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Lettre à un ami...

Objet: le 22 avril, et après...

Par Alain Chicouard • Actualités • Mercredi 18/04/2012 • 0 commentaires  • Lu 1306 fois • Version imprimable


Cher....
Je donne suite à notre conversation téléphonique.
Nous voici donc à quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, et tu me relances sur la question du positonnement et du choix concret par rapport à cette échéance politique. Comme promis, je te réponds par écrit pour essayer de clarifier la discussion.

Tu me dis – à juste titre - que la dérobade du genre « comme il n' y rien à attendre de cette élection, autant aller à la pêche.... » ne serait en fin de compte qu'une facilité évitant tout débat de fond sur les enjeux du moment politique présent...

Tous deux, nous avons constaté que, depuis des mois, la vie sociale et politique est polluée par cette échéance électorale.

On est bien d'accord sur le caractère bonapartiste - et donc par essence anti-démocratique - de cette élection d'un Président au suffrage universel direct - élection conçue et établie par De Gaulle pour mettre au place un prétendu « sauveur suprême »...

Tel est bien le point de départ pour toute discussion sur cette question. Si l'on s'en tenait à une position de principe dans l'absolu, la seule position correcte - depuis que cette élection niant la démocratie politique existe - devrait être l'appel au boycott et le combat pour que toutes les organisations démocratiques organisent un tel boycott. Et, à défaut de campagne pour le boycott, la seule position conséquente devrait être assurément l'abstention.

Avec l'abstention, s'affiche sans ambiguité une position de principe par rapport à la démocratie. Dans l'absolu, c'est une position inattaquable – en particulier dans le contexte actuel.

Faudrait-il en conséquence s'en tenir au point de vus de Sirius – ce qui est, somme toute, facile et confortable -, sans prendre en considération – par rapport aux intérêts des couches populaires et de la jeunesse - les développements vivants de la vie politique telle qu'elle existe de façon concrète et pratique?

Inutile avec toi d' argumenter sur la limite et l'abstraction que revêtirait un tel positionnement de principe par rapport à l'élection présidentielle. (Comme je suis pour la démocratie politique, je ne ne peux cautionner, sous quelque forme que ce soit, une élection à caractère bonapartiste.... Comme je suis pour le socialisme, pas question de m'abaisser à discuter de tactique électorale... Comme je suis pour l'abolition su salariat, iutile de combattre pour défendre et augmenter les salaires.... etc... On connaît ce genre de ritournelles de type ultra-gauche....)

Certes, tu as raison de souligner qu' en ce printemps 2012, la tendance à une forte abstention exprime un rejet profond des institutions établies et de toutes les politiques pratiquées depuis des décennies. Le sentiment qui domine aujourd'hui, non seulement chez ceux qui n'iront pas voter, mais aussi chez ceux qui iront voter « pour battre Sarkosy », c'est l'absence – au moins pour une grande part – de toute illusion. On ne retrouve pas du tout le même genre d'illusions que celles qui ont pu exister par ex. en 81 – pour plusieurs raisons: d'abord la situation sociale et politique demeure marquée en profondeur par l'ampleur des mobilisations pour la défense des retraites (même si ce mouvement a été dévoyé et disloqué), ensuite le bilan des années Mitterrand et des 5 années Jospin n'est pas effacé des mémoires, d'autant que ce sont des gouvernements PS qui ont avec zèle appliqué les plans anti-sociaux définis par Bruxelles en Grèce, en Espagne et au Portugal...

Nous savons, toi comme moi, - et n'est-ce pas là une conviction partagée par le plus grand nombre?-  que c'est la période post-électorale qui sera décisive.

Alors, n'hésitons pas à répéter une fois de plus que l'issue pour les victimes de la crise actuelle ne peut – à l'évidence! - jaillir de l'élection présidentielle. Le plus important, c'est de combattre pour un rassemblement unitaire afin de faire échec à l'offensive anti-sociale, au premier chef au M.E.S. et au « Pacte budgétaire » (le T.G.C.S. - qui veut imposer la dite « règle d'or » à tous les Etats de la zone euro) et aux accords 
« compétitivité-emplois » ( qui ruineraient le code du travail et les conventions collectives).

Nous sommes d'accord: c'est là l'essentiel.

