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Bonus des traders, régulation de la finance, moralisation du capitalisme

Avalanche de balivernes dans les médias

Par Denis Collin • Actualités • Mercredi 16/09/2009 • 9 commentaires  • Lu 2267 fois • Version imprimable


À la veille du nouveau sommet du G20, on assiste à un évident regain de tension sur le front de la « moralisation du capitalisme ». Si on en croit nos médias, le président de la république française menacerait de quitter le sommet dans le cas où on ne pourrait parvenir à un accord sur la limitation des bonus des traders. On sait qu’au précédent G20, le même président français avait menacé de quitter le sommet faute de réelles décisions pour la réforme du capitalisme. Ce sommet n’a rien décidé, M. Sarkozy est resté et, seule au monde, la presse française a chanté la réforme mise en route grâce à notre président, pendant que la presse britannique se félicitait que le sommet n’ait rien décidé. Gageons que scénario identique se reproduira cette fois. Il vaut tout de même la peine de s’arrêter un moment sur cette énorme opération d’enfumage idéologique qui se joue autour de la question des bonus des traders.

 

Dans toute crise, plutôt que de mettre en cause le système, c’est-à-dire les rapports sociaux, on préfère chercher des boucs émissaires. Hier c’était « la banque juive » … aujourd’hui ce sont les traders. Pendant des mois, la presse s’est focalisée sur le cas Kerviel, trader pratiquement tenu pour responsable de la crise, au moins en France. Pendant que ce jeune homme engageait des sommes considérables, les patrons de la Société Générale prétendaient ne pas être au courant... En vérité, cette focalisation sur les traders n’a aucun sens : ceux-ci conduisent des opérations spéculatives parce que leurs patrons, dirigeants des banques et actionnaires, les ont embauchés à cette fin. On ne peut tout de même pas leur reprocher de faire le travail pour lequel ils sont payés. Qu’ils encaissent des primes faramineuses quand ils ont fait gagner beaucoup d’argent à leur établissement, c’est également le jeu normal du capitalisme: les dirigeants des banques s’achètent de la force de travail de traders au cours du marché. Tous ceux qui protestent contre les « contraintes » qui bloquent le marché du travail et réclament sa libéralisation devraient se réjouir de voir un segment du marché du travail qui fonctionne selon leurs rêves. Que les libéraux de droite ou de gauche protestent contre les bonus attribués à ces employés modèles, voilà qui semble tout bonnement incompréhensible.

Les traders touchent des bonus qui sont des fractions des bénéfices des établissements bancaires. En bonne logique capitaliste, ce sont les dirigeants, représentants les propriétaires (les actionnaires) qui décident de l’affectation de ces bénéfices et donc il n’y a aucune raison que des gens qui se réclament de la défense de la liberté de l’entreprise et des droits de la propriété viennent se mêler de ce que les propriétaires font librement de leur argent. Qu’ils le dépensent pour rémunérer un trader ou pour entretenir une dame de petite vertu, c’est leur affaire !

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer que la spéculation n’est pas la cause de la crise mais bien plutôt un effet d’une crise de mise en valeur du capital là où la plus-value est effectivement produite, c’est-à-dire dans le secteur de la production. Admettons cependant que ce soit le dérèglement spéculatif du capitalisme, et non le « capitalisme sain », qui doive être incriminé,ainsi le pensent les porte-parole et les porte-plumes de la droite libérale, de la gauche libérale et même d’une bonne partie de la gauche de gauche. Alors la conclusion s’en déduit d’elle-même: il faut bloquer la spéculation là où elle se déchaîne, dans les salles de marché des grandes institutions financières et plutôt que de renflouer les banques à coups de milliards, il fallait tout simplement les nationaliser derechef. Ni la droite évidemment, ni le parti socialiste n’ont demandé la nationalisation de la BNP, de la Société Générale ou du Lyonnais. Donc leurs protestations contre la spéculation, les « perversions » du capitalisme et les lampistes de luxe que sont les traders sont bien des opérations de diversion qui occupent les gogos et permettent qu’on détourne le regard des choses sérieuses.

