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Lettre à Fabrice Nicolino

Par Jean-Paul Damaggio • Actualités • Lundi 05/10/2015 • 0 commentaires  • Lu 1840 fois • Version imprimable


Depuis très longtemps je lis et j’apprécie ton action d’écologiste. Pour dire que ça remonte à loin, je te lisais quand tu opérais dans la presse communiste…

Tu n’as jamais cessé de te battre et depuis quelques années, tu t’appuies sur Charlie Hebdo pour défendre tes idées. Dans le dernier numéro tu conclues une charge contre Michel Onfray par ces mots : « Il y a encore quelques personnes, au coin du bois, qui rêvent d’un monde sans chefs ni patrons, sans patries ni frontières. »

Sur ce point, même si rêver ne coûte rien, je dois te dire mon désaccord car ce rêve ce sont les compagnies a-nationales qui le réalisent pour la seconde partie, sans patries ni frontières ! Or tu es un opposant résolu de ce capitalisme mondialisé… D’accord, ce n’est pas parce que les géants de l’économie sont les plus grands destructeurs de frontières qu’il nous faut plaider le repli national et pire nationaliste. Face à l’internationale du fric peut-on construire l’internationale des « peuples » ? Il se trouve que dans international… il y a national mais là n’est pas, pour moi, la question.

La question est celle du politique dont tout démontre que pour très longtemps encore il a besoin des nations. Entre «pas de frontières » et « vive les frontières », la politique pose la question : « quelles frontières ? »

Quelles frontières ?

La première, individuelle, sépare le public et le privé et sur ce point aussi la tendance dominante (celle de la classe dominante) consiste à abolir la frontière ! Pas pour construire et améliorer un secteur public mais au contraire pour abolir toute vie privée au nom du pouvoir incontournable de la privatisation de toute l’économie. Votre vie privée est devenue elle aussi un marché ! Et ce marché repose même sur l’autodestruction à laquelle se livrent certains individus par leurs usage de facebook par exemple !

L’économie capitaliste a eu besoin du marché national pour étendre son emprise mais à présent, à part les USA, les autres nations sont devenues un obstacle au développement de cette emprise ! Partout dans le monde, il serait fastidieux de rappeler les destructions d’Etats auxquelles nous avons assisté ces dernières années y compris par la création d’Etats fantômes !

Des frontières politiques

Il n’y a pas d’économie sans politique voilà pourquoi aujourd’hui même j’apprends par la radio que notre premier ministre est au Japon pour des questions culturelles, économiques et accessoirement politiques. Les hommes politiques sont devenus les VRP des grands capitalistes ! Par le système des Partenariat Public Privé (qu’en anglais on appelle plutôt ‘initiative financière privée) les élus politiques deviennent les garants des géants du BTP par exemple.

Quand Hollande prend comme ministre un banquier de chez Rothschild répète-t-il De Gaulle quand il a fait de même avec Pompidou ?

Non car à ce moment là De Gaulle était un homme politique (le dernier du genre pour la France).

Il y avait ce que les économistes communistes ont appelé un capitalisme monopoliste d’Etat (CME) où le politique et l’économie étaient côte à côté. Aujourd’hui le politique est à la remorque de l’économique.

Donc la faillite des nations ?

Cher Fabrice, tu peux me répondre que je m’enfonce : les frontières n’ayant pas permis de sauver le politique que peut-on attendre d’elles ! Sauf qu’à regarder autour de soi, il n’y a de réponse possible que par les révoltes dans les pays ! Aujourd’hui l’Allemagne célèbre 25 ans de réunification dans une ville au cœur de la Révolution de 1848. En 1848 comme en 1968, les révoltes n’ont pas été arrêtées par les frontières mais au contraire plusieurs pays ont pu donner leur couleur propre aux printemps des peuples.

Je ne plaide pas la cause de la nation de manière dogmatique (la nation à n’importe quel prix) mais de manière politique : dans le contexte actuel, pour résister au féodalisme capitaliste, les repères nationaux me paraissent les plus efficaces à la fois pour développer des alternatives et susciter des solidarités.

Je lis Henri Guaino qui lui aussi s’élève contre les féodaux qui vont naître des régions en gestation. A une différence près qui n’est pas, il ne parle par des nations de demain mais seulement de celles d’hier ! Et cette plaidoirie s’alimente aux nombreuses fêtes féodales qui animent pas mal de communes.

La naissance de féodaux capitalistes n’est pas une répétition du passé quand les féodaux tenaient leur pouvoir par la naissance et non par le fric. Et combattre les féodaux ne peut donc se faire en répétant des nations périmées mais en relançant des nations politiques. C’est en inventant la France qu’on inventera l’Europe et non l’inverse.

Et la crise écologique ?

Nous le savons aucun nuage radioactif ne connaît de frontières, aucun trou dans la couche d’ozone n’est national et en effet la crise écologique doit nous inciter à rêver à un monde sans frontières pour être à la hauteur de l’enjeu. Donc avec un pouvoir politique mondial ? Mais conviens-en, ce pouvoir mondial sera surtout financier ! La défense du politique ne peut pas passer pour l’abstraction mondiale, or sans le pouvoir politique comment contrôler les responsables de la crise écologique que sont les compagnies a-nationales ?

Ce n’est pas en pulvérisant ce qui reste du politique qu’on pourra armer le peuple contre la classe dominante, mais c’est au contraire en réarmant les nations – contre tout nationalisme – qu’on ouvrira la voie à une sortie du capitalisme.

Par la preuve agricole ?

J’ai beaucoup étudié la question paysanne qui a donné, pour une bonne part, chaque couleur particulière aux pays de la planète et je soutiens totalement le combat que tu mènes et que tu actualises. Mon père paysan, en vacances en Espagne, y croise un inconnu qui lui dit, péremptoire : « vous êtes un paysan : » ; lui s’étonne, l’homme le regarde et ajoute : je le devine à vos mains. En effet, les paysans du monde témoignent eux-aussi qu’il existe un univers sans frontières car à travailler la terre on est conduit partout aux mêmes gestes. Ceci étant le paysan français ne pourra changer l’agriculture mondiale que s’il arrive d’abord à changer la sienne ! Avec les nations, donc avec les frontières, une dialectique est possible entre les uns et les autres. Je te l’affirme, le protectionnisme n’est pas politiquement dépassé, il suffit de demander aux hommes politiques des USA !

La question n’est donc pas, là aussi, de se protéger ou pas, mais de savoir de quoi se protéger et pourquoi.

Sans avoir eu la prétention de te convaincre, j’ai eu juste envie d’apporter un témoignage.

Et un mot sur le cas grec

Yanis Varoufakis vient de publier un livre "un autre monde est possible" où il étudie les rapports en l'économique et le politique, entre les banques et les Etats. Si la leçon grecque pouvait servir à quelque chose c'est aussi à interroger ces questions.

Jean-Paul Damaggio


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