S'identifier - S'inscrire - Contact

Lombardie, 1991 - 2010

À propos de l’actuelle situation italienne

Par René Merle • Actualités • Dimanche 18/04/2010 • 0 commentaires  • Lu 1617 fois • Version imprimable


De 1990 à 1992, nous avons, Jean Paul Damaggio et moi, initié et animé un bulletin destiné à l’échange de points de vue et à la réflexion dans la nébuleuse occitaniste : Tr’òc. Au lendemain des élections italiennes, il peut être intéressant de retrouver un article consacré à la Lombardie de 1991, accompagné de nos commentaires croisés au présent (ces commentaires sont en italique). L’article original était en occitan. On en trouvera ici la traduction avec nos commentaires (RM  et J-PD)

Tr’òc n°9, septembre 1991

Lombardie

 

Les écoliers sont plus qu’étonnés devant les cartes américaines ou chinoises : Paris n’est plus au centre du monde, mais New-York ou Pékin. Ainsi, pour les doux rêveurs provençaux et languedociens d’une Europe des régions, l’Occitanie est au centre, sinon du monde, mais du moins de la C.E.E. Tant pis pour les Occitans qui se croient plus voisins du Pays Basque, de l’Océan, de Poitiers, de Paris ou de Lyon : l’Occitanie sera, à mi-chemin du grand axe Milan-Barcelone, ou elle ne sera pas.

[C’était l’époque où nombre d’occitanistes vilipendaient l’État-Nation, plaçaient leurs espérances dans l’Europe des régions et nous traitaient d’« hexagonaux », quitte à placer un nouveau drapeau sur une nouvelle patrie, née d’une histoire revisitée. Et pour cela cherchaient un nouvel amarrage transfrontalier : Catalogne, Italie du Nord. On peut mesurer aujourd’hui combien ce point de vue, qui pouvait alors apparaître celui d’une secte, non seulement a gagné de larges secteurs de l’opinion, par exemple des pans entiers de la social-démocratie et de l’éventail écologiste, mais encore est devenu doctrine quasi officielle des grands barons féodaux qui dirigent nos régions. R.M]

Mais si la réussite linguistique catalane fascine les occitanistes, la totalité de la situation catalane n’est guère évoquée dans les journaux occitanistes (nous attendons les avis des lecteurs de Tr’òc), et il ne semble pas, en dehors de la référence affective aux vallées occitanes, qu’existe un intérêt occitaniste pour le Levant de l’axe, où se produisit, dans les années 1950-1960, le « miracle » qui fit de l’Italie le cinquième Grand économique, ce Nord de l’Italie qui dans sa réussite économique se veut européen, et plus encore « Mittel-Europa ».

[Tant il est évident qu’aujourd’hui encore l’opinion française, conditionnée par les grands médias, au-delà des stéréotypes, ignore à peu près totalement ce qui se passe en Espagne et en Italie. R.M]

Nous parlerons une autre fois de « l’arc alpin » et de ses confins, vallées occitanes, val d’Aoste francoprovençal (où l’identité est une arme pour des communautés économiquement, démographiquement, culturellement menacées par l’appétit de Turin et de Milan), Sud Tyrol de langue allemande, qui regarde au Nord, Frioul (rhéto-romanche), bouleversé par la « modernité » italienne, Turin et Piémont surtout, à propos desquels quelques lecteurs pourraient en dire plus que moi. Un mot seulement ici sur les réponses à la crise italienne que génèrent Milan et la prospère Lombardie.

[sur le statut des langues minoritaires en Italie, cf. : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/Europe/italiedecret1991.htm]

L’Italie se cherche

Car à nouveau l’Italie se cherche : derrière son gouvernement sans envergure, socialiste et démocrate chrétien, et son président gesticulateur et provocateur [Francesco Cossiga], pointent deux ombres : celle d’un De Gaulle (et non pas un « Duce », car le MSI néo-fasciste n’a jamais été aussi bas) qui assurerait le passage de la Première à la Seconde République ; celle des inquiétantes forces occultes, économico-politiques, qui en fait gouvernent vraiment l’Italie, et qui ont su, y compris avec Gladio, la Loge P2, les attentats, les meurtres, empêcher des alternatives dont ne voulaient pas plus les États Unis et l’Allemagne que le Pape et la Mafia. Tout ceci s’avalait pour conjurer le péril communiste : « Turatevi il naso e votate DC ! », « Bouchez vous le nez, et votez démocratie chrétienne ! ».

