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Humala : « Je ne suis pas de gauche ! »

Par Jean-Paul Damaggio • Internationale • Mardi 24/01/2012 • 0 commentaires  • Lu 1872 fois • Version imprimable


El Pais du 22 janvier publie un très long entretien, animé par Juan Luis Cebrian, avec Ollanta Humala, le président du Pérou, entretien qui « complique » encore l’approche des gauches latinos américaines. Pour mémoire, Humala a été élu contre Keiko Fujimori dans le cadre d’un affrontement très dur entre droite et gauche mais nous apprenons à présent : « Je ne suis pas des gauches. Je suis un nationaliste qui a pris en main le drapeau de la justice sociale. En réalité la division entre droite et gauche est un fait du passé depuis la chute du mur de Berlin. » Une fois de plus, le reste de l’entretien me confirme dans l’idée que cette posture est la porte ouverte aux manœuvres les plus droitières. Comment en est-on arrivé là ?

Cebrian explique très bien comment Lula a détruit sa vision simpliste et sectaire d’Humala, message qu’il a ensuite communiqué à Mario Vargas Llosa qui, par son soutien officiel au candidat, a peut-être contribué à son succès. D’un Humala copie de Chavez, on est passé à un Humala copie de Lula. Et alors, nous sommes toujours dans la gauche ?
Le « pragmatisme » d’Humala – qui explique les trois pages obtenues dans El Pais – se traduit concrètement par un voyage à Davos et un autre en Espagne, deux endroits où le président se fait le porteur de valises des forces économiques de son pays. En quittant le supplément Domingo pour le supplément Negocios d’El pais du 22 janvier on comprend. Sur toute une page, une publicité pour une rencontre intitulée : « Investir au Pérou » où les ministres de l’économie pourront discuter avec les PDG de Telefonica, Repsol et BBVA, trois multinationales déjà fortement présentes au Pérou, et qui seront invitées à investir davantage dans un pays au taux de croissance de 5%, un pays sûr, un pays bénéfique à des entreprises en difficulté en Europe. Davos d’abord, Madrid ensuite, pour dire aux puissances économiques : « Venez chez nous investir en respectant notre société. »

Le discours d’Humala est donc la copie du discours de Lula au moment où son pays décide tout de même de taxer à 30% les voitures étrangères (sauf celles du Mexique et Mercosur) pour protéger le capitalisme local. Le protectionnisme serait-il de retour ? Un discours qui a des aspects positifs puisqu’il appelle à l’état de droit, au respect des indigènes.

Cebrian n’évite pas les questions qui fâchent et dans l’actualité péruvienne celle qui secoue le pays se joue à Cajamarca au sujet des mines. « Vous affrontez un contentieux avec les autorités locales de Cajamarca qui a provoqué jusqu’à un changement de gouvernement et la chute du premier ministre ? » Le président répond que ce changement ministériel c’est pour que tout le gouvernement ne parle que d’une voix. A Cajamarca la lutte : priorité à l’eau non à la mine ? « Comme nationaliste je pense que les deux sont un don de dieu, même si pour nous ce qui est fondamental c’est l’eau, pour la consommation de la population, et pour les activités agricoles et industrielles. » Traduction concrète : « les revendications des communautés sont légitimes mais il faut respecter l’Etat de droit ». L’Etat de droit ça signifie en fait que toute manifestation populaire doit être réprimée au nom de l’intérêt général. Pour les mines il suffit d’obtenir des entreprises qu’elles aient des « attentions sociales ». A l’ère du capitalisme de plus en plus sauvage, il suffira que le président du Pérou demande aux mastodontes canadiens d’être bien gentils avec les indigènes, pour qu’il soit entendu.

Bref Humala va être le président du dialogue entre les poules et le renard et je me permets de souhaiter bon appétit au renard ! La lutte contre la pauvreté est au cœur de son action, tout comme les efforts dans l’éducation, les accès à l’eau potable etc.
Bien sûr la question des mafias est venue sur le tapis. Humala refuse de légaliser les drogues comme l’ont demandé les anciens présidents, Lagos au Chili, Cardoso au Brésil, Zedillo au Mexique et Gaviria en Colombie. Dans son opération « dialogue » il pense que les cultures de substitution (café et thé) vont résoudre le problème de la coca.

Humala n’est pas de gauche car il pense possible de réaliser en même temps une politique qui fasse plaisir à la gauche (le social) et qui fasse plaisir aux « investisseurs ». Il arrive qu’en France ce discours soit celui de personnes se réclamant de la gauche donc on peut se réjouir de la franchise d’Humala si la traduction pratique ce n’était pas une militarisation d’un gouvernement qui auparavant était beaucoup plus animé par des intellectuels. Sous le sourire affiché, la main de fer n’est pas loin et El Pais se rassure et nous rassure à la fin : « Ce que beaucoup de gens veulent savoir c’est si le vainqueur de l’élection changera les règles du jeu. Tout indique qu’il ne le fera pas. » En confortant la stratégie Lula, des impasses sont au bout de la route. Le protectionnisme en est-il une ? Avec la taxation des voitures venant d’Europe, le Brésil incite les entreprises européennes à produire chez lui. Le pays visé c’est la Chine. Les puissances économiques chinoises ont aidé l’Amérique latine en achetant les matières premières mais en retour l’arrivée sur le marché de produits chinois pousse à la désindustrialisation. Le gouvernement argentin a donc décidé qu’à partir de Février, toute entrée de produits dans son pays devra être annoncé à l’avance, les autorités ayant un délai de 90 jours autoriser l’importation !!! Le Brésil et l’Uruguay ont été les premiers pays à réagir. Ces données montrent que s’il n’y a plus de guerre entre droite et gauche il y a une guerre économique entre puissants et faibles… et être du côté des faibles, c’est ça la gauche, M. Humala. Ce qui n’est pas simple, convenons-en.

23-01-2012 Jean-Paul Damaggio


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