Plus généralement, l’idée même de « moraliser le capitalisme » n’est qu’un gag qui n’amuse même plus les petits enfants. Parler de morale dans le capitalisme, c’est à peu près comme discuter de vertu avec une mère maquerelle. Le capitalisme est fondé, depuis le début, sur la liquidation systématique de toute véritable morale, si la morale est autre chose que l’abstraite morale individualiste du calviniste faiseur d’argent. La défense morale du capitalisme, telle qu’historiquement on a pu la formuler, tient précisément en ce que le capitalisme nous dispense de morale. La simple cupidité individuelle, l’indifférence à la misère d’autrui, et le respect du droit de propriété suffisent à produire des effets désirables morales pour la société tout entière : l’insociable sociabilité kantienne, reprise philosophique allemande de la main invisible de Smith reposent sur cette idée – à cette différence que pour Kant, les effets historiquement progressistes de l’égoïsme calculateur ne dispensaient personne du devoir moral (large) de bienfaisance.

Le capitalisme a donc élevé au pinacle tout ce que les sociétés antérieures – et le bon sens moral populaire – tenaient pour des conduites simplement méprisables, voire franchement criminelles. Quand l’art d’acquérir devient l’art d’acquérir de l’argent avec l’argent, quand l’économique cède le pas à la chrématistique, l’activité humaine devient contre nature, selon Aristote. Alors que toute morale authentique repose sur le sens du bien commun et le souci de l’autre, le capitalisme considère que le bien commun n’est, s’il existe, que la résultante espérée des actions entreprises uniquement en vue du bien de l’agent et sans considération particulière de ce qui peut arriver aux autres – sauf dans le cas où cela pourrait troubler la marche des affaires : autrement dit, les autres n’ont d’importance pour l’agent capitaliste – l’homo oeconomicus – quand dans la mesure où ils peuvent être traités en tant que moyens pour la bonne marche des affaires. Pour chaque homo oeconomicus l’humanité n’existe pas dans l’autre homme comme fin en soi puisque l’autre n’est, éventuellement, qu’un moyen pour augmenter le profit. Qu’on ait franchi le pas décisif en transformant les personnels en « ressources humaines », on s’en est trop peu étonné. Car la terminologie obscène des « ressources humaines » entérine une fois pour toutes ces instrumentalisation de l’ouvrier transformé en opérateur et du salarié en général en pur moyen.

Quelques journaux se sont indignés du cynisme incroyable avec lequel Lombard, le PDG de France Télécom a commenté « la mode » (sic) des suicides dans son entreprise. Pur produit du prétendu « élitisme républicain » (c’est un X-Télécom, comme on dit), Lombard est en fait un homme adapté au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui, tel qu’il est maintenant qu’il s’est complètement débarrassé de toutes les vieilleries pré-capitalistes et des restes de la morale religieuse.

Évidemment, cet immoralisme foncier du capitalisme pose quelques problèmes aux capitalistes eux-mêmes. Si en effet on éduque des jeunes enfants avec les principes enseignés dans les écoles de commerce, on fabrique des voyous en série. Et les voyous ne sont pas très respectueux du droit sacro-saint de la propriété... Mais qu’à cela ne tienne : on va transformer la gestion répressive de la délinquance en juteux secteur « productif » de la prison privée comme c’est le cas aux États-Unis. L’idéologie sécuritaire que Mme Boutin, en bonne chrétienne, vient de dénoncer dans des termes qu’on ne peut souvent qu’approuver, n’est que le revers et le complément nécessaire de l’immoralisme capitaliste.

La « moralisation du capitalisme » est donc une impossibilité théorique et pratique. Le moraliste en chef du capitalisme, ce n’est pas Adam Smith, ni aucun des philosophes des Lumières. C’est le marquis de Sade peignant un monde de la débauche qui n’est qu’une métaphore du capitalisme libéral : aux « Infortunes de la vertu » de Justine, répondent d’ailleurs « les prospérités du vice » de Juliette. Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à la leçon de Pier Paolo Pasolini. Mais si on admet cette leçon, il faut en déduire ce qui s’impose logiquement: la lutte émancipatrice ne peut qu’être fondamentalement une lutte morale – et du reste, c’est faute d’avoir compris cette dimension morale-éthique que le socialisme et le communisme du XXe siècle se sont effondrés dans la fange.