Par rapport à cette nécessité politique cenrale, faut-il pour autant estimer que, dans l'élection présidentielle, il n'y a aucun enjeu? Faut-il - en toute rectitude morale et politique - se mettre en quelque sorte au dessus de la « mêlée » ( il est vrai peu ragoûtante!) de l'élection présidentielle, s'en laver les mains et botter en touche en déclarant de façon superbe: que l'on choisisse l' abstention ou le vote pour tel ou tel, ça n'a pas d'importance; car, quel que soit le résultat électoral, quel que soit l'élu, ça n'a rien de décisif et ça ne changera rien?

Bref, on retrouve la question que nous avons déjà débattue antérieurement: par rapport au moment politique présent, par rapport aux intérêts des travailleurs et de la jeunesse, est-il indifférent que Sarkozy soit réélu ou battu?

Sur ce que représente Sarkozy, nous portons la même appréciation que beaucoup: c'est le « Président des riches », c'est l'homme du CAC 40, c'est le représentant direct du capital financier, et, à ce titre, durant les 5 ans de sa présidence, il a mené une guerre permanente contre tous les acquis sociaux et démocratiques. Inutile de développer davantage. Il existe indubitablement un profond rejet de Sarkozy et de tout ce qu'il incarne.

Par rapport à ce constat, ne faut-il pas dès lors se prononcer inconditionnellement pour la défaite de Sakozy?

Je te confirme le point de vue que j'ai avancé depuis longtemps: je suis inconditionnelement partisan de la défaite de Sarkozy, représentant direct des milieux d'affaires.

Est-il indifférent que Sarkozy soit ou non réélu le 6 mai? Même pour les abstentionnistes rejetant Sarkozy, la défaite électorale de ce dernier serait considérée comme bien venue. D'ailleurs, n'as-tu pas entendu tel ou tel partisan de l'abstention dire que, si, au second tour, la défaite de Sarkozy n'est pas assurée, il se décidera à aller voter?...

Au soir du 6mai, serions-nous indifférents au ressurgissement triomphant de Sarkozy et de toute sa bande?

Une défaite de Sarkozy réglera-t-elle les problèmes? En aucun cas! Faut-il dès lors ne pas combattre pour la défaite de Sarkozy? Nullement! Pourquoi? Parce que la défaite immédiate de celui qui a porté pendant 5 ans les coups les plus rudes contre le monde du travail et contre la jeunesse ne peut être que favorable à un état d'esprit renforcé pour la résistance et pour le combat contre l'offensive anti-sociale que son successeur poursuivra - à coup sûr!

C'est bien sûr une contradiction! Mais pour battre un brigand, il faut savoir se saisir du ''bâton même le plus merdeux'' (pour recourir à un langage châtié) ...

An second tour, je voterai donc Hollande, car il n'y a pas d'autre possibilité pour battre Sarkozy.

Je voterai Hollande, tout en sachant qu'en dernière analyse, il fera du « sarkozysme » sans Sarkozy. Le paradoxe à assumer, c'est que, pour combattre et pour battre la continuité du « sarkozysme » (càd de l'offensive anti-sociale), il faut commencer par assurer la défaite de Sarkozy lui-même . Il n'y a pas à se sentir morveux et à se pincer le nez en mettant un bulletin Hollande dans l'urne, si on est axé sur le combat contre ... le programme de Hollande!

Mais cette position contradictoire, n'est-elle pas, diront certains, en définitive – malgré la condamnation du programme de Hollande - une caution au moins indirecte à Hollande et à son futur gouvernement, s'il est élu?

Les références et les comparaisons historiques n'ont qu'une valeur relative, étant bien entendu que les contextes ne sont jamais identifiables. Néanmoins, pour se dégager de tout complexe a priori par rapport à un vote Hollande comme outil pour ''dégager'' Sarkozy, on peut rappeler que, pour battre Giscard en 81, il était nécessaire de voter pour Mitterrand, dont le passé vichyste pendant un temps, puis pro-Algérie française pendant un autre, ne pouvait donner la moindre illusion sur sa conquête du secrétariat du P.S..... Ou encore, certes dans de toutes autres circonstances, était-il juste et nécessaire, dans l'Allemagne du début des années Trente, de combattre sur tous les plans, y compris électoraux, pour l'unité face à Hitler du PS (SPD) et du PC (KPD) dont les dirigeants de l'un portaient la responsabilité de l'assassinat de R. Luxembourg et de K. Liebnecht et dont les dirigeants de l'autre approuvaient les dérives criminelles de Staline?.... Rien de comparable, diras-tu peut-être, mais notons quand même que ce qui doit prévaloir, dans la détermination concrète à un moment donné, c'est le mouvement réel des forces sociales et les intérêts des classes populaires – pour ceux qui ont le souci de ces derniers.

