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Vers la crise ouverte en Italie?

Sexe, télé et catastrophes

Par Denis Collin • Internationale • Jeudi 11/11/2010 • 3 commentaires  • Lu 1574 fois • Version imprimable


La crise politique en Italie est en train de s'ouvrir et les observateurs s’accordent pour penser que les jours du gouvernement Berlusconi sont comptés. En tout cas, il n’ira pas à son terme légal de 2013. La prétendue « seconde république » qui devait débarrasser le pays de l’instabilité gouvernementale pourrait même en faire les frais. Quoiqu’il arrive par la suite, si les Italiens pouvaient se débarrasser de Berlusconi, ils auraient déjà fait un grand pas en avant. Le « caïman » (Berlusconi avait été brocardé dans un film de Nanni Moretti) domine la vie politique italienne depuis 1994 et il aura présidé à une incroyable dégradation des mœurs mais aussi de la situation économique et sociale du pays qui avait vu dans cet homme d’affaires aux affaires louches le sauveur du pays.

La crise en marche

L’affaire Ruby-Karima (la jeune mineure embauchée pour les parties fines des joyeux lurons de la bande à Berlu) est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Alors que la jeune fille – théoriquement placée dans une maison d’adolescents en déroute – se faisait arrêter avec sur elle 5000€ en liquide, se portèrent à son secours deux adjoints de Berlusconi, Nicola Minetti, danseuse devenue hygiéniste dentaire de Berlusconi et conseillère régionale en Lombardie, et Lele Mora, fournisseur attitrés d’escort-girls, déjà impliqué l’an dernier dans une affaire de services sexuels pour le Premier ministre et ses amis. Toute l’affaire en elle-même mériterait d’être racontée : les liens entre la politique, les parties de « bunga-bunga » dans la villa de Berlusconi et la télévision, sur fond de chasse à la chair fraiche mériteraient autre chose que des plaisanteries salaces et l’air goguenard et entendu de nombreux commentateurs. Berlusconi a cru s’en tirer en revendiquant « l’aide » apportée à Ruby-Karima et en ajoutant qu’un homme surmené comme lui avait bien le droit de se distraire… Mais il semble que, cette fois, il soit allé trop loin.

En demandant la démission du premier ministre, Gianfranco Fini, qui vient de quitter le Pdl pour fonder son propre parti – Fli, Futuro e libertà. Per l'Italia – précipite les évènements. Le Pd, principal parti de « gauche » qui n’est pas pressé de retourner aux urnes semble ennuyé, mais il ne pourra pas rester les deux pieds dans le même sabot à attendre que la tempête passe. L’Église, qui soutient Berlusconi, a été obligée de hausser le ton et de se faire, modérément, le relai de la colère qui monte dans les milieux catholiques, même si Ratzinger cherche à arranger le coup avec son ami Berlu : la sortie de Berlusconi disant qu’il vaut mieux regarder les jolies filles qu’être gay était destinée à rassurer les éminences.

Le système B.

À elles seules, les frasques de Berlusconi et son goût prononcé pour les moins de dix-huit ans n’auraient pas suffi à le déstabiliser. Ce pouvoir proprement mafieux, liés par mille et une attaches à la criminalité financière et la criminalité tout court, a fait main basse sur l’Italie. La télévision, entre les mains de Mediaset (groupe Berlusconi) et Rai Uno, organise une désinformation digne de feu les « démocraties populaires ». « Panem et circenses » : la vieille devise de l’empire romain décadent semble fonctionner. Et l’histoire italienne ne manque pas de ces tyrans libidineux qui ont imposé leur loi à la « povera Italia » : le pape Alexandre Borgia pourrait être le plus connu des ancêtres politiques du « cavaliere ». Au Nord, la Lega, parti sécessionniste, raciste et anti-Italien assure Berlusconi de son soutien tant que Berlusconi développe de la « fédéralisme », c’est-à-dire œuvre au démembrement politique de l’Italie, permettant d’ailleurs à Bossi et ses acolytes de faire main basse sur les institutions financières régionales en Lombardie et au Piémont, de placer leurs hommes dans tous les endroits stratégiques, c’est-à-dire les endroits où coulent les euros. On parle, à juste titre de la Mafia, de la Camorra, de N’drangheta, organisations typiques du Sud de l’Italie. On est beaucoup moins disert sur les mafias financières au Nord et notamment sur tout ce qui s’est mis en place au cours des 15 dernières années. Les liens entre les institutions financières du Nord et la mafia étaient d’ailleurs clairement évoqués dans le film de Ferrara, « Cent jours à Palerme », consacré à l’assassinat du général Della Chiesa.