 


 


 


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Commentaires

Une tromperie comme d'autres par Antonio Pereira Nunes le Mercredi 16/09/2009 à 23:21

La moralisation du capitalisme, calambredaine qui me rappelle une autre dont on nos rabat les oreilles à la radio comme à la télé, plus les Olivennes et la bande du Novel Obs pour ne citer qu'eux: l'économie sociale de marché.


par merle le Jeudi 17/09/2009 à 09:40

 Il fut un temps, autour de 1793, où les Républicains s'appelaient "Citoyen" (il est commun aujourd'hui de galvauder ce mot). Il fut un temps, autour de 1848, dont il est bon ton de sourire (ah, l'impuissance utopique des quarante huitards" !), où les Républicains de la Veille, ceux qui avaient lutté sur les barricades de 1830, 1832, 1834, et encore en Février puis Juin 1848, et enfin décembre 1851, s'appelaient "Frères et Amis". Il fut un temps où les héritiers des Communards de 1871 appelaient "Camarades" tous ceux, connus ou inconnus, qui partageaient leur idéal.
Toutes ces appellations portaient à la fois la conscience civique du bonheur commun et, au plus intime, la conscience éthique d'une (difficile) solidarité fraternelle entre les lutteurs, conscience éthique qu'ils se donnaient pour tâche de propager bien au-delà de leurs rangs afin d'en pénétrer "les masses" et changer cette société injuste.
Conscience éthique qui pouvait émerger dans "les masses" au moment des périodes de luttes et de ruptures, mais dont le quotidien de l'existence renvoyait l'exigence absolue au paradis des espérances perdues.
Mais il demeurait au creux de la vie résignée des humbles, des certitudes (trop souvent perverties) qui n'avaient pas besoin d'être formulées dans l'exigence d'un bien-être modeste : solidarités familiales et de voisinages, respect du travail bien fait, méfiance à l'égard du beau parleur oisif, égalitarisme instinctif, haine de l'exploitation et de l'injustice.
Il ne servirait à rien de se lamenter sur le triomphe de l'individualisme, poussé au paroxysme par le capitalisme contemporain, et sur la perte corrélative des valeurs éthiques collectives, si l'on ne prenait pas à la fois la mesure des ravages causés dans les propres rangs des contempteurs du capitalisme par ce triomphe et cette perte, et de la persistance d'un "bon sens" moral populaire (sur lequel notre Président a su si bien surfer), persistance qui peut être un socle de reconquête. 
Denis Collin a bien raison d'écrire que la lutte émancipatrice ne peut qu'être fondamentalement une lutte morale. Une lutte qui rallierait bien des gens, une majorité sans doute, qui ne croient pas ou plus dans la politique, mais qui croient (religieusement ou pas) au respect de la vie de chacun, à la possibilité d'un épanouissement individuel pour soi et pour ses enfants, à la possibilité de l'échange avec autrui, dans un environnement collectif régi effectivement et non formellement par des normes morales.
Je sais, les mots se laissent dire. Mais on peut les dire quand même.
René Merle


Capitalisme or not. Faux problème par Peretz le Jeudi 17/09/2009 à 11:55

Bien dit. Mais , entre morale et réalisme cynique,  entre dire et faire, il y a un monde,. Que proposes-tu ?


par Anonyme le Vendredi 18/09/2009 à 03:19

« la lutte émancipatrice ne peut qu’être fondamentalement une lutte morale – et du reste, c’est faute d’avoir compris cette dimension morale-éthique que le socialisme et le communisme du XXe siècle se sont effondrés dans la frange ».

La philo, je ne connais pas hormis quelques textes barbants et d’autres flamboyants donc :

Abruptement : situer sur ce terrain mouvant la lutte émancipatrice, la morale n’est-elle pas contingente à l’histoire, le lieu etc… ? D’autre part, qui peut nier le rôle de la morale transcendantale qui conduit à la pire dictature : des religions au stalinisme sous toutes leurs formes respectives.

Difficile donc de construire là-dessus.

Quel dommage que la fraternité soit devenue suspecte depuis l’évolution post Révolution Française !

Mais la rupture avec la promesse d’égalité n’est-elle pas en cause ?

En clair, la lutte émancipatrice n’est-elle pas bien concrète ? Et l’idéologie dominante n’est-elle pas celle de la classe (voire la fraction de la classe) qui domine ? Qu’es-ce qui provoque une rupture avec ces formes d’adhésion ? L’évolution des idées ou la situation concrète ? 
Régis.


Re: par la-sociale le Vendredi 18/09/2009 à 14:52

Beaucoup de questions d'un coup.

Je ne crois pas que la "morale transcendantale" (laquelle?) ait conduit aux dictatures. Le stalinisme en tout cas professait une morale des plus simples: "on ne fait pas d'omelette sans casser les oeufs" et c'est au nom d'une omelette future qu'on devait se contenter des restrictions et approuver l'exécution en masse des prétendus "contre-révolutionnaires". Plus généralement, étant de l'école de Marx, j'ai tendance à ne pas croire que les doctrines philosophiques ou religieuses soient en elles-mêmes les responsables des catastrophes historiques. Ce sont plutôt les classes et fractions dominantes qui utilisent telle ou telle doctrine - généralement convenablement triturée - aux fins de légitimations de leurs entreprises.

