S'identifier - S'inscrire - Contact

Retraites : Ne transformez pas l’essai

Par Jean-Louis Ernis • Actualités • Dimanche 07/11/2010 • 2 commentaires  • Lu 1949 fois • Version imprimable


Même si l’action n’est pas réellement terminée, l’heure du bilan de l’affaire des retraites est désormais possible.
 
Bilan du premier épisode

Incontestablement le gouvernement sort vainqueur de cet épisode, mais il ne s’agit que du premier, le deuxième reste à la portée des salariés pour peu qu’ils en aient conscience, et plus encore la volonté.

Ce qui caractérise ce premier round, c’est cette fausse cohésion syndicale qui, en fait, n’était qu’une addition de contraires. La rencontre intersyndicale du 4 novembre la démontré et plus encore les propos syndicaux du 6 au soir.

Le seul point commun était le maintien de l’âge de 60 ans pour faire valoir ses droits à la retraite. C’est bien le minimum que les syndicats puissent exiger.

Il s’agissait davantage de préserver un symbole que de défendre le droit à une retraite décente dès le soixantième anniversaire des salariés concernés.

En fait, ce mouvement social s’est organisé sur un quiproquo permanent, avec en toile de fond des jeux d’appareils.

Les deux plus importantes organisations avaient une équation difficile à gérer.

Elles ne pouvaient faire preuve d’ingratitude à l’égard du patronat qui, par la déclaration commune d’avril 2008 liant le MEDEF, la CGPME, la CGT et la CFDT…, organise une sorte de quasi-monopole syndical à l’avantage des deux confédérations précitées.

Elles ne pouvaient davantage combattre frontalement le gouvernement promoteur de la loi qui légalisa cette fameuse déclaration commune (loi du 20 août 2008.)

Voilà pourquoi ces deux organisations ne revendiquèrent jamais le retrait du texte, mais simplement une négociation. C’est ainsi que fin septembre, en plein cœur de la mobilisation, la CFDT, par la voix de son Secrétaire Général, proposa « pour débloquer l’affaire » le report en 2015 de l’application de l’âge de la retraite à taux plein à 67 ans.

De la même manière, dès que le Sénat eut voté la loi, comme pour faire diversion, la CFDT proposa l’ouverture d’une négociation sur le travail des jeunes et des seniors. Rappelons que la même CFDT avait contractualisé après 2003 sur le travail des seniors, dont les résultats sont un véritable échec.

Mais la CGT et la CFDT devaient aussi faire avec leur base qui était à cent lieues de ces considérations politiciennes et qui, lasse des compromissions antérieures de leurs leaders, voyait là l’occasion d’une revanche. Pour beaucoup, le simulacre de lutte contre la remise en cause des régimes spéciaux de 2007 n’était pas passé. 

Pour illustrer cette situation, deux expressions méritent d’être relevées.

La première est celle de membres de la majorité présidentielle qui ne cessaient de louer la responsabilité des organisations syndicales. Il faut faire preuve d’une coupable crédulité pour ne pas décoder ce message, d’autant qu’il n’était pas le premier de cette veine.

Le deuxième nous vient de plusieurs journalistes qui s’offusquaient que les militants de base imposent aux élites syndicales la direction à prendre.

D’où la formule surréaliste : « les syndicats sont débordés » comme si la logique démocratique devait être celle des élites compétentes qui décident pour une base irresponsable qui doit se contenter d’obéir.

 
 

La question de la grève générale, relookée sous l’appellation de reconductible, impose aussi une réflexion. Au cas précis, elle fut davantage un slogan d’autosatisfaction, en fait un os à ronger, que la volonté collective de mise en place d’un outil permettant une véritable stratégie de conquête.

Certes, comme pour l’assurance maladie, le système par répartition des retraites mérite bien une grève générale, mais cela ne peut être décidé par quelques-uns. Le projet d’une grève générale impose une étude sérieuse de faisabilité afin de mettre toutes les chances de réussite du bon côté.

Or, la situation matérielle et psychologique des salariés est dans un tel état que même les conditions minimums ne semblent pas réunies.

Peut-on faire abstraction des huit millions de salariés sous le seuil de pauvreté, sans oublier ceux qui se situent juste au-dessus, d’un pouvoir d’achat écrasé depuis plusieurs années, d’un chômage de masse pesant comme une chape de plomb et de l’inquiétant taux d’abstention enregistré dans les quartiers populaires lors des dernières élections politiques ?