Ainsi les Italiens acceptaient de payer le boom économique et la société de consommation par l’incapacité (ou la volonté) politique à régler les maux chroniques : partitocratie, défaillance des services publics et de la justice, généralisation d’une criminalité organisée déjà dominatrice dans le Sud, etc. La vie culturelle, une des plus ouvertes d’Europe, des moins encloses dans un nombrilisme à la française, se heurtait à une contradiction majeure : l’intelligentsia n’acceptait la modernisation que dans la distance prise avec le personnel politique qui l’assumait, celui de « l’Italietta » et avec les secteurs archaïques du pays.

Maintenant, avec la mutation du P.C.I en P.D.S réformiste, il n’est guère possible de parler de péril communiste. Le roi est né, et la D.C également. Du coup, les réponses à la crise, qui ne viennent pas d’un niveau national inefficace, mûrissent aux niveaux communal et régional, constitutionnellement déjà importants.

[Il est significatif que la dérive du P.C.I, aujourd’hui achevée par sa transformation en un parti vaguement centre gauche, le P.D., loin de le renforcer, l’a entraîné sur une pente de déclin qui apparaît irréversible. R.M]

Le rôle de la Lombardie

Dans ce cadre, Milan et la Lombardie ont une très grande place. Ils ont donné au personnel politique des noms majeurs, au pouvoir économique et aux médias des « décideurs » essentiels. Mais la vie politique lombarde engendre des phénomènes nouveaux qui méritent attention : c’est ici que sont nés des épisodes décisifs de l’histoire italienne, à côté du Piémont (matrice du Risorgimento, du mouvement ouvrier révolutionnaire, du fascisme, et du réformisme socialiste…).

Milan et la Lombardie sont d’autant plus caisse de résonance des problèmes nationaux que certains, comme la « malavita », le poids de la mafia, viennent du dehors, et du Sud, et trouvent ici de quoi se développer d’une façon « moderne » et « européenne », cependant que d’autres, comme la xénophobie et le racisme qui empoisonnent l’Italie entière avec l’arrivée des extra-comunautaires, des Nord Africains et des Africains noirs, libèrent au Nord la haine, jusqu’ici plus ou moins intériorisée, contre les « Terroni » (« bouseux ») (méridionaux) qui ont tant donné leur force de travail pour la croissance économique du Nord. Cette vague anti « étrangers » emporte même des fidèles traditionnels du mouvement syndical.

Les types de réponse

Trois types de réponses se développent, ouvertes ou fermées :

Sera peut-être réponse ouverte la proposition récente de quelques responsables PDS (ex PCI) de former un groupe unique des réformateurs (PSI, PSDI, PDS), à la commune de Milan, pour une « seconde reconstruction » de la cité (la première étant celle du boom économique des années 1950-1960). Si nous voulons l’unité des réformistes, où commencer, sinon à Milan, écrit U.Borghini, protagoniste de l’initiative. Il est clair que Milan serait ainsi laboratoire national d’une fusion à venir de l’ex PCI et des socialistes. Et qu’il serait aussi lieu de résistance, à valeur nationale, de ceux qui refusent la social-démocratisation du mouvement ouvrier.

[Ce processus n’a pas été tenté. C’est la fusion avec les éléments les plus présentables de la Démocratie Chrétienne qui a prévalu, avec le succès que l’on sait. Avis aux enthousiastes de l’unité avec Bayrou. R.M]

Réponse fermée : dans un contexte d’inefficacité relative des administrations socialistes et DC, et d’abord celle de la commune de Milan, il est banal d’entendre opposer à la crise urbaine, à l’insécurité, à la criminalité, au laisser-aller civique, au chômage, etc., qui seraient le fait des immigrants du dedans et du dehors, une apologie quasi officielle des vertus des institutions et de la population pour de bon milanaise et lombarde, civilisée et européenne. « Dôme connection » des humoristes, où tout marcherait très bien, à l’allemande si… Aux « Lumbard » de prendre encore plus les responsabilités.

Réponse, plus fermée encore : la Ligue lombarde au drapeau blanc à la croix lombarde rouge, recueille 20 % des voix. Les sondages lui donnent entre 25 et 30% pour les élections de 1992. Ligue autonomiste enracinée par son nom dans l’histoire et le souvenir de la Ligue lombarde médiévale (union des cités lombardes guelfes, avec le Pape, contre l’Empereur).

Sur un tempo de mazurca, « Lombardia », l’hymne officiel de la Ligue, commence ainsi : « La sorgiss sui bricch de cristall / L’acqua ciara che scorr in di vall »...

