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Gouvernance, guerre ou nation.

Hypothèses pour un monde après la crise

Par Pierre Delvaux • Internationale • Samedi 22/11/2008 • 1 commentaire  • Lu 1653 fois • Version imprimable


« Les banques vont se replier sur leur marché national et sur leur corps de métier ». En prononçant cette simple phrase, ce banquier de la City interrogé par Le Monde soupçonne-t-il les implications qu’elle induit dans le bouleversement historique majeur que nous vivons aujourd’hui ?

Et nous, pouvons nous nous faire une idée du nouveau monde qui résultera des conséquences de cette crise ? Beaucoup nous l’exposent avec une docte assurance. Pour la plupart, il s’agit des défenseurs du système économique actuel, soucieux d’exclure tout autre scénario que celui d’une correction du marché global majeure mais, au fond, salutaire dans la mesure où elle va lui donner la possibilité de repartir dans un nouveau cycle. Ainsi, la crise nous offrirait la chance de perfectionner le système capitaliste qui serait à l’économie ce que la démocratie est à la politique selon Churchill : « le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres ».

Quelques autres voix, plus rares, s’autorisent des prospectives méritant plus d’attention dans la mesure où elles ne sont pas dictées par la seule idéologie. Il en est ainsi d’Immanuel WALLERSTEIN, chercheur en sociologie à l’université Yale (New-Haven, Connecticut USA). Malgré une approche historique très codifiée, ce disciple de Fernand Braudel ouvre des pistes de réflexion sur l’après-crise bien plus crédibles que celles de nos experts média-compatibles.

Comment situer la crise dans l’histoire ?

Dans le système braudellien, précise ce chercheur, l’Histoire humaine se décompose en cycles longs de « systèmes régissant les rapports de l’homme à son environnement extérieur » (tels que le capitalisme né à la fin du XVe siècle) et en sous-cycles conjoncturels (tels que cette phase fallacieusement appelée « capitalisme financier ») (1). Et il ajoute que tout système en crise finit par déboucher, dans le chaos, sur une bifurcation qui donnera, à long terme, un nouveau système dont on ne peut avoir idée dans l’instant. Aussi mécanique que l’on puisse trouver ce système, la plupart des historiens se sont accordés à l’intégrer dans ses grandes lignes et à envisager l’Histoire comme la répétition de processus récurrents connaissant à chaque fois de nouvelles variations imprévisibles, lesquelles font, pour parler vulgairement, que l’Histoire n’avance jamais en se répétant exactement de la même manière mais « en bégayant ». Cette prise en compte du degré d’imprévisibilité dans l’Histoire atténue les aspects mécaniques de ce système et le rend crédible. Et c’est ce qui amène WALLERSTEIN à une conclusion que nous devrions tous méditer : « … il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation encore plus violent que le capitalisme que de voir, au contraire, se mettre en place un modèle plus égalitaire et plus redistributif ».

La crise effondre-t-elle les empires ?

Prenant sans doute leurs désirs pour des réalités, de nombreux commentateurs ont cru voir dans la crise , comme par un effet mécanique, l’effondrement des empires actuels et l’annonce d’un nouveau monde multipolaire. Ce serait bien simple. Mais l’intense activité diplomatique en cours et certains événements comme la guerre russo-géorgienne donnent à voir tout autre chose : une crispation des blocs et de leurs satellites. Comme cela avait été le cas après la crise de 1929.

La prudence devant s’exercer dans tous les sens, il convient de ne pas calquer les années 30 sur la période actuelle. Mais leur souvenir peut être utile dans l’observation lucide des derniers événements. Notre banquier de la City y songe peut-être quand il prévoit un repli national. En bon anglo-saxon pragmatique (surtout quand il s’agit de finance) il ne se laissera pas entraîner dans les fumeuses machineries diplomatiques de Nicolas Sarkozy que les chroniqueurs s’évertuent à nous vendre comme le phare du génie français éclairant le monde d’une lueur d’espérance. Pas plus que dans les pouvoirs miraculeux prêtés au nouveau messie de la Maison Blanche. Notre banquier sait que le premier, n’ayant plus pour seul ami en Europe que José-Manuel Barroso, serait bien incapable de ressusciter « le machin » (comme disait De Gaulle) explosé par la crise. Et il sait que le deuxième ne remettra pas en cause la suprématie américaine au profit d’un rêve multipolaire.

