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Que s’est il réellement passé au Mali ?

Par Vincent Présumey • Internationale • Samedi 09/02/2013 • 1 commentaire  • Lu 1402 fois • Version imprimable


On nous joue un conte de fées. La France libératrice, et nullement coloniale, aurait délivré les peuples du Mali. L’analyse concrète du réel est ici indispensable : les slogans ne sauraient suffire à combattre sérieusement la politique de l’impérialisme français. En fait, ils font son jeu. Se contenter de dire « Dehors les troupes impérialistes » au moment précis où la majorité des Maliens, y compris les émigrés dans la classe ouvrière en France, saluent cette intervention qui les a soulagés d’une menace barbare et terrible, c’est faire une cruelle démonstration d’incapacité à réfléchir, entendre et voir, d’où l’ordre impérialiste ne peut que sortir conforté.
L’intervention française peut apparaître rétrospectivement, et momentanément, comme ayant été bien planifiée, bien organisée et bien programmée à l’avance, qu’on la loue ou qu’on la condamne. La première chose pour comprendre le réel est de défaire cette illusion. Nous venons d’assister à une série d’improvisations, qui, certes, se sont « bien passées » du point de vue de la France, pour l’instant.
Des plans d’intervention existaient bien évidemment, mais ils n’étaient pas conçus pour s’appliquer aussi vite. Jusqu’au 10 janvier, la France était sur un rythme beaucoup plus lent, dont la ligne directrice était toujours la même : ne pas laisser les peuples du Mali former une nation souveraine qui se libère elle-même, utiliser l’intervention islamiste au Nord du pays pour le mettre sous une tutelle aggravée, faire jouer les relais régionaux (ivoirien et burkinabé notamment) pour ne pas être ouvertement en première ligne, et tenir compte de la pression de l’impérialisme nord-américain, en l’occurrence combinée à celle de l’Etat algérien, poussant en avant certaines composantes des groupes occupant le Nord du Mali comme plus « modérés » que d’autres, pour les incorporer à une « solution négociée ». 
Cette manière de procéder à échoué d’un coup, tout a sauté autour des 9-10 janvier, quand des secteurs de ces groupes ont soudain attaqué en direction du Sud-Ouest. L’objectif vraisemblable de ces factions, en rivalité avec d’autres, était Sévaré, aéroport stratégique proche, plutôt que Bamako, grande métropole à plusieurs centaines de kilomètres. Mais l’effondrement de l’appareil d’Etat malien, entraîné dans le chaos par la corruption et les dissensions d’une armée néocoloniale n’ayant strictement plus rien de national et formant une sorte de garde prétorienne prédatrice qui veillait seulement à empêcher la mobilisation populaire pour libérer le pays et à prélever sa rente, créait un vide total entre Sévaré et Bamako. Le risque était réel, non d’une prise rapide de Bamako ainsi que l’ont affirmé M.M. Hollande et Fabius, mais d’un affrontement sanglant entre islamistes et population si ceux-là s’étaient avancés dans cette direction. Le déplacement de la guerre sur Bamako aurait ouvert une phase toute nouvelle, mettant en première ligne la population elle-même, n’ayant plus le choix que d’être otage ou actrice.
D’où l’intervention française improvisée, en dehors de toute « légalité internationale » (ce qui, à vrai dire, ne la rend ni plus ni moins « légitime » que bien des interventions impérialistes dotées de la dite « légalité » ! ), pour stopper net cette avancée et se substituer rapidement tant aux mouvements populaires naissants qu’à l’armée malienne priée de rester dans les soutes, et en même temps préservée pour la suite des évènements. La bonne organisation technique et logistique, ce type d’opération étant conçu et prévu depuis longtemps, ne contredit pas ici l’improvisation.
Il fut alors clamé haut et fort par M.M. Fabius et Hollande qu’il ne s’agissait que de stopper l’avance « terroriste », selon leurs termes désormais employés pour ne pas nommer les choses. Car il est frappant de constater cette volonté délibérée de ne pas appeler les islamistes des islamistes et de ne pas désigner l’ « ennemi », si ce n’est d’une façon mythique singeant la rhétorique de Georges Bush. Les forces occupant le Nord Mali sont des groupes réactionnaires n’ayant strictement rien d’anti-impérialiste ou d’anticolonial, financés qu’ils sont eux-mêmes par la rente pétrolière qatarie et saoudienne et truffés d’espions et de mercenaires impérialistes. Leur capacité opérationnelle leur a été procurée par l’intervention des impérialismes français et britannique en Libye, entrainant l’OTAN, qui court-circuita le début de révolution contre Kadhafi, provoqué au printemps 2011 par les révolutions égyptienne et tunisienne entourant la Libye. L’Etat libyen a alors explosé et des groupes armés issus de cet appareil d’Etat, prestement convertis de kadhafistes en islamistes, ce qui ne leur a manifestement posé aucun dilemme politique ou moral, se sont répandus dans le Sahara, une partie d’entre eux débouchant au Mali où ils ont submergé les mouvements touaregs. Le gouvernement français s’abstient de qualifier cet « adversaire ». Il ne faut pas dire ce que tout le monde sait :
-que si l’impérialisme français peut jouer les pompiers c’est qu’il a été le premier incendiaire,
-que les destructeurs de mosquées et de manuscrits à Tombouctou sont appuyés par la contre-révolution islamiste déclenchée dans le monde arabe par les Frères musulmans et appuyée par les ci-devants policiers et tortionnaires des régimes renversés de Ben Ali à Moubarak.
-que cet islamisme est colonialiste envers les peuples noirs du delta du Niger, et même esclavagiste, et que sa manne financière est de provenance impérialiste, via les retombées de la rente pétrolière.
-qu’en prime une partie des organisations dites islamistes sont ici pénétrées par les « services » d’un autre appareil d’Etat, celui de l’Algérie.
Pour ne rien évoquer de tout cela, la France parle des « terroristes » et se contente de dire qu’elle est le bien face à un mal que l’on ne doit pas analyser, ce qui est une première marque de faiblesse au cœur même de l’apparente démonstration de force à laquelle nous venons d’assister.

