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Vers le chaos

Essayer de comprendre la situation internationale alors que montent les tensions et que se disposent les forces guerrières: une nécessité urgente.

Par Denis Collin • Internationale • Lundi 12/10/2015 • 1 commentaire  • Lu 1530 fois • Version imprimable


Nous reviendrons sur l’attentat d’Ankara et la situation en Turquie. En attendant, nous proposons à la discussion quelques éléments d’appréciation de la situation internationale après l’entrée directe de la Russie sur le théâtre syrien.

Le « poutinisme » de toute une partie de l’opinion française est très problématique. Une partie de la gauche nostalgiques de ses anciennes amours pour l’URSS staliniennes trouve dans le nouveau tsar un sauveur suprême. Nous sommes bien, au Proche-Orient dans un affrontement complexe entre l’axe USA-sunnites salafistes soutenus par l’UE et l’axe Russie-Syrie-Iran et autres chiites. Pour les amateurs de vieux schémas, on aurait un affrontement entre impérialistes, précipité, comme en 14, par le jeu des alliances. Mais les choses sont un peu plus compliquées. À certains égards, il y a aussi un jeu double tant chez les Américains (qui sont tout de même le principal soutien du gouvernement de Bagdad, chiite pro-iranien) que chez les Russes qui nouent spectaculairement des liens avec l’Arabie Saoudite. Or l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition soutenue par les USA et la France mène une guerre cruelle au Yémen, contre des « rebelles » que l’on dit plutôt chiites.

Il y a encore un autre acteur important dans cette affaire : la Turquie, membre éminent de l’OTAN, dirigée par Erdogan. Bien que condamnant officiellement l’EI, la Turquie s’affaire à protéger l’EI et concentre ses feux contre le seul ennemi d’EI à savoir les Kurdes syriens. Derrière tout cela, il y a les ambitions régionales d’Erdogan qui voudrait restaurer l’empire ottoman, ce qui ne manquera pas de produire des heurts ultérieurs avec la principale puissance du sunnisme arabe, l’Arabie Saoudite.

Remarquons également que l’impérialisme US est paralysé et Poutine paraît fort en raison de la faiblesse stratégique insigne d’Obama. C’est un élément que ne prennent jamais en compte les professionnels du « camp anti-impérialiste », camp de borgnes qui ne voient qu’un seul impérialisme. C’est pourtant tout à fait essentiel pour comprendre la situation présente. Par charité, on ne s’étendra sur l’invraisemblable déconfiture d’une diplomatie française qui ne sait plus à quel saint se vouer... Mais il est clair que l’impérialisme US a largement perdu cette hégémonie sur l’ensemble de ses alliés. C’est d’ailleurs pourquoi il a tenté un rapprochement avec l’Iran, tout en tentant de soutenir une issue salafiste en Syrie. La coalition opérant contre l’EI est une simple opération gesticulatoire. Plus de la moitié des avions chargés de bombarder les positions de l’EI reviennent à leur base sans avoir largué leurs bombes. Cette « coalition » de papier n’a aucune stratégie comme le faisait justement remarquer un général français. L’Union Européenne n’a dans cette affaire aucune politique précise. Le gouvernement Hollande reprend à son compte la stratégie des néoconservateurs américains mais est incapable de la mettre en œuvre et doit se contenter de suivre les maîtres de Washington, alors que l’Allemagne est beaucoup plus prudente.

En ce qui concerne Poutine, il est clair qu’il cherche à se mouler dans la vieille tradition impériale russe et à assurer ses positions stratégiques. Assad ne lui importe guère. Ce sont les bases russes en Syrie qui comptent avant tout et donc les positions militaires en Méditerranée. Il lui faut également se protéger contre la possible contamination islamiste dans le Caucase : la « pacification » de la Tchétchénie par la terreur n’empêche pas le feu de couver sous la cendre. L’opération syrienne permet en même temps de maintenir la tension alors que la stratégie de Poutine en Ukraine a visiblement échoué, même si la Crimée – traditionnellement russe et non ukrainienne, faut-il le rappeler – est annexée. Mais il n’est pas certain que Poutine puisse durablement obtenir le consensus national pour son opération syrienne, les souvenirs de l’Afghanistan restant cruellement vivaces dans l’opinion russe. Il faut aussi prendre en compte que le principal allié de Moscou en Syrie est Téhéran, mais les dirigeants iraniens n’ont aucune intention de devenir les marionnettes de Poutine et jouent, eux aussi leur propre jeu de puissance régionale et ce qui importe à la théocratie régnante à Téhéran, ce sont les intérêts de la nation iranienne.

On le voit, la tentative, tant de faire ressurgir les vieux réflexes de type « guerre froide » que d’appliquer mécaniquement la politique révolutionnaire des partisans de Zimmerwald pendant la Première guerre mondiale, est vouée à passer à côté de l’essentiel et à se laisser ballotter au gré des événements. Ce qui est devant nous, ce n’est pas une nouvelle « guerre mondiale classique », mais la généralisation d’un chaos dont les puissances du capital cherchent à tirer profit.

