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Le piège

Par Denis Collin • Actualités • Lundi 04/10/2010 • 5 commentaires  • Lu 1966 fois • Version imprimable


Le rythme de l’information quotidienne et le bombardement médiatique et internautique interdisent souvent de saisir pleinement la logique des évènements, si bien qu’on passe d’un extrême à l’autre, se retournant d’un côté à l’autre comme un homme pris de fièvre. C’est ainsi qu’on saisit très mal le sens et les conséquences prévisibles de la droitisation accélérée de la politique du président de la république et de sa majorité. Annoncée au lendemain de la défaite des élections régionales et confirmée par le tristement célèbre « discours de Grenoble », la reprise des thèmes chers au FN a été vue seulement comme une confirmation de la mauvaise opinion qu’on devait avoir de l’actuel locataire de l’Élysée. Mais l’indignation morale, souvent mauvaise conseillère, interdit de saisir le véritable sens stratégique de ce qui se passe.

En laissant la bride sur le cou aux responsables de l’UMP les plus proches idéologiquement du FN (Luca, Vanneste, etc.), en faisant adopter une loi qui institue la déchéance de la nationalité française (la vraie conclusion du pseudo-débat sur l’identité nationale), en critiquant violemment la commission après les propos de Mme Reding contre la politique anti-Roms de la France, le président de la république ne veut pas seulement siphonner les voies du FN comme on le répète à l’envi. Il s’agit de faire un pas vers la droite souverainiste anti-européenne en espérant par la même occasion récupérer une large partie de l’électorat populaire que sa politique sociale lui aliène. En effet, le référendum de 2005 a montré qu’une large partie de l’électorat, principalement l’électorat populaire (ouvriers, employés, classes moyennes inférieures) était hostile à l’UE et avec la crise cette hostilité n’a fait que monter. C’est cet électorat (largement « de gauche » !) que vise le coup du discours de Grenoble : en s’en prenant aux Roms (et pas aux immigrés en général, du reste), c’est directement la politique européenne (dont les présidents et gouvernements français successifs sont les coauteurs !) qui est mise en cause. Ceux-là qui ont enterré le vote français de 2005 en imposant le traité de Lisbonne, ceux-là même qui veulent détruire le système français des retraites au nom de directives européennes, deviennent brutalement des anti-européens quand il s’agit de la liberté de circulation des Roms.

Comment peut-on marcher dans les tours de ce joueur de bonneteau ? Vu de loin, ça paraît insensé. Mais ça ne l’est pas tant que ça. Nicolas Dupont-Aignan a apporté un soutien immédiat au président français après les propos musclés de Mme Reding. Le tournant post-discours de Grenoble est chaudement approuvé par le chroniqueur multimédia Zemmour. Le FN est très ennuyé et Marine Le Pen doit multiplier les contorsions et les sophismes pour faire croire que l’UMP est un parti de gauche… Et derrière ces « vedettes » de la politique, il y a toutes les couches de la population, incapables de définir clairement un objectif politique réel et qui se disent « au moins sur les Roms, Sarkozy a raison ». Car le Rom apparaît maintenant comme la présence incarnée de l’UE. Inversement, par légitime solidarité avec les Roms et par antiracisme, on a vu beaucoup de gens de gauche prendre la défense de Mme Reding et de l’UE contre le gouvernement français, oubliant que toutes les lois discriminatoires à l’encontre des immigrés s’inscrivaient dans un cadre défini et mis en place par l’UE.

Évidemment le gouvernement français n’a nulle intention de remettre en cause l’UE et pas plus d’ailleurs de stopper l’immigration réclamée par le patronat qui a besoin d’une main-d’œuvre peu exigeante. En bon agent de sa majesté le Capital, le gouvernement français apporte sa pierre à la constitution d’un marché du travail mondialisé, mais un marché où se présentent des travailleurs précarisés, sans droits et sous la menace permanente de la police. C’est pourquoi il faut avoir perdu tout bon sens pour en appeler à l’UE contre le gouvernement français. Comme il faut n’en avoir pas pour imaginer on ne sait quelle velléité « souverainiste » derrière la chasse aux Roms. Mais les insensés sont sans doute plus nombreux qu’on ne le pense. Pour remettre du sens dans tout cela, il faudrait une orientation politique cohérente, à la fois sur la question européenne et sur celle de l’immigration, une orientation qui parte des problèmes réellement important et qui sorte et du souverainisme à front de bœuf et du sans-frontièrisme européiste stupide duquel se nourrissent les pires démagogies.

