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Lampedusa, île d’infortune

Lettre bernoise 62

Par Gabriel Galice •  • Lundi 07/10/2013 • 0 commentaires  • Lu 1378 fois • Version imprimable


Chère Chiara,
 

Pour « globalisé » qu’il soit, notre monde est hétérogène. La technique et l’économie ne font pas  tout ; l’histoire, la géographie, la politique (dont la crédulité et le cynisme) ont leur part dans son modelage. 

Le naufrage d’une nef de migrants désespérés au large de l’île italienne de Lampedusa, causant 300 morts, en atteste douloureusement.

En prenant pied sur l’île en 1843 pour en faire la possession de sa majesté Ferdinand II de Bourbon,  roi des Deux-Siciles, Grand Prince héritier de Toscane et Duc de Parme, le capitaine de Frégate Sanvisente, devenant gouverneur du lieu, ignorait les conséquences en chaîne de son geste.
L’île est plus proche de la Tunisie (167 km) que de la Sicile (205 km). Elle aurait pu être tunisienne. Elle se retrouve italienne, donc enchâssée dans l’Union européenne.
Les pauvres diables d’Afrique, chassés par la misère, la guerre, la corruption, la dictature, prennent pour premier port d’attache cette avancée de l’Europe dans l’Afrique pour mettre un pied sur notre continent. Ils rencontrent, s’ils arrivent vivants, des pêcheurs et des touristes. Lancés dans des embarcations précaires affrétées par des passeurs cupides qui leur extorquent moult argent,  ils sont parqués dans un camp en attendant que les autorités statuent sur leur sort. Beaucoup n’arrivent pas, noyés avant.
Notre monde a ses priorités, chère Chiara. La liberté de circulation des marchandises et des capitaux est bien plus grande que celle des hommes. L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) n’a pas le prestige de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), tous deux sis à Genève.
La tuyauterie de l’ordre du monde a sa logique. Elle canalise vers les îles Caïmans les fortunes cherchant refuge et sur l’île de Lampedusa les infortunés fugitifs d’Afrique.
Par le dispositif Frontex, l’Europe maintient à distance les personnes étrangères à son espace. Charité bien ordonnée commence par soi-même, dit-on de peu chrétienne façon.

L’Union européenne sous traitait à ben Ali et à Kadhafi, ainsi qu’au royaume du Maroc, encore,  le soin de refouler les migrants africains par tous les moyens. Le désordre consécutif à la chute des dictatures, le drame syrien, renforcent la pression migratoire sur l’Italie.

Tout soudain, l’Europe verse de chaudes larmes sur l’infortune des femmes, hommes, enfants engloutis d’un seul coup, le 3 octobre, au large de Lampedusa. La dure réalité dément le poncif d’un monde fluide, « sans frontières » ni murs.
 

Ils ont voté pour cette Europe-là, les citoyens et leurs représentants, non ? Etaient-ils inconscients ? Ont-ils été abusés par leurs dirigeants ?

Certaines larmes, chère Chiara, sont d’ingénus, d’autres de crocodile.
 

Ton Guillaume tel que tu le vois, chagriné.

Berne, le 6 octobre 2013
 
 

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