Deuxième étape : une fois Mopti et Sévaré protégés et Konna dégagé, les groupes occupant le Nord Mali ont réagi d’une façon très désordonnée. Une partie d’entre eux a tenté une attaque dans la zone Nord-Ouest, proche de la Mauritanie, pendant que la prise d’otage et l’attaque militaire de la grande centrale gazière algérienne d’In Amenas, près de la frontière libyenne, se déclenchait, attestant pour le moins d’une onde de choc profonde en Algérie. Après quoi les touaregs évacuaient toutes les villes de la boucle du Niger et les groupes islamistes décidaient de ne pas résister, se contentant de brûler un maximum de livres avant de partir. Le gouvernement français, quatre jours après avoir proclamé qu’il ne venait pas pour reconquérir Tombouctou, était dans l’obligation de foncer sur Tombouctou, puis sur Kidal, ralenti seulement par les tempêtes de sable. L’Etat islamiste de l’Azawad, cette fiction sinistre, se dissolvait d’un seul coup sous l’effet des facteurs poussant à sa décomposition de l’intérieur, et se réduisait aux grottes des montagnes dans les déserts du Nord, y formant probablement un réduit militaire difficilement prenable.
Il est donc possible de faire croire à une reconquête de la boucle du Niger là où l’armée française et ses supplétifs africains n’ont fait qu’occuper un vide stratégique dans l’urgence. Cette conjugaison de circonstances exceptionnelles est excellente pour la présidence française, qui de son point de vue aurait bien tort de ne pas en profiter. La majorité des Maliens sont heureux de ce qui vient de se passer puisque leur ennemi principal, les islamistes, sont momentanément défaits. 
Les Touaregs et les Arabes sont l’exception : ils ont peur de payer pour les islamistes. L’indépendantisme touareg vient de subir une défaite politique historique, car démonstration a été faite qu’un Etat touareg indépendant n’est possible, dans ce qu’est le monde actuel, que comme une dépendance de services secrets et de trafics mafieux des forces économiques et militaires mondiales qui se moquent bien des pauvres touaregs. Pire : ce que pas mal de gens de gauche en France, ne connaissant guère que des récits à l’eau de rose forgés à l’origine par les pères blancs catholiques sur les « hommes bleus du désert », ignorent, c’est que les dits Touaregs, dans l’Azawad, ne forment que 5% de la population. Le reste est surtout Songhai. Une pseudo indépendance faisant des touaregs les intendants esclavagistes de la domination islamiste, voila ce qu’aurait été l’Azawad « touareg ». En réaction, ces populations du désert sont menacés d’un racisme réactif et violent.
Des partisans conséquents du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne pouvaient que combattre pour que les peuples du Mali s’organisent eux-mêmes pour libérer l’Azawad, pour des élections libres à une constituante malienne, pour l’organisation et l’armement indépendants des peuples de la boucle du Niger, pour dégager les Touaregs de l’emprise islamiste et leur permettre de faire entendre leur voix dans ce cadre. Quand l’intervention française s’est produite, ils ne pouvaient en aucun cas s’y opposer, sans pour autant cautionner politiquement le gouvernement français. Pas plus, pour faire une comparaison frappante, que des résistants français en 44 voulant pourtant se libérer eux-mêmes ne pouvaient s’opposer au débarquement de Normandie. Et leurs camarades en France devaient expliquer, expliquer et encore expliquer pour empêcher les citoyens d’être dupes de ce qui est en train de se passer : se contenter pour cela de crier « Troupes françaises hors d’Afrique » en lieu et place des explications nécessaires, n’a eu d’autre effet que de conforter l’impérialisme.