Cela veut dire qu’un long travail, d’explication, d’émancipation et de mobilisation, doit être réalisé bien en amont auprès des salariés.

Et ce n’est pas en se qualifiant de partenaire social que l’on peut organiser le rapport de force nécessaire au respect de la dignité des salariés.

Cette période aura permis à des intellectuels, ou présumés tels, de montrer leurs « talents » d’analystes.

Ainsi, on a vu tourner en boucle des soi-disant sociologues, politologues et autres géographes… passer de plateaux de télévisons en studios de radios pour déverser leur science du libéralisme.

Certains se livrèrent à des comparaisons, parfois hasardeuses.

Faire un parallèle de ce mouvement avec les évènements de mai 1968 n’a pas de sens. La mobilisation de cet automne est une réaction des salariés à la remise en cause d’un acquis social, alors que 1968 fut déclenché par le monde étudiant pour des raisons, que même 40 ans après, les spécialistes peinent à comprendre.

Rappelons-nous que les syndicats de salariés prirent le train en marche, de même que les partis d’opposition. 

Le parallèle avec le CPE de 2006 et sa loi retoquée après sa promulgation n’a pas davantage de crédit. Sur ce dossier les syndicats ne furent pas très virulents, ils avaient avalisé, quelques mois auparavant, l’expérience du CNE.

Ce sont les jeunes (étudiants et lycéens) qui organisèrent le rapport de force.

A cette époque, le contexte politique était particulier. Le Premier Ministre était en concurrence frontale à l’intérieur de son parti, avec Sarkozy, pour la présidentielle de 2007.

Ainsi, pour préserver une bonne image de son poulain, dans l’opinion publique, le Président de la République jongla avec la Constitution pour rendre cette loi inapplicable.

 

Aujourd’hui, nous sommes loin de cette situation.

Le parallèle avec les convulsions de 1995 est plus évident.

Les motivations furent les mêmes, remise en cause d’une conquête sociale, en l’occurrence de la gestion paritaire de la Sécurité Sociale et les régimes spéciaux.

Mais hélas, la similitude ne se limite pas là.

Quinze ans après cette grande convulsion sociale, aucun bilan ne fut tiré, les salariés retombèrent dans la même ornière.

En 1995, un nouveau concept était apparu, celui de la grève par procuration. En fait, bon nombre de salariés se sentant concernés, mais ne pouvant ou ne voulant pas entrer effectivement dans l’action, donnèrent en quelque sorte mandat aux militants engagés pour agir en leur nom.

Une absurdité, bien évidemment, et on sait où cela a conduit. 

En 2010, nous avons eu droit à un remake de ce scenario. Des sondages montrant qu’entre 60 et 70 % des français consultés appuyaient le mouvement, certains observateurs en traduisirent que la bataille de l’opinion était gagnée, comme si le combat ouvrier se menait par sondage.

Ce raisonnement n’est rien d’autre qu’une manœuvre politicienne visant à utiliser ce profond mécontentement pour préparer l’échéance de 2012.

Or, nous le savons, alternance ne signifie pas obligatoirement alternative.

Si le Parti Socialiste s’est clairement opposé au report à 62 ans de l’âge possible pour faire valoir les droits à la retraite, il précise qu’il faudra augmenter les années de cotisation, puisque la durée de vie s’allonge ( ce qui reste à prouver pour l’avenir)

La durée de cotisation actuellement prévue étant de 41,5 ans, si le PS augmente jusqu’à 42 voire 43 ans et pourquoi pas plus, quelle différence y aurait-il avec la loi actuelle ?

Cette soi-disant victoire de l’opinion n’est qu’un mirage.

Pour ma part, je dois avouer mon désappointement au regard des manifestations du samedi.

Je considère que pour permettre à un maximum de salariés de manifester (une majorité d’entre eux travaillent sur des lieux de moins de 20 salariés) le samedi est un jour idéal. Mais force est de constater qu’ils n’ont pas saisi cette opportunité, puisque les rassemblements du samedi ont été inférieurs à ceux des autres jours.

C’est une preuve supplémentaire de la dangerosité de s’appuyer sur des sondages, fussent-ils positifs.

Ainsi, la responsabilité nous invite à regarder les choses en face.