Il suffisait pour s’en convaincre d’avoir entendu le fameux discours de Chicago. Sous les ovations, Obama y proclama qu’il voulait incarner un nouveau leadership non seulement pour tous les Américains mais aussi pour le monde…

Été 2008 : les dés sont jetés

En fait, c’est pendant la campagne électorale américaine et avant l’effondrement complet des bourses qu’une nouvelle donne s’est mise en place.  Ignorant les institutions européennes lors de sa visite de l’été dernier, Obama s’attacha essentiellement aux deux pivots de la politique américaine sur le vieux continent : l’Allemagne et l’Angleterre. Comme ses prédécesseurs, la seule institution qui l’intéresse à Bruxelles c’est l’OTAN. Pour envoyer plus de soldats européens en Afghanistan et pour tenter de contenir la Russie dans un maillage de bases et de systèmes anti-missiles. Ce qui est loin d’être fait car, là aussi, tout indique que nous ne sommes qu’au début d’un bouleversement géopolitique.

Libérés (sans l’avouer) des traités communautaires par la crise financière, soucieux de leur approvisionnement énergétique, les Etats européens sont amenés à pactiser et, progressivement, à s’allier à la Russie. A cet égard, les historiens n’ont pas fini de prendre la mesure du conflit russo-géorgien et de l’accord qui en est sorti, imaginé par le président Sarkozy et son ministre Kouchner avec la bénédiction de Mme Merkel soucieuse de ne pas contrarier le plus gros client de l’Allemagne. (2)

Au-delà de ses péripéties, ce conflit laisse entrevoir une gigantesque redistribution des rôles en Europe qu’il serait présomptueux d’annoncer précisément, d’autant qu’elle sera forcément précédée d’une longue période d’instabilité. Pour autant, on peut présager deux orientations potentielles en fonction des choix de la nouvelle administration américaine.

Vers un nouveau Yalta ?...

Dans un premier cas, les USA privilégient leur situation intérieure par une remise sur pied rapide de leur économie en bonne entente avec leurs créanciers chinois et du golfe persique. Ils établissent alors un compromis avec la Russie dans lequel ils lui rendent progressivement son ascendant sur tout ou partie de ses zones de projection historiques. Au moins Eurasie et Caucase. Mais peut-être aussi pays baltes et d’Europe centrale. En échange de quoi la Russie pourrait autoriser le passage d’oléoducs et de gazoducs au sud de sa zone-tampon qu’elle a brutalement délimitée le 8 août. La délicate question du bouclier anti-missile américain pourrait alors se régler dans le cadre d’une reprise de négociations globales sur le désarmement… Dans un tel cas de figure, on pourrait voir le monde s’organiser en deux grandes zones économiques : une Eurasie de l’Atlantique à L’Oural et une zone Pacifique alliant Extrême-Orient et Amérique du nord. L’Amérique du sud avec ses vélléités d’indépendance pourrait-elle se tenir hors de cet ensemble ? Rien n’est moins sûr. Quant à l’Afrique, les USA et la Chine continueraient de plus belle à s’en disputer les ressources…

Les récentes démonstrations de force russes (invasion partielle de la Géorgie, lancement d’un nouveau sous-marin nucléaire, essais de missiles et projet de déploiement à Kaliningrad…) sont autant de messages envoyés à Obama pour l’inciter à transiger dans ce sens : celui d’un partage du monde dans les intérêts bien compris de chacun. En parallèle, l’ instrumentalisation diplomatique de l’Union Européenne par Poutine laisse transparaitre sa vision du continent : une zone de vassalité économique à court terme et stratégique à moyen terme (par retrait progressif de « l’allié » américain).

… Ou la montée des périls ?

Dans une deuxième hypothèse, les USA font le pari de maintenir toutes leurs positions acquises pendant les années Eltsine, aussi bien en Asie centrale qu’en Europe de l’est. Cela implique une pression continue sur la Russie, donc une amplification de l’armement ayant l’avantage d’assurer la relance intérieure promise par le candidat Obama. Ce serait le début d’une nouvelle guerre froide beaucoup plus dangereuse que celle du XXe siècle dans la mesure où elle mettrait en présence non plus des blocs homogènes bien délimités dans le glacis de Yalta mais d’innombrables zones d’interpénétration stratégique, donc sujettes à des convulsions permanentes et incontrôlables.

Gouvernance et sauveurs suprêmes

Si, au plan intérieur, le risque de conflit induirait un danger évident pour la démocratie dans tous les Etats, on observe d’ ores et déjà, une tendance inquiétante dans ce sens. Ces derniers mois, des voix s’élèvent dans les sphères politique et financière pour donner en exemple le modèle chinois comme « gouvernance » idéale. Les incertitudes nées de la crise redonnent à certains le goût de l’Etat dans sa plus vile acception : celle de l’autorité. Et les médias ne manquent pas de relayer cette nouvelle mode en érigeant le volontarisme individuel comme la panacée politique universelle. D’où les images qu’ils nous donnent à voir de Nicolas Sarkozy dans le 4x4 de Poutine ou de Ségolène Royal avec Cristina Kirchner (3).