Maintenant, nous sommes en mesure de dire que l’impérialisme français, précisément, ne peut pas apporter de solution.
Parce qu’il est à l’origine de l’incendie qu’il prétend éteindre. Depuis le génocide commis sous son patronage et avec son assistance active au Ruanda en 1994, l’impérialisme français est un facteur majeur de désordre sur le continent africain. Ceci n’a hélas pas changé miraculeusement par la magie des bourreaux de Tombouctou, que l’impérialisme français a d’ailleurs largement laissé commettre l’irréparable contre la culture humaine, et même contre l’islam.
Parce qu’il ne défend rien d’autre que ses intérêts propres, qui sont avant tout d’empêcher que les peuples ne s’organisent eux-mêmes. Paradoxalement, le Sahara n’est plus un désert, en tout cas aux points de vue économique et géopolitique. Il n’y a pas que les islamistes qui se sont imaginés faire un Sahelistan contre les peuples de la région. Il y a aussi Areva, basé au Niger. L’explosion de l’Etat libyen a créé une situation saharienne nouvelle qui n’est pas près de prendre fin.
En prétendant ainsi « donner la parole aux Africains », la France remet en selle l’armée malienne qui est le principal obstacle à la souveraineté des Maliens et le facteur n° 1 de prédation interne et d’empêchement à l’organisation des peuples eux-mêmes. Meilleur allié objectif (seulement objectif ?) des islamistes, qui progressaient à chaque coup du colonel Sanogo, l’armée malienne est aujourd’hui suspectée de commettre des crimes sur les arrières des forces françaises. Les peuples du Mali, qui ont applaudi la défaite des islamistes, sont sans aucun doute déjà en train de constater que l’intervention française réinstalle contre eux l’obstacle principal à leur émancipation et à leur souveraineté.
Ceux qu’aurait nantis d’une profonde autosatisfaction le fait d’avoir lancé le mantra « troupes françaises hors d’Afrique » entre le 10 janvier et le discours de Hollande à Tombouctou » peuvent aller se coucher. Mais c’est en fait maintenant que les Maliens ont le plus besoin du soutien des partisans conséquents du droit des peuples. 
VP, le 2 février 2013.

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Commentaires

Re: par Vincent Présumey le Vendredi 15/02/2013 à 19:44

Dans cet article repris par Denis Collin, je ne suis délibéremment pas rentré dans les distinctions entre les mouvements présents au Nord Mali, car ce n'était pas nécessaire à mon propos principal. Le MNLA est effectivement à mettre sur un plan autre que les djihadistes, mais ne peut pas être pour autant être pris pour un mouvement "laïque" et "national" ainsi qu'on le présente souvent. Il a pour le moins servi de cheval de Troie aux djihadistes et la porosité entre eux ne fait pas de doute.



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