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Vivent les bonnets rouges, notre belle Bretagne ouvrière et paysanne !

par Robert Duguet, un « nigaud » militant au Front de Gauche.

Par la-sociale • Actualités • Jeudi 07/11/2013 • 0 commentaires  • Lu 1331 fois • Version imprimable


 
Vivent les bonnets rouges, notre belle Bretagne ouvrière et paysanne ! par Robert Duguet, un « nigaud » militant au Front de Gauche.

 

La manifestation de Quimper du samedi 2 novembre révèle plusieurs choses importantes dans la situation politique et sociale actuelle, l’une concerne son caractère, l’autre la manière dont les différentes forces politiques se sont disposées par rapport à elle ; au premier chef la façon dont le Front de Gauche, et son porte-parole Jean Luc Mélenchon a pris position contre elle, en convoquant une contre-manifestation à Carhaix.

 Quelles forces sociales se sont donc mobilisées le 2 novembre ? On pouvait observer les cortèges de Gad, Doux, Marine Harvest, Tilly Sabco. Il y avait beaucoup de couches sociales lourdement frappées par la crise, petits commerçants, artisans, paysans, marins-pêcheurs. Des petits patrons, comme cette« chef d’entreprise » d’un restaurant interviewée qui gagne finalement 1400 euros par mois pour 70 heures par semaine et qui ne peut payer ses quelques salariés que « seulement 1180 euros ». Qui oserait comparer ces centaines de petits entrepreneurs ruinés par la crise et l’Europe néo-libérale aux entreprises du CAC 40 ? Par ailleurs cette  manifestation a été  à  l’origine convoquée par un  appel  de  Carhaix  et  des travailleurs  de  l’usine  de Marine  Harvest  frappés  par  une  fermeture  et  de  plusieurs centaines de licenciements ; le lien s’est opéré ensuite dans la semaine du 14 au 20 octobre avec les GAD. Le vecteur de la mobilisation massive à Quimper a été déterminé par une réaction ouvrière entrainant dans son sillage la mobilisation des paysans, les retraités et des couches sociales frappées par la désorganisation économique d’une région.

Quand une politique économique conduit à l’effondrement économique d’un pays et d’une région, un moment donné cela casse. Une réaction ouvrière entraine derrière elle toutes les couches plombées par la crise. En haut toutes les politiques de gauche et de droite ont mené aux mêmes résultats, en bas, ceux que Mélenchon désigne comme « nigauds » et « esclaves de leurs bourreaux » ne peuvent plus simplement vivre et satisfaire leurs aspirations matérielles immédiates. Alors s’ouvre un processus de déstabilisation des relations sociales, cela s’appelle le début d’un processus révolutionnaire. Le rôle d’une organisation, ou d’un cartel d’organisations qui prétend ouvrir une recomposition politique à gauche, c’est le cas du Front de Gauche, consisterait à se situer dans le processus même de cette mobilisation, de l’accompagner pour lui donner une perspective politique. En l’absence de cette présence et de cette action, on laisse le terrain libre à d’autres forces. L’histoire des processus révolutionnaires dans les pays arabes devrait être là pour nous rappeler qu’en l’absence de perspectives anticapitalistes les forces réactionnaires, en l’occurrence qu’il s’agisse de l’islamisme radical ou modéré, sont à l’œuvre. Et elles nous l’ont bien démontré. Bien sûr que dans la manifestation de Quimper, et en l’absence des organisations syndicales confédérées en tant que telles, sauf FO, des représentants de la droite, par ailleurs assez peu nombreux, un FN à l’état symbolique et les représentants de l’agriculture intensive (FDSEA) ont mis le paquet pour instrumentaliser le mouvement.  Des tracteurs, quelques camions, de petits groupes d’identitaires non identifiés, ont déployé et replié en quelques minutes la banderole « Hollande démission » sur les rives de l’Odet et une autre fois sur le haut du mont Frugy, cette colline qui domine le centre-ville et la place de la Résistance où était convoquée la manifestation. Cette banderole n’était par ailleurs signée par aucune organisation. Selon la presse régionale de dimanche matin ce sont eux qui se sont affrontés aux flics et ont agressé un jeune black. Les témoignages remontant ici et là sur internet indique la présence d’un cortège politique du NPA, des Alternatifs, de Breiz Résistance, SLB et de nombreux militants du FdG mais aussi d’ATTAC et des verts, des Zadistes mais aussi de la FSU. Un cortège de l’UDB (Union démocratique Bretonne) était fort de plusieurs centaines de personnes. Présents de nombreux syndicalistes FO ou CGT, ne comprenant pas la position de leur confédération.