La défaite du mouvement ouvrier

Le système Berlusconi s’appuie sur la pulvérisation de la classe ouvrière, battue à la fin des années 70 et 80, avec le démantèlement des grandes concentrations comme la FIAT, le développement de la sous-traitance, l’augmentation des cadences et des heures de travail, la baisse régulière des salaires. Il faudrait rappeler, dans cette défaite du mouvement ouvrier en Italie, le rôle calamiteux qu’ont joué les terroristes (Brigate Rosse et autres) abrutis, canailles ou révolutionnaires sincères manipulés par toutes les officines de barbouzes – même si certains de ces individus ont obtenu la bienveillance d’une partie de l’intelligentsia des bords de Seine. Pour y comprendre quelque chose, on peut se reporter à l’excellent film de Marco Bellocchio, Buongiorno, notte, consacré à l’enlèvement d’Aldo Moro et tiré des souvenirs d’une des membres du commando BR, Anna-Laura Braghetti. Le terrorisme individuel et le terrorisme d’État ont formé les deux mâchoires du piège qui s’est refermé sur le mouvement révolutionnaire en Italie.

L’auto-liquidation du PCI à partir du congrès de Bologne de 1991 (dissolution du PCI, fondation du PDS) fut un processus tout à fait parallèle à la disparition des « États socialistes » en Europe de l’Est et en URSS. La nomenklatura PCI qui gouvernait de nombreuses régions et contrôlait via les coopératives et les caisses d’épargne une bonne partie de l’appareil productif et des bénéfices afférents, a suivi exactement le même chemin que les bureaucrates des « partis frères » : cesser d’être des exploiteurs honteux de l’être pour s’intégrer à la classe capitaliste. La fondation du PRC qui a tenté de sauvegarder le meilleur de l’héritage ouvrier du parti fondé par Gramsci s’est révélée incapable de procurer une alternative au naufrage du stalinisme italien. Les dernières élections ont consacré la groupuscularisation accélérée de ce qui restait du PCI. Le PRC et le PdCI ne jouent plus qu’un rôle aussi marginal que les groupes trotskystes en France, avec, pourtant un « capital » de départ loin d’être négligeable. Berlusconi a donc bénéficié, outre ses propres avantages d’un effondrement impressionnant de toute opposition de gauche et même de toute opposition tout court. Si besoin en était, les quelques passages du « centre-gauche » au pouvoir, 1996-2001 et 2006-2008 ont fini de convaincre les Italiens qu’il n’y avait pas beaucoup de choses à attendre de ces gens-là. En fusionnant le Pds avec la fraction "gauche" de la Démocratie Chrétienne (l'ex-Margherita) les dirigeants de l’ex-PCI ont voulu rompre tout lien avec l’histoire du mouvement ouvrier – dans les réunions du Pd, il est désormais interdit d’employer le mot « compagno » (« camarade »). Ils se sont ralliés à un programme qui, sur le plan économique et social, est pratiquement identique à la celui de Berlusconi. Ils ont renoncé à prendre la défense des acquis ouvriers et n’ont pas bronché devant les offensives berlusconistes. Mais, même sur le plan de la défense la plus élémentaire de l’État de droit, ils n’ont cessé de capituler devant la majorité berlusconiste. Il est vrai que, sur le plan des mœurs politiques, ils sont souvent loin d’être en état de donner des leçons. La Campanie (région de Naples), longtemps tenue par la gauche, a basculé à droite aux dernières élections régionales (2010) en raison de l’incurie des dirigeants du Pd (Bassolino, président de la région Pds, avait été mis en examen en 2008 pour gabegie des subventions publiques…).

Signes d’un renouveau

Cependant, le système B. arrive son terme. D’une part, la décomposition de l’État et les coupes sombres pratiquées dans les budgets de l’action publique menacent le pays dans son existence immédiate. L’effondrement, par suite des pluies, de la maison des gladiateurs à Pompéi est tout un symbole. Comme le dit Nicchi Vendola, l’Italie est devenu un pays où s’il pleut 24 heures, c’est une catastrophe hydrologique.  À tous les niveaux l’incurie étatique s’est aggravée. Après le tremblement de terre qui a ravagé la ville de l’Aquila, Berlusconi avait multiplié les opérations de promotion et les promesses. Mais rien ou presque n’a été fait. Les habitants sont toujours logés dans des abris de secours, les subsides publics ont rejoint promptement les poches privées des intermédiaires proches du pouvoir. Un film au vitriol vient de sortir sur ce sujet, dont le titre est Draquila. Après le caïman, B. vient de trouver un nouveau surnom… À part la Lega qui ne peut rien faire sans Berlusconi, à l’intérieur de la coalition gouvernementale, les plus lucides ont déjà entrepris de rompre. Pour mettre en accord ses paroles et ses actes, Fini et son groupe ont voté contre les dernières propositions de lois contre les immigrés proposées par le gouvernement. D’autres parlementaires Pdl ont annoncé leur rupture.

En haut, on ne peut donc plus gouverner comme avant. En bas, on commence à ne plus vouloir être gouverné comme avant. Le succès de la manifestation du 16 octobre en soutien aux ouvriers de la FIAT Pomiglio, des manifestations antigouvernementales récentes à L’Aquila et dans d’autres villes secouent l’opposition. Le Pd fait même mine de se réveiller et prépare une manifestation anti-Berlusconi.

