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Revive la République

Par Gilbert Molinier • Bibliothèque • Lundi 03/10/2005 • 0 commentaires  • Lu 1429 fois • Version imprimable


Denis Collin reste un auteur intempestif. A l’heure où l’on ne parle que d’éthiques, il écrit Questions de morale(1) ; la géographie se réduit-elle aux régions et à l’Europe, il écrit Revive la République... Bien qu’il soit d’actualité, son dernier ouvrage, Revive la République dont on ne dira ici que quelques mots, est et restera un certain temps à contre-temps. Tous ceux qui semblent vouloir faire du passé table rase au nom de la modernité, « politiciens européistes et journalistes incultes » (p.194) baignant dans ce que Sloterdijk appelle « die Normalität als Glücksgefuhl » feraient bien de méditer une des leçons contenues dans ce livre : si l’on veut penser l’avenir, il faut aussi se tourner vers le passé.

 

Ecrit dans une époque furieuse, ces « années d’orgie » (p.3), pudiquement nommées « néolibérales », ce livre est porté par une saine colère, une fraîcheur et une franchises devenues aujourd’hui une marque d’incorrection politique. Cette passion de la tête, comme disait Marx, est surtout apparente dans les chapitres consacrés à « L’effondrement du marxisme », « Propriété et institutions politiques » et « La question de l’Europe ». Et je ne dis rien des pages aussi caustiques que vraies sur le livre de Negri, Empire, métaphysicien de la politique ayant revêtu « la robe de bure du saint-mendiant ».

Ensuite, ce livre navigue artistement entre philosophie et politique de telle sorte que la philosophie éclaire les limites intellectuelles comme elle montre du doigt les errements moraux de la politique et que, réciproquement, la politique stigmatise les paralysies congénitales de la philosophie. Toutefois, ce mode d’exposition recèle un danger pour autant qu’il est toujours possible, même à son insu, d’être tenté de trouver une solution philosophique à une question politique.

En même temps, le contenu de ces chapitres est tout à fait convaincant, au moins dans le détail des descriptions. Par exemple, dans le chapitre intitulé « L’effondrement du marxisme », Denis Collin met en évidence de nombreuses contradictions, impasses pratiques et théoriques, aussi bien apparentes dans l’œuvre de Marx que dans ce que s’en est réclamé comme « socialisme réel ». Il montre à grands traits qu’il est impossible d’éviter la lecture du livre III du Capital si l’on veut comprendre quelque chose au capitalisme financier. En cet endroit, « sa théorie a une valeur prédictive assez remarquable » (p.146). Impossible aussi d’éviter Marx si l’on veut comprendre le mécanisme de l’exploitation capitaliste... Mais il montre aussi que « La philosophie de l’histoire de Marx est de part en part idéaliste . » (p. 148). Et il ajoute : « Le problème principal, peut-être, sur lequel échoue la théorie marxiste demeure cependant le problème politique proprement dit. » (p.149) et que « l’idée marxiste de la dictature du prolétariat comme ‘Etat dépérissant’ est de part en part inconsistante. » (p.157)... Malheureusement, il est à craindre que toutes ces remarques de bon sens ne soient pas encore audibles. Raison de plus pour le dire et l’écrire, et là, je crois qu’un pas est franchi. On regrette cependant que Denis Collin n’ait pas évoqué, même à grands traits, les conflits intestins, fratricides, entre les franges « marxistes », histoire d’aller dans les coins. Faire le ménage oblige à nettoyer les coins, derrière les portes... La Révolution bouffe ses enfants...

De la « démocratie », ils en ont plein la bouche. Aujourd’hui, il est convenu de causer de la « démocratie » sous cette forme-là : « Dans nos démocraties... » Il semblerait même que le sommet du développement spirituel étatique consiste à atteindre l’âge démocratique. De ce point de vue, le Japon, l’Allemagne, l’Italie, les Etats-Unis, l’Espagne, la France... sont des « démocraties ». Les mauvais esprits, l’Irak, l’Afghanistan, l’Iran, la Chine, etc. sont sommés, aussi bien manu militari, d’ajuster et de tailler leurs oripeaux aux canons de la pureté démocratique. Mais l’a-t-on suffisamment remarqué ? On ne parle plus, plus personne, en France, ne parle de la « République française » ; plus personne, en France, ne parle de la « République ». Ce terme a presque disparu, presque complètement déserté le discours politicien. Comme il a disparu du langage courant. Jusqu’à une époque récente, il était convenu de parler de la « République française ». Les Français avaient même une expression pour exprimer leur particularité : « Mais on est en République ! On est libre. » La langue est l’arène de la lutte des classes. Intempestif encore, Revive la République repose vigoureusement la question de la « République ».