La gauche croit avoir partie presque gagnée pour 2012. L’affaire Bettencourt et les retraites ont précipité Sarkozy au plus bas dans les sondages et, c’est bien connu, les oracles délivrés par IPSOS, Sofres and Co ne sauraient être mensongers. Pourtant, si Sarkozy l’emporte sur la question des retraites, c’est-à-dire si les promenades chacun dans sa ville et les journées d’action finissent par épuiser la combattivité – ce qui n’est pas encore certain ! – alors des espoirs sérieux lui seront permis. D’où l’importance cruciale de ce qui se joue sur les retraites. Selon le Canard Enchaîné, Sarkozy aurait dit au lendemain des manifestations du 23 septembre : « « Les syndicats écartent l’idée de grève générale ou de grève reconductible. C’est là ...l’essentiel. On va gagner cette bataille. On se souviendra de cette victoire, pas du nombre de manifestants. Mais la partie n’est pas totalement jouée. Ce n’est donc pas le moment de déconner. » Pour l’instant, personne ne « déconne ».

 
 

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Commentaires

Retour à une droite dure par Julien Bézy le Lundi 04/10/2010 à 10:29

Dés qu'une contradiction enraye la bonne marche d'un pays, le gouvernement en place opére un repli sur soi-même. Il se requivive sur son égo et met en place la politique de la peur de l'étranger. Il faut des boucs émissaires. La gauche n'a pas dit non à l'europe pour des problèmes économiques mais par un manque de social et de liberté. Oui les Roms sont européens et doivent avoir la totale liberté de circuler et de travailler dans l'Europe entière, même les autres étrangers devraient avoir ces droits. Seulement, Sarkozy stimule le mauvais penchant du populisme Français et casse la solidarité nationale dans le domaine social. Parfois, j'ai honte pour la France pays des Droits de l'Homme. Oui, nous allons vers une politique pétainiste: famille,travail, patrie.


Re: Retour à une droite dure par Anonyme le Mardi 05/10/2010 à 14:55

 Juste une petite question, qu'est-ce que c'est exactement le "sans-frontiérisme européiste stupide"?


Re: Retour à une droite dure par d_collin le Mardi 05/10/2010 à 20:16

L'européisme est la suite directe du slogan de 68, "les frontières on s'en fout", point de jonction donc entre le vieux gauchisme et la coalition atlantiste/démo-chrétienne qui construit d'abord la CECA puis le marché commun, puis la CEE puis l'UE. Le "sans-frontiérisme" c'est l'idée stupide qu'il serait mieux d'avoir un monde sans frontière. Mais les frontières sont les murs qui supportent le monde, comme le disait Hannah Arendt. Un monde sans frontière, c'est l'empire universel, le cauchemar garanti.


par regis le Mercredi 06/10/2010 à 00:01

Sur la « droitisation accélérée » de la politique gouvernementale : d’une part cet élément a toujours été très présent dans la politique du chef de l’Etat (chasse aux immigrés mais  ne peut-on pas aussi considérer celle-ci dans l’attitude de Mme Lagarde geignant sur ces pauvres exilés –fiscaux- entrevus gare du Nord ?) ; de l’autre, le temps de « l’ouverture à gôche » est fini, la lutte des classes et la proximité imaginée du partage des maroquins y a mis bon ordre.

Resserrer les liens avec sa famille politique pour affronter la crise en est tout le sens.

Seulement, Sarkozy n’est pas Chirac, de plus la crise de 2008 est passée par là, les exigences du capital sont tout autre (voyez la Grèce).

Je souscris entièrement à votre conclusion : Pour l’instant, personne ne « déconne ».


L'autre piège: où sont les banlieues par Gilles-Olivier Silvagni le Jeudi 14/10/2010 à 10:45

Vous décrivez fort bien et précisez mieux encore ce piège que nous sommes quelques uns à subodorer mais que peu analysent avec votre lucidité. Je partage votre inquiétude quant à l'attitude de la gauche social-démocrate et les moyens inadaptés employés jusqu'à ce jour par des syndicats dont on voit bien qu'ils ne se solidarisent que par force forcée, tant il est vrai que le premier qui déserterait les luttes et briserait l'unité intersyndicale ne s'en relèverait pas, et ce n'est pas la CFDT qui prétendra le contraire.