Et le premier tour? - me dis-tu....

Si l'on retient les arguments amenant à un vote Hollande au second tour, ne peut-on les reprendre pour le premier tour? En toute logique politique, la réponse ne peut être que oui.

Mais - comme rien ne t'échappe ! - tu as remarqué qu'il y avait, face à Sarkozy, d'autres candidats. Je laisse de côté les candidatures de Cheminade et de Marine Le Pen, cette dernière structurant –avec une indicustable ''habileté'' – des préjugés réactionnaires sur un axe néo-fascisant, et aussi celle d'Eva Joly, qui, tout en dénonçant la spéculation financière, ne se situe pas sur le terrain des conquêtes sociales. Restent, avec celle de Hollande, les candidatures de Arthaud (L.O.), Poutou (NPA) et Mélanchon (Front de Gauche avec pour composantes principales le PCF et le PG).

Pour les Présidentielles, si l'on n'opte pas pour l'abstention, peut-on appliquer la tactique électorale « au premier tour, on choisit – au second tour, on élimine » ? A mon avis, c'est impossible en raison du caractère et de l'organisation de l'élection présidentielle: ainsi, pour en revenir à l'ex. de 81, était-il juste, pour battre Giscard, d'appeler au vote Mitterrand au premier tour – indépendamment du programme de Mitterrand?

Chaque élection présidentielle a un contexte spécifique, pouvant déterminer une tactique particulière, c'est exact. Aujourd'hui, en 2012, qu'en est-il?

Si l'on s'en tient à leur programme et à leurs discours ( dont les contenus mériteraient un débat), les candidatures d'Arthaud et de Poutou sont proclamées comme « révolutionnaires ». Elles s'affirment comme résolument opposées à tout accord avec le PS en raison de ses engagements pro-capitalistes (ce qui est parfaitement exact, bien sûr). Cependant, sans nul doute, ils appelleront à voter pour Hollande au second tour (comme Laguiller et Besancenot l'ont fait pour Royal en 2007). Dans l'absolu, rien de condamnable. Après tout, chaque parti a le droit de défendre en toutes circonstances – y compris électorales- ses positions. Mais la question de fond qui est posée, n'est-elle pas la suivante? Sans se prononcer ici sur la pertinence ou non dans le fond et dans la forme de leurs campagnes, en quoi leurs candidatures peuvent-elles jouer un rôle positif en faveur d'un rassemblement pour la défense des acquis sociaux? Sont-elles autre chose que des candidatures de témoignage, dont, en dernière analyse, la fonction se limiterait à affirmer la simple existence de leurs partis, sans effet notable sur le mouvement réel des forces sociales?

La candidature de Mélenchon ( sur un autre programme) n'avait pas au départ une nature et une portée vraiment différentes ( de celle d' Atthaud et de Poutou – dans le dispositif des Présidentielles). Mais, l'une des données particulières de cette campagne présidentielle-là, c'est que certains des leitmotive mis en avant par Mélenchon (en particulier sur le SMIC à 1700 euros, le remboursement à 100% des frais de santé, le rejet du MES, la laïcité, etc... - et last, but no least! sur la Constituante...) ont recoupé des aspirations d'une partie des couches populaires et de la jeunesse, si bien qu'il y a eu une mobilisation grandissante significative lors de ses meetings. Il serait évidemment absurde de ne pas en tenir compte et de ne pas réfléchir à la portée et aux conséquences de cette nouvelle donne.

Le rassemblement de milliers, de dizaines de milliers de participants dans les meetings de Mélenchon n'exige-t-il pas une attention particulière? Ne s'agit-il que de traditionnels rassemblements de nature électorale? Ou – indépendamment de l'orientation fondamentale de Mélenchon et du Front de Gauche, et bien au-delà des organisations regroupées dans ce Front, ne s'agit-il pas, en cette circonstance particulière qu'est l'élection présidentielle, de la recherche d'une nouvelle représentation politique?

Car, et c'est aussi l'un des paradoxes de l'élection présidentielle, malgré sa nature bonapartiste, elle peut être, sous une forme particulière à un moment donné, un élément de polarisation politique, forcément limité, mais pouvant néanmoins jouer un rôle positif par rapport au développement du mouvement social et du regroupement militant pour briser l'offensive anti-sociale.