On regrette alors que les deux premiers chapitres de Revive la République ne marquent pas ce glissement conceptuel et soient consacrés à la « Démocratie » (« La démocratie en crise », puis « De la démocratie en Amérique »). Si l’on en reste au langage courant, au moins à titre de point de départ d’une analyse, et d’un seul point de vue français, on peut bien dire que les Etats-Unis sont une démocratie - on parle communément de la « démocratie américaine » -, mais on n’évoque la « République américaine ». Par exemple encore, on peut bien considérer que l’Angleterre est une démocratie, mais il est très difficile d’admettre qu’elle soit une « république ». Comme il vient automatiquement dans la langue commune que la RFA est « République fédérale... », mais on ne parle pas de la « République allemande ». La seule « République allemande » qui existât fut la « République de Weimar », une catastrophe historique. De la même façon, personne, du moins en France, n’a jamais parlé de la « République italienne », on désigne simplement « l’Italie ». La « République espagnole » est un court épisode, tragique aussi, de l’histoire de l’Espagne... Sur cette question, je ne suis pas sûr que Revive la république atteigne la logique spéciale de l’objet spécial.

Autre question. Grand coup de pied dans l’héritage trotskyste. La révolution mondiale... Le parti pris de Denis Collin trace, encore à grands traits, les contours d’une « république sociale » : « soit le capital en finit avec la république, soit la république devient une république sociale dans le plein sens du terme. » (p.181) Les développements que l’auteur consacre à la « République sociale » sont très intéressants. Dans le détail, ils emportent l’adhésion. Ils mettent en évidence des contradictions intellectuellement et politiquement éprouvantes. Je pense notamment à tout ce qui est écrit sur le "citoyen"-"propriétaire".

Reste la lancinante question de la réalisation concrète et pratique de ce projet. L’auteur écrit : C’est donc potentiellement une alliance majoritaire qui pourrait se retrouver derrière les idées... » (page 225). Comment peut-on se « retrouver derrière des idées... » ? Par son imprécision, une telle formulation indique qu’on reste encore, sinon dans le mystère de l’action politique, du moins dans le volontarisme politique, idéaliste en son essence, que, par ailleurs, tout le livre dénonce vigoureusement. C’est sans doute la raison pour laquelle l’auteur propose une solution queue-de-poisson en en appelant à une révision... constitutionnelle : « Si on veut un changement politique réel, une véritable alternative, il faut commencer par le commencement, et le commencement, pour nous, en France, ce sont les institutions de la République [...] nous avons besoin d’une nouvelle République » (p.207). Certes, la Constitution de la Vème République est monarchique, mais on objectera à l’auteur que c’est la même république qui a accordé le droit à la retraite pleine à l’âge de 60 ans et qui l’a retiré. Donc, reste posée, d’abord, la question de l’activité (et de l’existence !) des forces sociales qui construiront cette « république sociale ». Aujourd’hui, ces forces sociales n’existent pas en tant que forces.

En même temps, Denis Collin rappelle que "Ce qui manque le plus, c’est un renouveau théorique, un renouveau de la discussion publique qui permette de tracer une voie..." (p. 226). A celui-ci, il a apporté ton écot. Espérons qu’il soit entendu par-ci, du côté des « trotskystes », et par-là, du côté des « staliniens », et même au-delà. L’urgence « obligera »... Théorie... Pratique... Chantiers de nouveau en friche à l’assaut desquels l’auteur s’est attaqué. On revient à la formulation classique de Lénine : Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. Sans mouvement révolutionnaire, pas de théorie révolutionnaire.

A cause de circonstances atmosphériques défavorables, ce livre a cette facture obligée, sinon de science-fiction, du moins d’anticipation. Il est écrit au présent comme tension entre le passé et l’avenir. Les spécialistes de la nutrition disent que l’on doit sortir d’un bon repas, non pas avec la faim au ventre, mais avec l’envie d’en avoir un tout p’tit peu plus. En lisant Revive la République, on apprend beaucoup, l’envie vient aussi d’en savoir plus. Pari gagné ! Ce n’est pas le moindre des mérites du livre de Denis Collin de montrer que tout est à recommencer, depuis les fondements et de prendre le risque de « faire des propositions ».

Gilbert Molinier

REVIVE LA REPUBLIQUE !

par Denis Collin - éditions Armand Colin


Notes
(1) Questions de morale, Armand Colin, 2003


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