[Chaque année, Bossi et ses « chemises vertes » vont recueillier au pied de ces sommets enneigés l’eau claire du Pô naissant, et vont descendre la vallée, de ville en ville, jusqu’au delta, en consacrant à chaque étape l’eau sacrée de la « Padanie » ! . R.M »

Les occitanophones trouveront à ces parlers nord italiques un air de famille. Mais pour l’heure, la promotion du « Lumbard » n’est guère la visée de la Ligue. Ce n’est pas dans le dialecte, vivant encore et même en ville, que veut s’enraciner la Ligue. La diglossie est forte, et depuis que Manzoni, en balance entre italien et milanais pour écrire ses « Promessi sposi », choisit l’italien, le dialecte, sentimentalement accueilli, n’a jamais été vraiment revendiqué en Langue.

Une enquête sociologique récente montre que dans les électeurs de la Ligue, nombreux sont ceux qui votent pour la première fois, ils sont « tifosi » (supporteurs) du football, télédépendants, peu scolarisés. Mais la Ligue touche aussi artisans et patrons, et a des soutiens forts dans la bourgeoisie. Les ambitions de ce courant national-populiste de droite, qui bien sûr se dit apolitique, est de rassembler les déçus de la D.C et de la Gauche, prolétaires et bourgeois, paysans et urbains, dans un « qualunquisme » (poujadisme à l’italienne) revivifié par le sentiment « national »lombard.

Le sénateur Bossi, chef historique de la Ligue, appelle au refus de l’impôt par les Lombards : « Noi Lumbard, cosi ricchi, cosi sfruttati » (« Nous Lombards, si riches, et si exploités »…). Unie dans la Ligue Nord avec les Ligues sœurs de Piémont et de Vénétie, la Ligue lombarde prépare la république du Nord, dont la capitale sera Mantoue, la cité la plus riche d’Italie pour le revenu par tête.

Ainsi le Nord riche et productif sera séparé du Sud assisté et mafieux. La Ligue Nord prépare sa banque, avec des milliers d’actionnaires espérés dans les milieux de l’industrie et de l’artisanat : institut de crédit géré selon des critères autonomistes « per la gente che è stufa du Roma ». Avec le soutien de secteurs troubles (télé, presse populaire, porno), la Ligue a sa radio, prépare sa télé.

[Il y a presque 20 ans, nous attirions l’attention sur ce phénomène que bien des observateurs français rangeaient seulement au rayon des mouvements régionalistes poussiéreux et folkloriques. Il est évident aujourd’hui que, à la différence du « bouffon » Berlusconi qui surfe sur une opinion dépolitisée et gavée de télé aux ordres, Bossi et la Ligue ont réalisé une vraie percée politique, avec une analyse et un projet dont ils n’ont pas déviés. Leur enracinement interclassiste vient récemment de faire basculer une bonne partie du vote ouvrier du Nord de leur côté. Ainsi Berlusconi est flanqué de deux Droites bien différentes : d’un côté les ex-néo fascistes, reconvertis dans une droite classique et respectable, de l’autre ce très inquiétant phénomène politique sans véritable équivalent en Europe. R.M]

Une affaire à suivre pour les tenants de l’axe Barcelone-Milan.

 

René MERLE

[Cet article m’avait marqué par l’articulation histoire/actualité, culture/politique et cette démarche, qui avait pu éclairer avant d’autres le tournant de l’Italie de 1990, continue d’être féconde, pour réfléchir aux deux histoires de la France et de l’Italie. Oui, Bossi a su jouer en fin politique entre le possible et le souhaitable. Il a su tenir ses positions malgré ses compromis avec Berlusconi et il a su convaincre moins par les médias chers au grand Silvio, que par l’action à la base. Et l’article a su également articuler le vide que laissait le PCI – un vide devenu précipice – et les réponses négatives qui germèrent sur ce néant. La phrase est connue : la politique a horreur du vide, en conséquence la responsabilité de chaque organisation est à la fois une responsabilité vis-à-vis d’elle-même, et vis-à-vis de l’histoire globale. Ainsi l’Italie qui lutte – et elle est toujours là – se retrouve politiquement sans appui. Pour une théorie de l’alternative le va et vient Paris-Rome, Marseille-Milan, Turin-Lyon me semble plus formateur que jamais. J-P. D.]

 


Partager cet article


Archives par mois


La Sociale

Il Quarto Stato