Voilà la réalité des faits.

L’autre réalité c’est la convocation à Carhaix par trois appareils syndicaux FSU, CGT et Sud Solidaires d’une manifestation soutenue par le Front de Gauche et par la fédération communiste du Finistère posée comme une contre-manifestation et caractérisant celle de Quimper comme une manifestation au service des intérêts patronaux. Ils auront regroupé à grand peine, derrière les directions syndicales, moins de 2000 personnes, avec la participation de Durand, porte-parole d’EELV et le soutien du maire PS de Quimper, Bernard Poignant, par ailleurs un des conseillers de François Hollande. Celui-ci a déclaré : « si j'avais à choisir, j'irais à la manifestation à Carhaix pas à celle de Quimper ».  (Interview I Télé, 2-11).

Une déclaration régionale commune CGT-FSU stipule :

 « Les « bourreaux » sont aux commandes de cette manœuvre et se servent de leurs victimes pour faire en même temps bouclier et bélier. Ils voudraient que les salariés oublient qu’ils ont toujours soutenu les politiques néolibérales responsables de la crise actuelle et que leur « modèle agricole breton » est aujourd’hui une faillite économique, sociale et environnementale.

Les manipulations sont lourdes puisque ce sont les « seigneurs de jadis » qui portent maintenant le bonnet rouge contre le peuple. Les initiateurs de la manifestation du 2 novembre à Quimper ne portent pas les revendications des salariés. »

Que de vertu déployée par une CGT et son porte-parole Thierry Le Paon qui participe, sans aucun mandat de son organisation, à un club de type corporatiste, Quadrilatère, qui regroupe des hauts responsables du MEDEF et des « représentants » des syndicats.

En tant que porte-parole du Front de Gauche Jean Luc Mélenchon, déclare :

« Le 2 novembre, en Bretagne chacun sa classe !

 Encouragé par la timidité et la pleutrerie du gouvernement qui leur cède tout, le patronat et les cléricaux des départements bretons vont faire manifester les nigauds pour défendre leur droit de transporter à bas coût des cochons d’un bout à l’autre de l’Europe dans des conditions honteuses. A Quimper manifestent ceux qui veulent que continuent la souillure de notre belle Bretagne par les nitrates de l’agriculture productiviste. A Quimper  manifestent ceux qui veulent les salaires de misère pour les agriculteurs et le règne de la grande distribution. A Quimper les esclaves manifesteront pour les droits de leurs maîtres. Les salariés des départements bretons ne doivent pas se tromper de colère ! Ils ne doivent pas aller baiser la main qui les frappe. Ils doivent manifester à Carhaix avec leurs syndicats de salariés et leur classe, leur camp, leur famille. S’ils aiment les symboles historiques, les bretons qui réfléchissent préféreront se souvenir de leurs ancêtres qui déclenchèrent la grande révolution de 1789 contre les privilèges des riches et créèrent le club des jacobins plutôt que de marcher derrière les saigneurs de leur époque! »

Cette position, discutée dans le silence feutré des moquettes entre les « importants » de quelques appareils syndicaux et politiques, loin des bruits d’une foule en colère, est intolérable ;  la Bretagne ouvrière y a répondu. La manifestation de Carhaix fut un échec. Quand le grand chef a appuyé sur le bouton de commande, les « nigauds » se sont obstinés à aller là où ils estimaient juste de devoir aller, à Quimper. Depuis la campagne présidentielle de 2012, le Front de Gauche ne trouve pas sa place comme mouvement politique de masse. Il reste un cartel électoral et les deux principales organisations qui l’ont fondé, le PG et le PCF, refusent en fait qu’il devienne un vrai front politique intervenant dans tous les aspects de la vie sociale. Je crains que ce qui guide aujourd’hui sa direction, et particulièrement Jean Luc Mélenchon, c’est essentiellement un accord électoral avec un bout de l’écologie politique qui, si elle est en rupture avec le PS, est très loin de partager nos positions en rupture avec le néo-libéralisme.