Mais cela ne doit pas nous conduire à abdiquer devant la destruction de nos acquis sociaux.

Personnellement, je ne crois plus en la réussite du rapport de force établi depuis le printemps.

Je pense qu’il faut aborder sans tarder le second épisode pour sortir vainqueur de cette affaire.

Tout d’abord, je veux sans ambages m’inscrire en faux par rapport au discours ambiant selon lequel une réforme des retraites est obligatoire. Quelques chiffres suffisent à crédibiliser ce refus.

La question posée est celle de la part du Produit Intérieur Brut (PIB) consacrée aux retraites et plus largement à la protection sociale.

A partir de chiffres officiels, la revue RESO d’octobre 2010 apporte la preuve que le déficit annoncé est une honteuse tromperie.

Sachant qu’en 1970, le PIB était de 1000 milliards d’euros (conversion faite), de 2000 milliards en 2010 et sera de 3000 milliards en 2050 (hypothèse basse d’une augmentation moyenne de 1 % l’an), que la part des salaires et des retraites est de 60 % du PIB et sans prendre sur la part des profits, les résultats sont édifiants.

Pour une bonne compréhension, l’article de RESO prend l’image du gâteau à partager et transforme les milliards du PIB en poids du gâteau.

Les autres éléments sont les rapports actifs/retraités.

En 2010, 10 salariés produisent pour 4 retraités soit 14 personnes au total. En 2050, 10 actifs produiront pour 8 retraités soit 18 personnes sur le gâteau.

Les calculs sont simples.

Pour 2010, sur un PIB de 2000 milliards, la part salaires/retraites (60 %) est de 1200 milliards. Convertis en poids du gâteau, 1200 grammes répartis sur les 14 personnes, les parts individuelles sont de 86 grammes.

Pour 2050, sur un PIB de 3000 milliards, la part salaires/retraites (60 %) sera de 1800 milliards.

Convertis en poids du gâteau, 1800 grammes répartis sur les 18 personnes, les parts individuelles seraient de 100 grammes. Soit une augmentation de 17 % de 2050 sur 2010.

Pour tenir compte de l’augmentation des dépenses de santé, prévisible de 100 milliards, et de dépendance également prévisible de 100 milliards, la part réservée aux salaires et retraites devient 1600 milliards.

Convertis en 1600 grammes de gâteau, la part individuelle s’évalue à 89 grammes.

Ainsi, non seulement la part individuelle n’a pas baissé, mais elle a augmenté de 3 grammes et concrètement de 3 milliards.

 

En fait, la supercherie est ailleurs. Elle se situe dans la volonté politique de transférer le système par répartition vers la capitalisation.

Le site Médiapart, dans sa livraison du 14 octobre, informe que le frère du Président de la République, Guillaume Sarkozy, délégué général du groupe Malakoff-Médéric, est à la manœuvre pour organiser le pactole du marché de la retraite complémentaire privée.

Selon Médiapart la loi va asphyxier financièrement les régimes par répartition, permettant l’éclosion de grands fonds de pension.

Une alliance serait en phase de réalisation avec la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), le bras armé financier de l’Etat, et sa filiale la Caisse Nationale de Prévoyance (CNP)

Tous ces partenaires créeraient une société commune en exploitation, dès le 1er janvier 2011.

La CNP est également une filiale de la Banque Postale et du groupe Caisses d’Epargne, présidée par François Pérol, ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée dont la nomination à la tête de ce groupe financier a été largement contestée.

Selon Médiapart, le marché pourrait représenter entre 40 et 100 milliards soit 17 % du marché,d’ici 10 ans.

 

Le deuxième épisode à ne pas négliger

C’est sur ce créneau que s’ouvre le deuxième épisode de cette affaire. Les salariés et leurs représentants peuvent et doivent agir. Ils ne doivent pas transformer l’essai de cette loi.

Dans les conseils d’administration et les comités d’entreprises, les élus des salariés doivent impérativement voter contre la création de ces monstres dévoreurs de nos acquis.

S’adonner à un vote positif, voire une abstention, ne serait pas sans poser problèmes.

Simultanément, pour donner un prolongement efficace aux actions de septembre/octobre, les salariés devront refuser les offres de leurs assurances, de leurs banques et de tout organisme financier. Je suis persuadé que la présentation des contrats d’assurances retraites proposés ne manquera pas d’attractivité.

