemple, actuellement, pour ceux qui veulent réellement un avenir meilleur) ne me semble pas un bon signe.

N’y a-t-il pas de réels besoins non satisfaits, par exemple ?


Re: par Peretz le Vendredi 25/09/2009 à 14:57

A Régis : attention à ne pas confondre productivisme et production. Le premier explique les suicides de Télécom. L'autre tend à satisfaire des besoins élémrentaires.


Re: par regis le Samedi 26/09/2009 à 04:03

Mon propos vise à provoquer la réflexion. Cibler la production ou la productivité en soi me semble ne pas aller au cœur du problème qui est la production pour l’accumulation du capital.

Le mot « décroissance » n’est que le contraire de celui de « croissance ». Il est incapable de donner une quelconque direction d’action sinon celle de faire marche arrière. Mais qui peut être défavorable à la croissance de l’accès à la médecine pour tous les peuples par exemple ?

Le capital ! Qui ne connaît que la demande solvable.

Le mot « productivisme » est relativement récent et a été forgé d’emblée comme un terme péjoratif destiné à emporter l’adhésion. Au mieux cela signifie la production pour la production, même si le capital semble donner cette impression, ce n’est pas son but (remarque précédente).

Enfin la « productivité » n’est pas en soi négative.

Concernant FT, je peux vous affirmer que le « productivisme » n’explique pas tout, la machine à briser l’être humain peut aussi parfois consister à laisser un salarié mariner sans occupation professionnelle, par exemple.   



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