J'irai un peu plus loin que vous, si le piège que vous décrivez fonctionnait à plein, en exprimant clairement que la situation actuelle risque fort de se traduire dans 18 mois par une ré-élection de Sarkozy. Ce qui serait pour la République une catastrophe dont elle ne se remettrait pas, pour les citoyens éclairés de ce pays, un véritable cauchemard, et pour les nombreux admirateurs des chefs " à la lourde braguette" la joie honteuse de bien sentir "la rena corta" du Maître dont ils aiment être durement tenus.

Sur un point cependant, je ne vous suit pas: je ne pense pas que le personnage soit réductible à un joueur de bonneteau.

Je crains le pire, qui va bien au-delà de l'embrouille, dont ce dangereux politicien est un maître-escamoteur, à savoir la violence d'Etat qu'il fait savamment monter depuis qu'il a pris le contrôle de la Police, et de la gendarmerie. Mais aussi, outre les forces  de l'ordre traditionnelles depuis la création de la gendarmerie mobile en 1921, de l'armée, en vue du maintien de l'ordre, opération d'escamotage parfaitement menée au nez des vieilles barbes social-traitres qui tout en laissant le Congrès trahir le libre vote du peuple, n'a pas moufté lors du vote des dispositions permettant une modification de l'état d'urgence, qui pour énorme qu'elle est, reste largement méconnue aujourd'hui même: Sarkozy peut légalement engager jusqu'à 10 000 militaires ( et les moyens les plus sophistiqués ) pour le maintien de l'ordre. Contre qui: contre les cortèges de manifestants, dont Raffarin soulignait à plaisir combien ils sont "respectables"? Les habituels escadrons de CRS et autres moblots (qui ont matraqué à la Bastille comme le rapportait Rue 89 hier, tous ceux qui avaient le tort de ne pas être restés chez eux) suffisent largement, hélas, pour matraquer, casser, gazer, voire pire, les prochaines manifestations, surtout si des étudiants et des lycéens sont à leur portée.

On sait d'ailleurs qu'à museler et garder au pied les molosses qui ne rêvent que d'en découdre, on en obtiendra encore plus de violence si longtemps et à grand peine accumulée dans les cars des robocops.

Alors, contre qui et pour quoi faire, ces militaires mercenaires, ces professionnels qui feront leur noulot, sans état d'âmes, - et ceux-là ne mettront pas la crosse en l'air et ne sauveront pas la République comme le chantaient nos anciens? C'est là que se trouve sans doute sinon un autre piège, plutôt la seconde branche de la tenaille, l'autre mâchoire du piège que prépare celui-là dont je ne puis m'empêcher de penser qu'il trouverait dans le sang du peuple une sorte d'abominable  légitimité dans la tradition infâme de violence meurtrière et de répression dont la droite et lui-même se réclament sans oser le dire,

Pour qui donc, sinon pour les grands absents de ces cortèges qui défilent par millions dans les rues de nos villes - et dans les centre-villes- depuis le printemps dernier: la banlieue donc, les balnieues, du'on n'y voit pas, qu'on n'entend pas, où restent enfermés - remparés - tous ceux-là qui sont les plus pauvres, les plus maltraités, les plus craints et les plus détestés des pouvoirs et dont le quotidien insupportable fait qu'ils ne se posent même plus la question de savoitr s'ils la toucheraient jamais,  ces fameuses retraites!

Leur silence, leur absence de tous les communiqués comme de tous les commentaires a quelque chose de terriblement inquiétant pour ce qui pourrait suivre sous peu: à défaut d'attentats terroristes que Hortefeux évoquait avec son habituelle subtilité, craignons une terrible machination entraînant les révoltes d'une violence terrible qui en explosant dans les jours ou semaines à venir, aurait ignoblement cet effet d'aubaine tant espéré par les malfaiteurs qui gouvernent la France.

C'est alors que le titre de votre analyse prendrait tout son sens mortifère: le piège, en se refermant dans les Cités, assassinerait la République.
 

 



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