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Quand les champions de la lutte anti-communautaire en appellent à la communauté juive

Par Marie-José Cloiseau • Internationale • Samedi 16/09/2006 • 0 commentaires  • Lu 928 fois • Version imprimable


La récente offensive de l’Etat d’Israël au Liban a été soutenue par une offensive médiatique sans précédent dans l’histoire récente du Moyen-Orient, destinée à justifier la politique de la « communauté internationale », au premier rang de laquelle les Etats-Unis, qui ont réaffirmé par la bouche de Condoleeza Rice leur volonté de promouvoir un « nouveau Moyen-Orient ». Contrairement à l’expédition des Etats-Unis et de ses alliés en Irak, condamnée par la quasi-totalité des peuples des grandes puissances, le dernier développement en date, au Liban, de la guerre d’Israël contre ses voisins, est justifié par le droit de ce pays à se défendre contre les agressions dont il fait l’objet. Seule est condamnée la démesure de la riposte aux enlèvements de militaires israéliens.

Mais la politique d’Israël elle-même n’est jamais critiquée, faisant l’objet d’une sorte de tabou consensuel : le droit d’Israël à exister justifierait tous les moyens. C’est ainsi que dans Marianne, autrefois champion de la laïcité et de la lutte contre le communautarisme, le soutien à la politique d’Israël a culminé, dans le dernier numéro du mois d’août, dans un vibrant appel de Jean-François Kahn, intitulé « Lettre ouverte aux Juifs communautaires ». On y retrouve, outre un appel explicite à une communauté juive dans la France laïque tel que ne le désavouerait pas Nicolas Sarkozy, tous les poncifs et autres euphémismes destinés à justifier une politique criminelle, dont la responsabilité incombe non seulement à Israël, mais aussi à toute la « communauté internationale ».

1. Israël a « le droit de se défendre ». De quel Israël parle-t-on ? D’un Etat qui a été imposé par la force au Moyen-Orient par des grandes puissances, qui s’en sont continuellement servies comme d’une arme contre la souveraineté des peuples, contre le nationalisme arabe, contre les aspirations de ces peuples à préserver la pluralité de leurs sociétés. Israël a été fondé comme le premier Etat théocratique dans cette région, un Etat raciste, communautariste, encourageant en retour les tendances les plus régressives en présentant une colonisation comme une guerre de religion. Au Liban, il a pris le relais de la politique française de communautarisation de la vie politique, destinée à protéger les populations chrétiennes (en 1926 déjà !) contre le fanatisme musulman. C’est ainsi qu’Israël a soutenu le parti phalangiste pendant la guerre du Liban, entraînant entre autres les massacres de Sabra et Chatila.

2. Le désarmement du Hezbollah : la montée en puissance de ce parti est le résultat du non-respect par Israël des accords d’Oslo, qui prévoyaient le droit au retour des Palestiniens. La présence des réfugiés dans les Etats arabes environnants a entraîné la fixation de populations déracinées, à peine acceptées, sans droits civiques et sans moyens de subsistance autre que l’aide humanitaire.

3. « Rien n’est plus tabou » ? Et la poursuite de la colonisation en Cisjordanie ? Et le statut des populations arabes d’Israël ? Et l’antisémitisme qui a été encouragé partout en isolant les populations juives des pays arabes pour les forcer à émigrer ? Et la doctrine sioniste (« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »), qui n’accorde que des droits à Israël, en l’exonérant de ce qui aurait dû être son devoir le plus sacré s’il avait respecté ses engagements, à savoir la création d’un Etat palestinien ? Et le droit de contester cette même doctrine sioniste, aujourd’hui assimilée à de l’antisémitisme (grâce entre autres, aux déclarations du président iranien, amalgamant la négation de la Shoah et le droit à l’existence d’Israël).

4. « L’être au monde de l’Etat juif » : C’est la volonté des grandes puissances au sortir de la guerre de créer un nouveau ghetto juif pour protéger les survivants de la Shoah. Mais aussi de redessiner la carte de leur propre domination après le démantèlement de l’Empire ottoman. Parce que les grandes puissances, ce qu’on nomme aujourd’hui la « communauté internationale », ont de tous temps cherché à diviser et à dominer les peuples, là-bas comme ailleurs, surtout depuis que les pays arabes représentent un enjeu économique stratégique.

