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Du néolibéralisme à l’islamisme, n’est-ce pas de gauche que viennent ces entraves à la liberté ?

par Denis COLLIN, le 21 novembre 2019

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En 2011, j’avais publié un "essai sur la liberté au XXIe siècle" sous le titre La lon­gueur de la chaîne (éditions Max Milo). Les années pas­sées n’ont fait que confir­mer les crain­tes qu’expri­mait ce livre. Si Ronald Dworkin avait pu qua­li­fier l’égalité de "valeur en voie de dis­pa­ri­tion" (cf. La vertu sou­ve­raine, Gallimard), je sou­te­nais que la liberté, elle aussi, était en voie de dis­pa­ri­tion. Quant à la fra­ter­nité, inu­tile d’en parler, plus per­sonne n’a la moin­dre idée de ce que cela pour­rait vou­loir dire.

Que la liberté suive l’égalité dans les "pou­bel­les de l’his­toire", c’est tout à fait com­pré­hen­si­ble. La liberté n’a de sens que si elle est la liberté égale pour tous, sinon la liberté des uns a pour corol­laire la ser­vi­tude des autres. Les bali­ver­nes "libé­ra­les" qui oppo­sent la liberté à une égalité qui serait une into­lé­ra­ble oppres­sion ne font que repren­dre, en inver­sant les signes, les bali­ver­nes sta­li­nien­nes d’antan qui pré­ten­daient qu’on devait sacri­fier la liberté à l’égalité.

L’égalité est un prin­cipe poli­ti­que et moral qu’ont aban­donné ceux qui étaient censés le défen­dre : les "partis de gauche" conver­tis au libé­ra­lisme économique et au "chacun pour sa pomme" depuis le "grand tour­nant" des années 80, depuis ces hor­ri­bles années 80 qui ont vu les triom­phes poli­ti­ques, à la Pyrrhus, des Blair, Schröder et Mitterrand (un Mitterrand que l’exer­cice du pou­voir avait converti en un rien de temps à tout ce qu’il avait dénoncé avant son élection). Mais une fois que le renard est libéré dans le pou­lailler encore faut-il empê­cher les poules de faire front contre le renard, d’appe­ler le fer­mier à leur secours ou de cri­bler de coups de becs cette hor­ri­ble bête. C’est pour­quoi, par­tout, à des degrés divers cepen­dant, les pou­voirs répres­sifs des États se sont ren­for­cés. Les dis­po­si­tifs de sur­veillance, plus effi­ca­ces et plus raf­fi­nés que ceux ima­gi­nés par Orwell dans 1984, s’empa­rent de nos vies.

Des lois qui eus­sent hor­ri­fié les libé­raux d’antan sont adop­tées en rafale au motif de "lutte contre le ter­ro­risme" (du Patriot Act amé­ri­cain à l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion fran­çaise de l’état d’urgence). Même dans la patrie de la Magna Carta et de l’habeas corpus, Julien Assange est jeté dans un cul de basse fosse et jugé par une paro­die de tri­bu­nal bri­tan­ni­que aux ordres de son maître, l’État amé­ri­cain, celui d’Obama autant que celui de Trump. Dans la France "mère des droits de l’homme", les Gilets jaunes ont subi une répres­sion impi­toya­ble, éborgnant, bles­sant griè­ve­ment et jetant en prison des mil­liers de braves citoyens qui ne récla­maient qu’un peu de jus­tice.

Mais on savait qu’on ne peut rien atten­dre des pou­voirs d’État tant qu’ils sont entre les mains des fondés de pou­voir de la classe domi­nante. La classe domi­nante domine, rien que très normal. Ce qui l’est moins, c’est l’apport venu de "l’extrême gauche" à cette entre­prise de des­truc­tion de la liberté. La pul­vé­ri­sa­tion de la com­mu­nauté poli­ti­que consé­cu­tive au triom­phe du néo­li­bé­ra­lisme et de la mar­chan­di­sa­tion tota­li­taire a pro­duit la nais­sance d’ "iden­ti­tés" nou­vel­les plus extra­va­gan­tes les uns que les autres et de nou­vel­les "com­mu­nau­tés" fan­tas­ma­ti­ques qui pro­li­fè­rent comme les métas­ta­ses du cancer capi­ta­liste.
Chacun son iden­tité, chacun sa volonté d’être reconnu et de faire taire tous ceux qui pour­raient ne pas s’exta­sier devant les reven­di­ca­tions folles de ces gens. Ainsi le "poli­ti­que­ment cor­rect "qui a déjà ravagé les uni­ver­si­tés amé­ri­cai­nes et fourni les trou­pes réac­tion­nai­res (ou plutôt réac­tion­nel­les) qui ont fait Trump, a-t-il gagné la France. La cen­sure la plus impi­toya­ble com­mence à s’exer­cer dans le domaine de la culture – contre telle pièce de théâ­tre anti­que, contre tel auteur au pro­gramme de l’agré­ga­tion de let­tres, contre telle phi­lo­so­phe accu­sée d’homo­pho­bie au motif qu’elle est oppo­sée à la pra­ti­que des "mères por­teu­ses". C’est bien comme le dit Pierre Jourde dans L’Obs un retour de l’ordre moral qui s’annonce, mais un ordre moral qui ne vient pas du côté où on l’atten­dait.

En embus­cade, le troi­sième parti des enne­mis de la liberté a engagé le combat. Les isla­mis­tes (Frères Musulmans sous leurs divers faux nez, pré­di­ca­teurs sala­fis­tes tous plus obs­cu­ran­tis­tes les uns que les autres, "anti­sio­nis­tes" enra­gés) ont engagé sous le dra­peau de la "lutte contre l’isla­mo­pho­bie" une offen­sive de conquête poli­ti­que visant à gagner l’hégé­mo­nie, d’abord sur les musul­mans vivant en France à qui ils veu­lent impo­ser les cou­tu­mes et accou­tre­ments des pays du Golfe. Cette hégé­mo­nie gagnée, ils pour­ront passer à la phase II, celle très bien décrite dans le roman de Houellebecq Soumission. Pour la phase I, ça marche comme sur des rou­let­tes : la gauche de gauche, au nom d’un faux anti­ra­cisme s’est mise à la remor­que de ceux qui pen­dent les com­mu­nis­tes, bat­tent les femmes et empri­son­nent les syn­di­ca­lis­tes dans les pays où ils ont le pou­voir.

Telle est la situa­tion déses­pé­rante dans laquelle nous sommes. Alors que l’offen­sive anti­so­ciale du gou­ver­ne­ment se pour­suit à marche forcée et alors que les forces de résis­tan­ces se mani­fes­tent, comme elles s’étaient mani­fes­tées l’an passé avec les Gilets jaunes, l’issue poli­ti­que du mou­ve­ment social semble bou­chée. Espérons pour­tant que la lutte de classe sera la plus forte, qu’elle balayera les mias­mes de la décom­po­si­tion de la gauche et que nous pour­rons sortir de cette étreinte mor­telle.


Article publié sur le site Marianne.net, le 12/11/2019