 
 
 
 
 
 
Il faut gagner cette bataille.
 

Les tripatouillages politiciens de ces dernières semaines ont conduit les protagonistes à se fixer un nouveau rendez-vous dès 2013 pour aborder la question des retraites par points revendiqués par la CFDT, le Nouveau Centre, les Verts d’Europe Ecologie, une partie du PS et bien évidemment l’UMP.

 

Ainsi, il faut qu’à l’heure d’un premier bilan de cette loi de 2010, les résultats attestent d’un refus catégorique et déterminé des salariés à la capitalisation et donc aux fonds de pensions.

Sur ces bases, il suffira, par la suite, d’organiser le rapport de force pour imposer la pérennité et la viabilité du système par répartition.

Un seul mot d’ordre, opposition et résistance à la capitalisation des retraites et aux fonds de pensions.

C’est sur ces bases que, dès maintenant, nous devons mener campagne.

Partager cet article


Commentaires

par regis le Lundi 08/11/2010 à 01:10

Beaucoup d’éléments intéressants dans votre propos : 1/ les difficultés pour une grève générale 2/ la « grève par procuration » 3/ l’absence de perspectives (syndicales et politiques).

La grève générale : le terme de grève reconductible traduisait nos difficultés réelles : d’un côté l’absence de véritable volonté dans les sommets syndicaux ; de l’autre les grands reculs imposés aux salariés avec leurs conséquences en termes de revenus, de statuts (y compris l’amaigrissement ou le démantèment des grandes entreprises) mais aussi leurs répercussions sur l’état d’esprit du salariat. L’idée en quelque sorte de construction et de maîtrise de notre action.

« L’intersyndicale » ne s’est jamais prononcée pour le retrait, n’a jamais lancé de mot d’ordre de grève franche, a toujours réclamé des « négociations » dont elle savait qu’elles n’auraient pas lieu, a prôné « la grève par procuration » bien illusoire, procédé par journée d’action de loin en loin épuisant les capacités tant financières (dans la fonction publique, par ex, pour assister à une manifestation, on perd une journée, il y a eu 6 journées et 2 samedi) que « psychologiques ». Je ne suis pas certain qu’en 1968 les capacités financières des salariés aient été supérieures. Si l’on ajoute qu’aucune réelle alternative politique crédible favorable au salariat ne se dessine, il me semble que c’est sans doute du côté des conditions subjectives (même si objectif et subjectif sont liés) qu’il faut peser.

Depuis de plusieurs années, pour ma part, je m’insurge contre les grèves « presse-bouton » proclamées du sommet, d’une journée, où les tracts arrivent « à distribuer » où les militants sont en fait réduits au rôle de simple courroie de relais, où les salariés deviennent une simple masse « à convaincre » dans l’urgence. Où est la discussion ? Pourquoi les cadres syndicaux n’ont-ils pas été utilisés, dès que se profilait le projet de loi à l’explication, la préparation à la mobilisation, au combat ? Connaissez vous une seule organisation syndicale qui ait édité une brochure simple à vendre publiquement et à discuter ?

Bien d’accord avec vous, l’opinion, c’est l’opinion, le vent du moment.

« Cela veut dire qu’un long travail, d’explication, d’émancipation et de mobilisation, doit être réalisé bien en amont auprès des salariés » Oui.

Par contre, votre « 2ième épisode » ne me convainc pas : déjà les retraites types perco ou autre existent avec l’aval syndical. Des mutuelles ont fondé des retraites complémentaires (Corem par ex). Une défaite définitive impliquerait le renvoi aux situations personnelles donc un renforcement de l’individualisme et il y a aura toujours des syndicats pour souscrire au nom de l’attractivité dont vous faites mention.

Est il trop tard pour une grande manifestation nationale à Paris ?


par Pierre Montoya le Mardi 09/11/2010 à 11:04

  Les plus violentes attaques du pouvoir et des journalistes de droite les plus réactionnaires se concentrent contre la CGT-FO. Il y a une tentative de marginalisation de FO et de ses propositions. C'est pourtant la centrale qui présente les propositions les plus claires  et les plus proches des préoccupations du mouvement social et c'est une des raisons majeures de cette tentative  de marginalisation.



Archives par mois


La Sociale

Il Quarto Stato