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Sabra et Shatila sont de retour

Par Jacques Jedwab • Internationale • Lundi 18/09/2006 • 0 commentaires  • Lu 816 fois • Version imprimable


Je suis né en 1946 de père et mère juifs polonais, otages à leurs heures, vivants par miracle.
Je suis un juif. J’écris un juif, pas juif. Je tiens au un, parmi d’autres tel qu’en lui-même.
Ce sont des jours d’horreur et de honte.


D’horreur parce que la guerre que les israéliens mènent aux peuples palestinien et libanais est une guerre d’abord contre les gens, contre les hommes, les femmes et les enfants qui n’ont commis d’autre crime que de vivre là.
C’est une guerre bâtie sur le paradigme de la guerre moderne où l’aviation frappe, l’artillerie frappe et détruit avec une précision millimétrique, ce que l’homme a construit, ce qui lui permet de vivre et de respirer. C’est une guerre où les morts sont collatérales, les blessures sont collatérales où les gé- néraux ont tout en main, la cruauté et la mansuétude.
On tue la paix. La distinction entre la paix et la guerre est abolie. La paix du soir, ce sentiment océanique de communion avec la nature et l’ordre de l’univers est abolie.
La rapacité sans frein du capitalisme lui substitue le sécurité, contre la terreur, la sécurité de consommer pendant une accalmie. Le cadavre se consomme sans avoir rien à faire de plus, ready made, emballé à la une. De honte, parce que ce sont de juifs qui massacrent, avec la feinte certitude, ou la certitude du mensonge, qu’ils ont le droit qu’ils ont tous les droits.
Autour de moi, il était normal d’être sioniste. Il m’en a coûté de rompre avec ce qui allait de soi, qui prenait aux tripes, la volonté de vivre après la Shoah, le refuge sûr contre les antisémites. J’ai rompu avec cela, j’ai rencontré d’autres gens, de tout type et de toute histoire, qui eux aussi avaient rompu, comme on rompt le pain, et qui partagent ce boulot de dénoncer l’imposture de se donner le droit de toutes les ignominies par le simple fait d’être issu d’un peuple martyre. C’est ce qui fait l’importance de l’UJFP.
Quel mot martyre ! Il vient du grec et veut dire témoin.
Oui, nous sommes témoins, et d’abord témoins de ce que nous avons de plus intime, la honte.
Se poser des questions entraine loin, jusqu’au fond des choses, à leur génèse, à l’ironie de l’histoire qui se joue de nos aveuglements. Ironie dont nous savons que nous sommes la dupe, sans savoir par où elle nous possèdera encore.
Notre héritage est celui de ces hommes et ces femmes qui combattirent, parce que juifs et révolutionnaires dans les Brigades Internationales, l’ l’Armée Rouge, la Résistance partout en Europe. Certains vinrent prêter main forte à l’état juif naissant. Rompre avec le sionisme n’empêche pas de considérer avec effroi qu’Israël pourrait disparaître.
Et laisse ce reste d’appartenance qu’est la honte.
Cet honte me pousse, elle est ce qui m’empêche de m’endormir, et de m’endolorir.
Quelque part dans Si c’est un Homme, Primo Levi parle de la honte qu’il avait, et qui lui faisait détourner les yeux, devant la bestialité d’un SS lors d’un appel à Auschwitz.
Ils partageaient encore une humanité commune.
Ma honte devant les actes des israéliens vient de ceci, que nous partageons encore une judaïté commune.
Me dire un juif, et le revendiquer pour agir, est une façon de faire de la honte autre chose, autre chose qui peut se partager au-delà du cercle que délimite un nom, une pudeur.

Jacques JEDWAB


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