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Quand M. Chevènement vend son droit d’aînesse pour un plat de lentilles…

Par Denis Collin • Archives • Lundi 11/12/2006 • 0 commentaires  • Lu 567 fois • Version imprimable


Dans une mise en scène bien digne de cette politique-spectacle qui tue la politique, M. Chevènement vient donc d’annoncer son ralliement à Mme Royal, avec armes et bagages et moyennant dix postes réservés au MRC, dont, notamment, la circonscription de Belfort dans laquelle le dirigeant du MRC avait été battu en 2002… Dix députés : voilà la réalité du « bien commun » invoqué par M. Chevènement pour justifier son ralliement. À quoi Mme Royal répond en évoquant « la joie qui a été la (sienne) de participer à un gouvernement avec Jean-Pierre Chevènement. Nous étions en phase, nous n'avons jamais cessé de l’être ».

Ceux qui ont combattu pour le « non » au TCE avec Jean-Pierre Chevènement alors que Mme Royal les insultait ou les menaçait de privatiser les crèches en cas défaite du projet de constitution concocté par Giscard, ceux-là seront donc étonnés d’apprendre que Mme Royal a toujours été « en phase » avec M. Chevènement. Comme seront étonnés ceux qui apprennent que, tout compte fait, en vertu de sa lecture très spéciale du « bien commun », M. Chevènement est « en phase » avec Mme Royal qui vient de soutenir la construction du mur israélien contre les Palestiniens, l’exigence que l’Iran n’ait pas accès au nucléaire civil et autres calembredaines qui ont pu faire dire à des commentateurs d’ordinaire modérés qu’elle inventait pour la France le « bushisme sans Bush ». Au lendemain de sa prestation de Porto où Mme Royal a affirmé qu’elle était à l’unisson des sociaux-démocrates européens, tous partisans du TCE, voilà que le dirigeant du MRC fait avaler à ses troupes (84% des délégués) « la réconciliation entre la gauche du oui et la gauche du non (au référendum européen de 2005) ».

M. Chevènement s’était, au long de sa carrière, taillé une image de « statue du commandeur » de la gauche. À la tête du CERES, il avait joué un rôle capital lors de la création du nouveau Parti Socialiste à Épinay en 1971. Il fut aussi un des artisans de l’union de la gauche, un des adversaires résolus de la mainmise de la « gauche » chrétienne CFDTiste et rocardienne sur le PS, un des principaux rédacteurs du « projet socialiste pour les années 80 » qui devait servir de base à la campagne conduisant à la victoire de François Mitterrand en 1980. Deux fois démissionnaires du gouvernement pour désaccords politiques profonds, il voulait montrer qu’il n’était pas fait de cette très malléable matière dont on fait les politiciens arrivistes. M. Chevènement a des principes. En 1991, hostile à la guerre du Golfe, il quitte le ministère de la défense et va fonder le MDC, un parti qui ne décollera jamais et que les belfortains goguenards avaient surnommé « le mouvement du coin »… En dépit de ses défauts bien connus des habitués, M. Chevènement bénéficiait au sein de la gauche républicaine d’un certain respect. L’ultime « coup » de ce dimanche 10 décembre vient briser l’idole. M. Chevènement vient de se piétiner lui-même : on le prenait pour un homme à principes. Voilà qu’il présente sa candidature quand le PS ne lui offre que trois circonscriptions réservées et qu’il la retire contre dix circonscriptions… Personne ne peut se réjouir de ce nouveau coup que ce grand professeur de morale républicaine vient d’infliger à la dignité du combat politique.