Dans ce jeu, le grand sacrifié est le peuple syrien condamné à subit soit le boucher Assad, soit Al Qaida, soit l’EI, car l’opposition démocratique n’existe plus guère qu’en exil. Triste perspective. Nous avons cependant deux principes qui devraient nous aider à y voir plus clair. Le premier principe est celui de l’intérêt des travailleurs, dépendants et indépendants. De ce point de vue, les puissances qui s’affrontent et s’allient au Proche et Moyen Orient sont également des puissances hostiles à la classe ouvrière et au peuple travailleur. En Turquie, ce sont les grèves ouvrières qui ont commencé à mettre en difficulté Erdogan et l’AKP, grèves dirigées et contre le capital turque et contre les firmes étrangères implantées en Turquie, à l’instar de Renault. Et c’est pour la même raison, inversement, qu’Erdogan a reçu un accueil chaleureux des dirigeants de l’UE. Toutes les puissances arabes pratiquent également une sauvage répression de tout mouvement ouvrier indépendant. Poutine défend les intérêts de l’oligarchie – dont il fait partie – et rien d’autre.

Le deuxième principe est celui du droit des peuples à disposer d’un État souverain. Ici ce sont les revendications nationales des Kurdes qui constituent un des nœuds de la situation. Ils sont les seuls à combattre réellement EI, alors même que le gouvernement du Kurdistan irakien, mis en place sous l’égide des États-Unis ne cache pas son hostilité à leur lutte. Un État kurde indépendant et démocratique constituerait un puissant facteur de paix et de réorganisation de toute la région. Cela ne suffirait évidemment pas. Assad en Syrie ne tient pas seulement par ses propres forces ou par le soutien iranien mais aussi parce que les Alaouites craignent d’être éliminés en cas de victoire des sunnites. Il en va de même des chrétiens d’Orient gravement menacés par l’offensive islamiste. La question du droit des minorités, qui peuvent être garantis seulement dans un État laïque est donc une autre question cruciale.

Défendre ces principes est donc la tâche première. Et dans le contexte actuel la plus efficace que nous puissions mener. La seconde est d’exiger de « notre » gouvernement qu’il se retire de la coalition, ramène nos troupes à la maison et cesse la politique de soutien à l’islam wahhabite et salafiste, politique dont la vente des Mistral à l’Égypte via l’Arabie Saoudite est le dernier acte marquant.

Le 12/10/2015


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Commentaires

le monde il est dorénavant multipolaire... il faut s'y faire, c'est comme ça ! par Serge_Gomond le Mardi 27/10/2015 à 21:24

Il ne s’agit évidemment pas de cela, l’empire (les Étasuniens et ses vassaux) opposable à l’empire russo-chinois (cette divagation géostratégique ne tient évidemment pas compte ni du BRICS, ni du « reste du monde », les ¾ de l’Humanité, quand même…) n’est qu’un des nombreux aspects du combat de titans auquel se livre l’ancien monde (le monde monolithique, style hégémonique et furieusement pro-impérialiste étasunien) et le nouveau monde (le monde multipolaire, enfin délivré des scories des diktats de l’archaïsme empirique étasunien), nier cette évidence, serait tout bonnement nier la réalité..., mais passons ! Le Proche-Orient si compliqué (hélas pour ces simplificateurs...), certes, mais pas au point d’oublier volontairement le peuple palestinien sous le joug de l’occupation israélienne (un État-nation raciste et hégémonique), l’incontournable Iran (l’un des acteurs majeurs du Proche-orient, au contraire des pays "occidentaux", si lointains...), le Liban (multi-ethnique, comme beaucoup d’Etat-nation du Proche-orient d’ailleurs…), Israël (déjà cité plus haut, lui aussi incontournable), le Yémen, l’Arabie Saoudite, le Qatar (deux Etats si chers à Hollande et à Fabius, pour raisons géostratégiques pour Fabius, et pour vente de quincaillerie militaire pour Hollande, « les droits de l’homme », rien à foutre !…), la Turquie et le double (que dis-je, le triple) jeu d’Erdogan, et l’inénarrable UE tellement ceci et tellement cela, mais si en dessous de tout (comme d’hab.), pour raison de cacophonie !.... Ah ouais, les deux fachos, Poutine et Bachar el-Assad, si fachos… c’est tellement commode de simplifier à l’extrême, et d’ailleurs l’Extrême-Orient est si compliqué, ne vaut-il pas mieux simplifié, hein…, à la manière des va-t-en-guerre de l’extrême droite étasunienne, les fous furieux né-cons, prêt pour la der des der, le feux d’artifice nucléaire, et on tuera tous ces affreux… y compris nous ! Cherchez l’erreur ?!          



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