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La fonction du stockage dans la guerre alimentaire

Par Jean-Paul Damaggio • Internationale • Mardi 03/06/2008 • 0 commentaires  • Lu 1344 fois • Version imprimable


Depuis un an, aux Amériques, la fracture est claire : le camp du pétrole (Chavez-Castro) face au camp des agrocarburants (Brésil-USA). La montée en flèche des prix alimentaires semble donner raison au camp du pétrole et aux propos de Fidel Castro dénonçant une stratégie qui préfère remplir des réservoirs que des estomacs. Depuis le début de la polémique, Lula répond que la planète ne manque pas d’aliments mais que trop de personnes manquent de liquidités et ne peuvent s’offrir la nourriture disponible, sauf qu’avec l’augmentation des prix la situation ne peut que s’aggraver.

 

Cet échange d’arguments a été repris par le journal conservateur nord-américain Times qui, pour une fois, a donné raison à Fidel Castro : les agro-carburants provoquent à la fois la famine et le réchauffement climatique par la déforestation imposée.

Ce débat est malheureusement faussé et nous le vérifierons quand dans cinq ans les prix alimentaires reviendront à la baisse ! Bien sûr, la décision US de développer les agrocarburants a un impact général sur les prix alimentaire mais un impact inférieur à l’autre décision moins connue : en finir avec les stocks alimentaires. Pour le capital, l’essentiel est la rapidité de sa circulation d’où le prix du poulet largement inférieur à celui du veau, le premier animal pouvant rapporter gros en 30 jours quand il faut plusieurs mois à l’autre. La rotation du capital est la source clef des profits actuels, en conséquence immobiliser dans les stocks un capital mort, c’est attendre une éventuelle spéculation, mais c’est le plus souvent perdre de l’argent. Dans le cadre d’une comptabilité à six mois reprise du modèle industriel, ce qui donne « le flux tendu », les stocks alimentaires faisaient figure d’archaïsme. Ils avaient une justification politique du temps de la guerre froide si bien que l’URSS est tombée au début des années 80 en étant prise dans une tenaille : la guerre en Afghanistan et la guerre du blé. Reagan faillit perdre l’appui des céréaliers de son pays en retardant sans fin les livraisons juteuses de blé à Moscou.

Aujourd’hui, on a beau me dire qu’on va vers un monde multipolaire (Brésil, Russie, Inde, Chine : BRIC), militairement, il est plus que jamais unipolaire, et les USA peuvent donc se contenter de stocks pour eux. Ils préfèrent que le Sénégal face les siens ! Or, comment un pays pauvre, qui arrive à peine à nourrir sa population, peut-il investir des sommes colossales dans le stockage ?

Je ne suis pas en train de minimiser le rôle des agrocarburants que j’ai dénoncé sur ce site voici plusieurs mois. Il s’agit seulement de ne pas tout mélanger. Au prix actuel du blé, des investissements colossaux devenus très rentables sont attendus dans les plaines d’Ukraine, et dans cinq ans une nouvelle vague de productions arrivera sur le marché avec, c’est sûr, la pression accrue du prix du pétrole et de celui des agro-carburants, mais dans le cadre d’une nouvelle concurrence. Si on s’en tient à l’argument « le pétrole contre les agrocarburants » (ou l’inverse), on oublie que le développement des agrocarburants c’est aussi pour éviter en partie la flambée du prix du pétrole, dont l’incidence touche aussi bien le prix du poisson que celui de toutes les denrées. Pour échapper au piège tendu, il est donc indispensable d’en revenir au fonctionnement basique du capitalisme afin d’exiger, de la part des pays riches, le maintien actualisé des stocks alimentaires existants au cours des années 70. Aux USA, l’agriculture est assimilée à une partie de l’industrie, et c’est socialement une catastrophe, une catastrophe dont l’action militante doit empêcher la généralisation. Nous savons que l’agriculture est soumise aux aléas du climat (pluie, grêle, gel, sécheresse) et aux aléas en général de tout ce qui est vivant (maladies). En guise de protection, dès qu’elles le purent, les sociétés inventèrent le stockage (c’est d’ailleurs le principe même de l’invention de l’agriculture face à l’économie de la cueillette). Ce n’est pas un archaïsme capable, par la spéculation, de fournir une cerise sur le gâteau. Et ce stockage, il n’est pas question de le délocaliser chez les plus pauvres, même s’il faut petit à petit leur donner les moyens d’y accéder. En attendant l’heure de la souveraineté alimentaire de chacun (là on s’aperçoit que la question des nations n’est pas secondaire), les stockages existants doivent passer sous contrôle d’organismes internationaux capables d’analyser l’état de la nutrition planétaire.

3 - 06 - 2008 Jean-Paul Damaggio


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