5. « L’isolement diplomatique » ? Quelle est aujourd’hui la grande puissance qui envisage d’imposer, sous peine de sanctions par exemple, le respect des différents accords auxquels Israël a souscrit depuis sa création ? Présenter un Etat surarmé par la première puissance du monde et soutenu par tous les autres comme une victime, c’est encore un effet d’une propagande éhontée.

6. Les « dérives » et les « faux pas » : Jean-François Kahn, comme le reste de la « communauté internationale », ne reproche à Israël que la démesure de sa riposte et les erreurs tactiques qui lui ont fait perdre la guerre contre le Hezbollah. Mais qui a fait en sorte que les partis les plus fondamentalistes soient parvenus au pouvoir dans les pays spoliés par la politique de conquête d’Israël ? La politique communautariste des grandes puissances et d’Israël n’a eu de cesse d’interdire, de discréditer les partis laïques. L’abandon de la solidarité envers les peuples au profit de la lutte contre toute forme de résistance : quand les grandes puissances ont décidé de geler l’aide aux Palestiniens au prétexte d’un mauvais vote, c’est l’Iran d’Ahmadinedjad qui prend le relais. Quand les grandes puissances ont applaudi le pillage du Liban par Rafic Hariri sous prétexte de reconstruction après la guerre, c’est le Hezbollah qui s’est chargé de l’aide aux populations exsangues. Aujourd’hui encore, seul le Hezbollah a les moyens d’aider ces populations à reconstruire leur pays dévasté. Pourquoi serait-il désavoué ? L’Etat libanais n’a plus les moyens de reconstruire ce qui a été détruit par Israël parce que la politique de reconstruction de Rafic Hariri (l’ami intime de Jacques Chirac) a créé une dette monstrueuse : 40 milliards de dollars. Qui sont les heureux détenteurs de cette dette ? Même la société Halliburton, qui a fait la fortune de Condoleeza Rice, n’est pas sur les rangs pour une nouvelle reconstruction : il n’y a plus rien à piller au Liban.

7. Jean-François Kahn nous présente l’Etat d’Israël comme un « Etat socialiste » et qualifie ses exactions d’« attitudes », craignant que la « droite dure » ne conduise à « une politique aventuriste de radicale confrontation ». Mais à quoi assistons-nous depuis la création de l’Etat d’Israël ? Il en appelle à la « solidarité des amis d’Israël » pour le libérer de ses « errements », d’ « un certain racisme ». Tous ces euphémismes seraient qualifiés de complaisance fanatique et criminelle s’ils s’appliquaient à n’importe quel autre régime.

8. La cerise sur le gâteau : après avoir rappelé ses engagements anti-communautaristes et laïques en France, Jean-François Khan en appelle à « refaire de la population juive communautaire, enfin libérée, l’aile marchante du combat démocratique, humaniste et antiraciste ». Il ne s’agit pas de combattre ce communautarisme-là, qui se trouve de fait légitimé, mais de l’émanciper de sa « terreur ».

Pourtant, si on voulait tirer une leçon de cette guerre-là, au même titre que de toutes les guerres qui sont menées au nom de la liberté, de la démocratie ou de la lutte anti-terroriste, dans cette région comme dans d’autres, c’est bien qu’elle n’a fait que renforcer toutes les tensions à l’œuvre, qu’elles soient religieuses, identitaires ou ethniques. Les peuples ont tous le droit de vivre en paix, mais jamais au détriment des autres peuples. L’Etat d’Israël doit respecter les accords qu’il a signés, au besoin par la coercition de la part de la « communauté internationale ». Les crimes contre l’humanité dont il s’est rendu coupable contre le Liban, et qu’il continue à perpétrer tous les jours contre le peuple palestinien, peuvent et doivent être jugés comme ils le seraient s’ils étaient le fait de n’importe quel autre Etat. Pas par une communauté de croyants, mais par la communauté humaine toute entière.


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