Tirer les leçons du XXe siècle…

Entendons nous bien. Il ne s’agit pas de regretter le temps du « rideau de fer » mais de faire un constat lucide. Après la chûte du mur de Berlin, les tenants de « la Fin de l’Histoire » ont pressé les pays de l’est et la Russie de se jeter à corps perdu dans le paradis libéral. Achetés par les multinationales, les bureaucrates en place dans ces pays ont sauvagement bradé le patrimoine national (industries et services publics), aliénant leur souveraineté aux plans du FMI et de l’Union Européenne. Dans presque tous ces pays, l’effondrement du tissu industriel et de la (relative) cohésion sociale a donné lieu à des phénomènes de partition territoriale encouragés par l’Union Européenne ennemie des Etats-nations et pourvoyeuse de zones-franches.

Et, pour compliquer encore le tableau, ces pays ont adhéré ou sont en voie d’adhérer à l’OTAN. Le tollé en Europe provoqué par l’annonce de Nicolas Sarkozy d’un moratoire sur le bouclier anti-missile illustre la situation inextricable dans laquelle se sont mis les Etats européens en suivant aveuglément les plans de Bruxelles tant au plan économique qu’au plan stratégique. Les renoncements de souveraineté successifs au fil de la prétendue « construction » européenne ont entraîné les Etats dans l’auto-destruction industrielle et sociale. Ils les placent aujourd’hui face à des choix absurdes et dangereux tels que : sauver les banques ou les entreprises, choisir entre le bouclier américain ou le gaz russe.

… Pour retrouver notre libre arbitre

Dans ces conditions, prétendre que l’Europe va nous sauver de la crise, n’est-ce pas, une fois de plus, nous proposer l’incendiaire en guise de pompier ?  Le repli national n’est pas une fatalité mais une urgente nécessité. Et, contrairement à l’Angleterre et à l’Allemagne qui ont engagé ce mouvement en catimini, la France aurait tout à gagner à le faire consciemment. Et aux yeux de tous pour encourager ses voisins dans ce sens et ouvrir ainsi la voie à une union libre de peuples libres. Sans quoi, le risque est grand de nous voir entraînés dans une logique de blocs porteuse de cette violence totalitaire que semble redouter Immanuel WALLERSTEIN.

Pierre Delvaux, le 22 novembre 2008


Notes :

 (1)  : Comme si la finance et tous ses rouages n’étaient pas la raison d’être du    capitalisme, comme s’il pouvait exister un capitalisme vertueux, c’est à dire sans exploitation. Tant qu’à faire, la phase actuelle, en crise, s’identifierait mieux dans ce que Lénine avait théorisé comme « l’impérialisme sénile ».  

(2)   : A propos de la Géorgie et si l’on en croit  Le Journal du Dimanche, on peut prendre la mesure du génie diplomatique de Nicolas Sarkozy et de ses conséquences potentielles dans cette boutade ( ?) qu’il aurait lancé à Wladimir Poutine l’été dernier : « Tu as mis un président de 42 ans pour moderniser ton pays, explique moi à quoi cela sert d’envahir la Géorgie ». 

(3)   : Cristina Kirchner : présidente peroniste d’Argentine. De nombreux aspects de Ségolène Royal la caractérisent comme une de ces figures populistes que les milieux de la finance cherchent à mettre en place partout dans le monde. Au-delà de son marketing charismatique, c’est surtout son mépris pour la démocratie de délégation (inhérente à la république et au mouvement ouvrier) qui est frappant. Elle revendique clairement cet autoritarisme camouflé par la démagogie, notamment quand elle réclame une « nouvelle gouvernance » pour le PS. Ce concept de gouvernance est à l’opposé absolu du mouvement ouvrier puisqu’il provient de la pensée cléricale et corporatiste. Et il a toujours été au cœur des régimes fascistes ou fascisants comme celui de Peron.

 


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Commentaires

par Anonyme le Dimanche 23/11/2008 à 09:42

Le "repli national","urgente nécessité"pour remédier au danger de guerre(fût-elle "froide")?
Créer une,deux,trois Suisse???
Diable,voilà une perspective me semble-t-il bien éloignée de tout socialisme,à moins d'être par avance,si j'ose dire,convaincu que"dans un seul pays" est la meilleure formule...
L'histoire ne se répète pas,elle bafouille,etc...

 



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