Attention! L'illusion serait de voir dans le « Front de Gauche » l'amorce d'une véritable recomposition politique pour une nouvelle représentation politique fondée sur la rupture avec la logique économique et politique qui sévit depuis des décennies sous les gouvernements successifs de ''gauche'' et de ''droite''. Il est d'ailleurs hautement significatif que Mélenchon se garde bien, tout en pérorant sur la Constituante et une nouvelle République sociale (perspectives certes positives!), d'appeler, par milliers et par milliers, les participants de ses meetings à s'organiser dans des Comités pour la convocation d'une Constituante, se fédérant à tous les niveaux jusqu'à l'échelle nationale....

La rupture « à gauche » de Mélenchon avec le PS et ses discours actuels contre les traités européens, en particulier contre le MES (prise de position bien sûr positive et sur laquelle il faut s'appuyer), ne doivent pas faire illusion sur ce qui reste l'axe fondamental de son orientation : ''gauchir'' une union de la gauche relookée, comme ultime rempart à l'exigence de la socialisation des grands moyens de production et d'échange.

Il est aussi très significatif que Mélenchon et M.G. Buffet, tous deux anciens ministres de Jospin, continuent à se référer comme modèle au gouvernement Jospin dont on sait qu'il a été un promoteur zélé des privatisations...

Quelles sont les conséquences pratiques de ces quelques remarques? Tout en tenant compte des éventuels déloppements à venir autour du Front de Gauche, en particulier d' éventuels regroupements dépassant ce que sont PG et PCF et leurs satellites, la première exigence - pour qui n'oublie pas les conséquences tragiques des choix politiques des gouvernements de Front Populaire en 36/38 ou d'Union nationale tri-partite en 44/47 ou de ceux de l'Unité populaire sous Allende ou de ceux de l'Union de la Gauche sous Mitterrand ou sous Jospin....- est d' assurer et d'affirmer une totale indépendance programmatique ( et organisationnelle) par rapport au programme du FdG qui notamment se limite à un aménagement de la dette...

Par rapport aux données du moment, il conviendrait, me semble-t-il, de combiner l'affirmation, d'une part, d'un programme de défense et de reconquête des acquis sociaux avec la perspective de la socialisation des moyens de production et d'échange et, d'autre part, une prise de position en faveur d'un vote Mélenchon au 1er tour. C'est évidemment une contradiction qui résulte elle-même de la contradiction existant entre la dynamique autour de la candidature Mélenchon et la position politique fondamentale de Mélenchon.

C'est une contradiction qu'un parti révolutionnaire combattant pour une recomposition de la représentation politique des travailleurs pourrait assumer. Imaginons un parti capable de délopper à la fois une campagne pour la défaite inconditionnelle de Sarkozy en prenant position pour le vote Mélenchon au 1er tour et pour le vote Hollande au 2e tour (s'il est qualifié pour ce 2e tour) et pour un programme correspondant aux intérêts des travailleurs, et de diffuser par tract massivement ses propositions dans les meetings de Mélenchon, tout en donnant un essor maximal à sa propre campagne par affiches et par meetings ...

Mon baratin est déjà bien trop long. L'un et l'autre nous sommes actuellement condamnés pour l'essentiel à un statut d'observateur et de commentateur – ce qui est bien affligeant et rend notre discussion sans autre portée que d'essayer de s'orienter personnellement dans une situation qui n'est pas facile...

On est confronté à des contradictions et à des difficultés multiples. Si on a, malgré tout, le souci de répondre sans faux-fuyant de façon concrète à une situation concrète, il faut se prononcer sur les données du moment, y compris sur les échéances électorales. Ne soyons certes pas déterminés par un vulgaire tropisme électoral. Pour autant, plutôt qu'une abstention de facilité, je choisis donc – sur la base de ce qui précède - le vote Mélenchon au 1er tour et le vote Hollande au 2e tour – comme seule traduction possible d'une position en faveur d'une défaite inconditionnelle de Sarkozy .

Ceci dit, je reprends l'antienne: ce qui est vraiment essentiel et déterminant, c'est d'oeuvrer à la préparation de l'affrontement inévitable dans les semaines ou les mois qui vont suivre les élections en combattant pour un front uni de défense des acquis sociaux et de rejet de tous les plans et traités fondés sur le remboursement de la dette et de l'équilibre budgétaire et en cherchant à s'inscrire dans les processus en cours pour une refondation de la représentation politique des travailleurs.

En espérant que tout mon bla-bla ne t'apparaîtra pas trop confus et trop fastidieux, je t'adresse mes salutations les plus cordiales, et compte recevoir tes remarques et critiques, sans craindre une volée de bois vert....

Le 16 avril 2012 - Al


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