Pourtant, la reddition de M. Chevènement et son retour au bercail d’un PS royalisé ne sont pas une véritable surprise. Son républicanisme a toujours été teinté de couleurs très bonapartistes. Partisan du régime présidentiel, il s’est vu en 2002 dans le rôle de « l’homme de la nation », l’homme providentiel qui, s’élevant au-dessus des classes sociales et des factions en lutte, sauve l’État. Parti sur une ligne républicaniste de gauche, qui lui avait valu dans un premier temps la sympathie de très nombreux électeurs de gauche dégoûtés par la politique d’abandon du gouvernement Jospin, M. Chevènement a cru qu’il pouvait s’émanciper de cet encombrant héritage du socialisme français. Au lieu de se présenter, lui le cofondateur du renouveau socialiste, comme le candidat de la gauche populaire authentique, il a cherché des alliés du côté de la droite « souverainiste » – des amis de M. Pasqua comme M. Abitbol jusqu’à quelqu’un comme Paul-Marie Couteaux, ancien trotskyste ayant viré sa cuti et devenu un défenseur de la France éternelle construite par la monarchie capétienne. Entre les deux tours, en 2002, M. Couteaux devait d’ailleurs appeler à voter pour le candidat du FN… Cette tentation bonapartiste a fait immédiatement perdre à M. Chevènement la vague de sympathie qu’il avait rencontrée dans l’électorat socialiste traditionnel – un mouvement qui a bénéficié pour une part au candidat de la LCR ! À vouloir jouer sur les deux tableaux, à se présenter au-dessus des camps en lutte, il a fini par perdre sur les deux tableaux se retrouvant avec un médiocre score dépassant de peu les 5%, à égalité avec les autres « petits candidats », écologistes ou trotskystes. Le « Pôle républicain » qui l’avait soutenu ne résista pas à l’épreuve. Les élections législatives parachevèrent la débandade, M. Chevènement tentant de sauver quelques places par un accord de désistement inconditionnel pour les candidats du PS, accord qu’il avait refusé dans les mois précédents. Ce qui n’empêcha nullement le PS de présenter des candidats contre lui et de le faire battre.

La dernière aventure politique de M. Chevènement a commencé il y a quelques mois. Dans un premier temps, il s’était rapproché de Laurent Fabius, tenant à ses côtés meeting à Bron, au nom d’une ligne d’union de la gauche qui est celle que M. Fabius devait soutenir dans la compétition interne au PS pour la désignation du candidat aux présidentielles. Mais très rapidement, il devait changer d’orientation. Sans attendre le vote du PS le 16 novembre, il annonçait sa candidature, ménageant Mme Royal et concentrant ses critiques sur le programme du PS. Au fil des jours, il soulignait ses convergences avec Mme Royal, sur la sécurité, sur la morale, sur l’ordre « républicain », laissant de côté la question européenne et montant en épingle les critiques de la candidate « socialiste » sur la BCE, critiques bien inoffensives qui sont aussi celles de M. de Villepin…

On peut donner à cette trajectoire quelques éléments d’explication. La ressemblance entre la tentative d’aller en 2002 au-delà de la droite et de la gauche et aujourd’hui au-delà du oui et du non n’est sans doute pas fortuite. Elle est typique de cette attitude générale consistant à se situer au-dessus de la mêlée, au-dessus de la bataille réelle qui déchire le pays. Le rapprochement avec Royal n’est donc pas simplement une affaire de répartition des postes mais bien comme M. Chevènement l’indique un rapprochement « de personne à personne ». Car cette posture est aussi celle de Mme Royal : s’émanciper par rapport à la gauche, à son programme – Mme Royal se contrefiche du programme du PS – et chercher « sur l’autre rive » des alliés. D’où la mise en avant du volet sécuritaire et du goût prononcé pour la « morale ». Et du même coup, l’élimination des questions qui fâchent, comme l’Europe ou les revendications sociales.

Le dirigeant du MRC a toujours eu tendance à confondre la République avec la « nation éternelle » et la souveraineté du peuple avec la « puissance de la France dans le monde ». La République qu’il admire en réalité, ce n’est pas la République sociale, mais bien cet « Empire sans empereur » dont parlait Engels. Les méthodes de gouvernement intérieur des mouvements et partis qu’il a fondés reflètent parfaitement cet état d’esprit : autoritarisme, organisation d’une « cour » de fidèles, quel que soit l’état d’esprit de membres du parti, organisation systématique d’une sorte de culte insidieux du « chef » qui consulte et prend ses décisions seul, car sa « stature » le met au-dessus du commun des mortels. La constitution gaulliste est structurellement son modèle. Mais ce modèle est incompatible avec le républicanisme. Pendant longtemps ces défauts étaient compensés par des qualités réelles d’analyse et par la capacité à prendre quelques décisions courageuses, comme en 1991 ou comme dans la bataille contre Maastricht, contre l’euro ou contre le TCE. Après le ralliement royaliste, ne restent plus guère que les défauts. François Mitterrand, un connaisseur, porta sur le CERES quelques jugements assassins : des « révolutionnaires en peau de lapin », de « faux bolcheviks et de vrais petits-bourgeois ». M. Chevènement s’acharne à lui donner raison.

 


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