L’éditorial de Respublica du 4 novembre note à juste titre à propos de l'écologie politique et de l’écotaxe :

« …la fiscalité écologique est une fois de plus dirigée contre les ouvriers, les employés et les couches moyennes intermédiaires, et au bénéfice des couches moyennes supérieures, comme souvent avec l’alliance PS-EELV. Avant-hier la taxe carbone pénalisait les ouvriers, les employés et les couches intermédiaires des zones péri-urbaines qui n’ont pas de service public de transport. Hier, une loi habitat dite Duflot protégeait la propriété lucrative immobilière des propriétaires des couches moyennes supérieures. Aujourd’hui, une écotaxe pèse sur les produits bretons situés à 350-400 km de Paris tout en épargnant les produits venus de plusieurs milliers de kilomètres et protégés par le libre-échange néolibéral ! L’écologie néo-libérale n’est qu’un alibi au matraquage fiscal des couches les plus fragiles. »

Quand un mouvement politique dénonce un processus révolutionnaire naissant, qu’expriment des dizaines de milliers d’hommes et de femmes étranglés par cette abominable crise que nous traversons, on va devoir s’interroger sur son avenir. Le blog du 6 novembre de Jean Luc Mélenchon dit ceci :

« Depuis Quimper, nous sommes entrés à présent de plein pied dans un temps plein électoral jusqu'à juin prochain avec les élections municipales et européennes. » Entre un accord électoraliste avec l’écologie politique qui s’assied sur les intérêts de la Bretagne ouvrière et « sa classe », il faut choisir sa classe. Nul doute que les positions prises par la CGT et le Front de Gauche en particulier vont avoir des conséquences chez les militants syndicaux ou politiques de gauche, et particulièrement dans les unités locales et régionales du Front de Gauche.

Quant à exercer un humour mélenchonien déplacé sur le symbole du bonnet rouge, l’intéressé, s’il connaît un peu l’histoire profonde de cette région, aurait dû une fois de plus tourner sept fois sa langue dans sa bouche. La révolte de 1675, comme celle de Franche Comté de la même époque, étaient des guerres de paysans de résistance au fermage et portant la revendication de la terre à qui la travaille. Ces révoltes se déroulent conjointement à l’aspiration de la gestion démocratique communale. Ces deux processus sociaux qui traversent la société d’ancien régime annoncent l’aube des révolutions bourgeoises. Que des milliers d’hommes et de femmes, à qui la crise actuelle refuse les apports élémentaires d’une vie décente, qui constatent que toutes les politiques de droite et de gauche mènent à la bérésina actuelle, se mobilisent et coiffent ce bonnet rouge, lourd de signification historique, cela devrait interpeller le grand tribun Jean Luc Mélenchon et ceux qui, dans le front de gauche, traitent avec morgue ce mouvement social. Je suis pour le moins médusé d’entendre dans certaines organisations du Front de Gauche, par ailleurs issues de tradition révolutionnaire, caractériser ce mouvement de réactionnaire. A gauche on mange du caviar, ce qui permet d’être sourd au vacarme de la place publique, mais pas seulement à Solferino. Toujours dans son blog du 6 novembre Jean Luc Mélenchon écrit :

 « Si l'on prend un peu de hauteur sur les événements et qu'on regarde la scène vue depuis son ensemble européen, l'enjeu est singulièrement simple : où la chaîne du néolibéralisme à bout de souffle va-t-elle craquer ? Dans quel pays, et de quel côté politique ? La rupture à venir sera-t-elle de notre côté ou d'extrême droite ? C’est dans ce cadre que les manifestations dans les départements bretons prennent leur place. »

Elle a commencé à craquer en Bretagne, mais le Front de Gauche n’était pas à la bonne place. Alors on fait quoi maintenant ! On continue à courtiser l’écologie politique et à défendre une écologie à usage des couches aisées ou on se tourne vers l’écrasante majorité des acteurs du 2 novembre ? Continuer sur la ligne d’après Carhaix, c’est laisser une place royale au FN dans les urnes demain et plus tard dans le mouvement social, comme parti fasciste en formation.

PS : Deux poids, deux mesures…

Au moment où je termine cet article je reçois un « appel des élus contre la privatisation des autoroutes », dont les premiers signataires sont Jean Luc Mélenchon et Martine Billard pour le Parti Gauche, Nicolas Dupont-Aignan, député maire de Yerres et animateur de Debout la République et Jacques Myard, député maire UMP de Maisons-Laffitte. Qui est Monsieur Dupont-Aignan, outre le fait qu’il multiplie dans sa commune les délégations de service public, qui ne sont pas autre chose que des privatisations des services municipaux, cet homme politique organise aujourd’hui des passerelles entre la droite traditionnelle et le FN. N’a-t-il pas déclaré, lors de la récente présidentielle, qu’en cas d’élection, Marine Le Pen serait pour lui un bon premier ministre… Ainsi on ne rechigne pas ici à signer des pétitions avec des responsables de droite, voire qui évoluent vers l’extrême droite, en revanche défiler avec les « nigauds » de Quimper et le petit patronat breton étranglé par la crise, c’est de la collaboration de classe… reprenez vous camarades!


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