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Rousseau, reviens, l’Europe se moque de la démocratie!

Par Gabriel Galice • Débat • Samedi 05/11/2011 • 1 commentaire  • Lu 1830 fois • Version imprimable


L’émoi suscité par l’annonce du premier ministre grec Papandréou de consulter son peuple sur le plan de rigueur imposé à son pays en dit long sur la conception politique des dirigeants européens.

Quelques faits et réflexions valent d’être rappelés.

A la veille du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, deux citations. La première est tirée du Contrat social: «Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle, ce n’est point une loi.» La seconde de l’article «Economie politique», rédigé pour L’Encyclopédie: «Il serait donc à propos de diviser l’économie publique en populaire et tyrannique. La première est celle de tout Etat, où règne entre le peuple et les chefs unité d’intérêt et de volonté. […] Ce qu’il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c’est une intégrité sévère à rendre justice à tous et surtout à protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. […] Si, dans chaque nation, ceux à qui le souverain commet le gouvernement des peuples en étaient les ennemis par état, ce ne serait pas la peine de rechercher ce qu’ils doivent faire pour les rendre heureux.»

La construction européenne est un produit de la confrontation entre les blocs opposant les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale. Elle en porte les stigmates et les ambiguïtés que le général de Gaulle, favorable à L’Europe des patries, souligna. Le Marché commun portait la marque d’un capitalisme «rhénan» en Allemagne, colbertiste en France. Le plan Marshall soutint l’Europe et ruina son cinéma (Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma).

Les dirigeants européens noyèrent de plus en plus le Marché commun dans le marché mondial et accompagnèrent la transformation du GATT en OMC. Le passage de capitalismes régulés au capitalisme financier libre-échangiste, pudiquement baptisé «mondialisation», impliquait la mise à distance croissante des peuples. La machinerie bruxelloise exprime cette mise à distance. La mise en place de l’euro a permis aux Allemands d’importer dans la Banque centrale européenne les principes de la Bundesbank, à commencer par la monophobie de l’inflation sans égard pour la croissance et l’emploi. Ils n’ont sacrifié leur deut­sche mark qu’à la condition que l’euro en soit un avatar. Indépendante des autorités politiques, la BCE est compatible avec les marchés, dont elle est un vecteur zélé. Les Français ont passé un marché de dupes en troquant l’unification aux conditions allemandes contre l’adoption de l’euro par l’Allemagne. L’histoire atteste que l’Allemagne réunifiée est la première puissance européenne, économiquement, financièrement, géographiquement, politiquement. L’Allemagne se paye le luxe de vendre à la Grèce des voitures onéreuses (acquises par ceux qui fraudent massivement le fisc), des chars d’assaut et des sous-marins, moyennant des corruptions sur lesquelles la justice munichoise se penche, tout en donnant des leçons de vertu financière.

Les dirigeants néerlandais et français, applaudis par leurs collègues, ont bafoué la volonté populaire quand les référendums ont désavoué le projet de Traité constitutionnel européen qui consacrait la primauté de la libre concurrence et la subordination à l’OTAN. Le Traité de Lisbonne est un déni des peuples, de la démocratie. Jean-Claude Trichet a intelligemment mis la crise à profit pour renforcer le pouvoir de la BCE (lire Le Monde diplomatique de ce mois), faisant d’elle le gouvernement financier de l’Europe, prescrivant sans vergogne recul de la puissance publique, privatisations et restrictions salariales.

L’Union européenne manque de sens des réalités. Henry Kissinger se montre plus lucide: «Si les dirigeants politiques peuvent infliger à leurs populations un certain degré de souffrance pour stabiliser les économies nationales, ils ne sauraient survivre s’ils se font les avocats d’une austérité quasi éternelle sur la base de directives édictées par l’étranger» (Le Monde du 15 octobre 1998).

On peut rêver («chimère» dirait Rousseau) à une «démocratisation» de cette machinerie eurarchique, où les lobbies ont pignon sur rue.

Peut-être est-il plus raisonnable de reconstruire l’édifice européen de fond en comble de sorte que les peuples d’Europe en soient le socle. Jean-Jacques, reviens!

(Paru dans "Le Temps" du 4/11/2011)



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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Jeudi 11/09/2014 à 12:56

person:jean-jacques rousseau : "La Sociale - Rousseau, reviens, l’Europe se moque de la démocratie !â–»http://la-sociale.viabloga.com/news/rousseau-reviens-l"



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