A mon recours à la morale, vous semblez opposer la fraternité trop tôt oubliée ou la promesse d'égalité. Mais ce sont précisément des notions morales. La fraternité n'est rien d'autre que la vieille amitié civique dont Aristote parle dans l'Éthique à Nicomaque.  Quant à la promesse d'égalité, soit elle se réduit à l'égalité de droit, comme dans le bon vieux libéralisme bourgeois, soit elle implique les devoirs des humains les uns envers les autres et nous revoilà sur le plan de la morale.

Si les luttes de classes se réduisent à la lutte pour le salaire, cela signifie qu'elles se cantonnent à la reproduction du salariat. Certes, la lutte pour le salaire est légitime et importante mais elle n'est, en elle-même, porteuse d'aucun avenir. Marx a déjà dit à ce sujet ce qu'il fallait dire. Mais ce qui compte dans chaque lutte, c'est, comme on disait dans le vieux mouvement ouvrier, l'élévation du "niveau de conscience" ... Bref, encore une fois, la dimension morale. Donc je ne prône pas une morale abstraite, mais la nécessité tout simplement de revenir aux fondements, à ce qui légitime la lutte pour en  finir avec le capitalisme.


Re: par merle le Vendredi 18/09/2009 à 16:04

 Tout à fait d'accord. Je n'opposais pas à l'exigence éthique révolutionnaire conscience civique et fraternité militante. Au contraire bien sûr.


Re: par regis le Samedi 19/09/2009 à 03:36

Désolé d’insister et tant pis si je ne suis pas armé pour une discussion philosophique mais le besoin de comprendre…

Ecrivant rapidement, j’ai laissé entendre que les « morales transcendantales » -dans mon esprit celles à connotation religieuses, cette dimension n’étant pas absente dans le stalinisme pouvaient être responsables des pires dictatures. Vous avez raison, évidement non mais elles les accompagnent et leur fournissent une idéologie.

D’un autre côté, les idées morales ou non, peuvent-elles apparaître hors d’un contexte historique ? Marx par exemple, est inséparable de la révolution industrielle, de la montée du capital et des luttes ouvrières.

Pour revenir à notre propos, il n’y a pas de morale éternelle pas plus qu’il n’existe un processus mécanique d’effondrement du capital par les luttes salariales ou par les crises du système.

L’aspiration à l’égalité -concrète cela va de soit- qui en retour, produit les conditions de la fraternité (contrairement à l’individualisme concurrentiel)  ne me semble pas ressortir de la morale mais fournit la base rationnelle d’une vie meilleure pour chacun et tous.
Régis.


Réponse de Denis Collin par la-sociale le Samedi 19/09/2009 à 08:23

Vous demandez: "les idées morales ou non, peuvent-elles apparaître hors d’un contexte historique ?" Réponse: oui et non! Il existe des principes de vie commune qui transcendent largement leur époque. La revendication de la justice, la condamnation du meurtre, du vol, du faux témoignage, etc., ne me semblent pas déterminées par un contexte historique particulier. Le poids que ces normes exercent sur les individus, leur mise en oeuvre concrète sont évidemment historiquement déterminés. Mais les principes, non.

Vous écrivez: "L’aspiration à l’égalité - concrète cela va de soit - qui en retour, produit les conditions de la fraternité (contrairement à l’individualisme concurrentiel)  ne me semble pas ressortir de la morale mais fournit la base rationnelle d’une vie meilleure pour chacun et tous." Il me semble quant à moi que la morale est précisément un ensemble de préceptes qui découlent de la compréhension rationnelle des moyens d'une vie meilleure. Par conséquent, nous ne devrions pas être vraiment en désaccord. Ensuite la question épineuse est celle de l'égalité "concrète".J'avais commencé d'aborder ce problème il y a déjà un certain temps dans mon livre Morale et justice sociale (Seuil, 2001) et cela mériterait qu'on s'y penche sérieusement maintenant.

Cordialement. Denis Collin


Lien croisé par Anonyme le Vendredi 09/10/2009 à 11:56

Bonus des traders, régulation de la finance, moralisation du capitalisme - Paper : " la suite est à lire sur le site :lien"



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