Ce qui fait encore cruellement défaut

À l’évidence la chute de Berlusconi étant inscrite dans la logique des événements, tous se préparent à la suite. « Cabinet technique », gouvernement d’union nationale, et un Berlusconi-bis, toutes les formules sont envisagées. Bien que crédité d’un poids électoral très faible, Fini et son Fli espèrent jouer un rôle clé dans la recomposition politique italienne. Même si, parfois, ces jours-ci, l’Unita retrouve des accents de la grande époque du Pci, le Pd ne redeviendra pas un grand parti de gauche social-démocrate apte à incarner une alternative réforme, même modérée. Le Prc et ses alliés des autres groupuscules communistes sont inexistants politiquement. 

Nicchi Vendola, le gouverneur des Pouilles, ex-Prc, aujourd’hui dirigeant d’un petit parti, Sel, Sinistra, Ecologia, Libertà, « Gauche, écologie et Liberté », s’appuie sur sa popularité et ses succès dans sa région et cherche à se créer un destin national. Il espère en tout cas avoir des chances de devenir le leader d’une nouvelle coalition centre-gauche. Mais les vieux bureaucrates du Pd, formés à l’école du stalinisme et de la démocratie chrétienne feront absolument tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher Nicchi de réaliser ses ambitions.  Son homosexualité affichée ne l’a pas empêché de gagner et conserver pour un deuxième mandat la région des Pouilles ; c’est un bon orateur, pas un démagogue mais un pédagogue. Il dispose d’un petit réseau militant qui essaie une nouvelle forme non-partidaire d’organisation politique (« les ateliers de Nicchi ») et cherche à capter tous ces réseaux plus ou moins informels de militants regroupés dans le « mouvement violet ». Il est aussi le seul dirigeant national de « gauche » à tenir un vigoureux discours de défense des ouvriers.

Machiavel, en 1513, après la défaite de la république et le retour des Médicis à Florence, écrivit Le Prince. Le républicain Machiavel estimait alors que les conditions politiques de la régénération républicaine étaient provisoirement épuisées. Le chapitre XXVI du Prince en appelle donc à la venue d’un prince apte fédérer les forces pour chasser les barbares d’Italie. Mutatis mutandis, nous sommes un peu dans une situation semblable. Le vieux système partidaire est mort et ne ressuscitera pas – nous y reviendrons prochainement à partir de l’analyse de l’intéressant livre de Mauro Calise, Il partito personale. I due corpi del leader, « Le parti personnel, les deux corps du leader ». Les nouvelles formes réellement démocratiques ne sont pas encore nées ou à peine naissantes. L’Italie a besoin d’un prince pour chasser les barbares. Le seul candidat au rôle de prince pour l’heure est Vendola. Il en a, apparemment, la virtù, courage et habileté politique, intelligence des situations. Mais le prince doit aussi bénéficier de la fortune. Et Vendola ne semble pas encore avoir en mains les clés de la situation. Et comme il n’y a personne d’autre à gauche, il est à craindre que les souffrances de la « povera Italia » ne soient pas terminées.


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Commentaires

Comparaison et raison? par Pereira Nunes le Samedi 13/11/2010 à 19:19

Est-ce possible de comparer Vendola avec notre Mélanchon national?


Re: Comparaison et raison? par quent1 le Samedi 13/11/2010 à 23:02

C'est un néo en politique Mélanchon ? comparaison n'est pas raison, c'est pas sérieux ce grain de Grossel alréen mais après tout pourquoi se priver quand J.L.M. P.D.G, tout en critiquant sans vraiment user de vocabulaire choisi nombre de médias, répond toujours présent partout aux invites de ce 4ème pouvoir média, oui oui aux invites et cela d'où qu'elles émanent et quel que soit le niveau de l'émission et du présentateur tv, radio, etc. Pour les prochaines échéances 2012 certains chefs, fins politiques?, sembleraient avoir très bien compris quel profit ils pourraient en tirer de ce Mélenchon surmédiatisé, médiatiser, toujours médiatiser, coup de billard à deux bandes répétitif de l'avant 2007 ? La "gauche" et ses bordures se réclamant du peuple, combien de divisions et qui servent-ils et à quelles fins ?


Re: Comparaison et raison? (Denis Collin ) par la-sociale le Dimanche 14/11/2010 à 09:51

Je ne sais pas si la comparaison est judicieuse ni si elle plairait aux intéressés... Vendola est président d'une région du Sud pauvre et a montré ce qu'il pouvait faire pratiquement comme dirigeant politique - ce qui explique qu'il ait été élu alors que son parti, le Sel, est plutôt minoritaire, y compris dans les Pouilles. À certains égards, il est un "communiste historique", par sa famille et par son histoire personnelle. Mais il s'appuie sur des réseaux ouverts et non sur un parti à l'ancienne avec cartes et ligne politique qui tombe d'en haut et à laquelle tous doivent obéir. Cela semble payer. Plusieurs sondages en vue des prochaines élections municipales de 2011 montrent la poussée des candidats Sel. Ainsi à Bologne "la rouge", c'est le candidat vendolien, Andrea Segrè, qui serait le mieux placé pour l'emporter et son parti quadruplerait ses voix, pendant que le Pd continuerait de reculer dans cette ville dont on dit que même sous le fascisme le maire était un communiste clandestin...



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