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Défendre la civilisation contre les barbares

par Denis COLLIN, le 23 juin 2020

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Nous vivons une bien étrange époque, anti­ci­pée par Pier Paolo Pasolini qui avait annoncé que le fas­cisme revien­drait, mais qu’il s’appel­le­rait anti­fas­cisme. Nous y sommes en plein. En pleine confu­sion des esprits. Le racisme a pris le masque de l’anti­ra­cisme et ceux qui hier com­bat­taient l’apar­theid veu­lent des uni­ver­si­tés réser­vées aux « gens de cou­leur », des sta­tis­ti­ques eth­ni­ques et toutes sortes d’absur­di­tés encore pires. Les fémi­nis­tes ne récla­ment plus l’égalité des hommes et des femmes, mais l’abais­se­ment des mâles et peut-être leur dis­pa­ri­tion quand on pour­rait défi­ni­ti­ve­ment se passer du sperme pour assu­rer la repro­duc­tion de l’espèce, non pas fémi­ni­sée, mais « dégen­ri­sée », une espèce réduite à un monde de fous, non, pardon, de folles. Les amis des bêtes veu­lent réé­du­quer les lions pour les dis­sua­der de manger des anti­lo­pes et les enne­mies du moin­dre trait de galan­te­rie comme mani­fes­ta­tion du machisme appor­tent leur sou­tien aux isla­mis­tes qui enca­gent les femmes…
De cette folie qui a gagné le monde média­ti­que, nord-amé­ri­cain d’abord puis étendant sa conta­gion en Europe, en Amérique Latine et ailleurs encore, on ne sait trop que penser. Les pitre­ries de cer­tains des porte-parole en vue peu­vent faire rire — les par­ti­sans de la libé­ra­tion ani­male prô­nant la zoo­phi­lie (Peter Singer, Donna Haraway) sont sans doute à trai­ter comme on a pu trai­ter d’autres lubies. Quand tout cela prend pos­ses­sion de l’Université, on a moins envie de rire. Un repor­tage sur l’uni­ver­sité d’Evergreen dans l’État de Washington montre un fonc­tion­ne­ment de secte et comme tou­jours dans ce genre d’orga­ni­sa­tion, l’humi­lia­tion est obli­ga­toire de façon que plus per­sonne n’ose se révol­ter : celui qui, publi­que­ment, s’est accusé des pires torts aura beau­coup de mal à remon­ter le cou­rant. Après les uni­ver­si­tés, ce sont les grands médias qui ouvrent lar­ge­ment leur porte aux déli­rants sans jamais que quelqu’un ne soit invité à les contre­dire. Quand la méca­ni­que est bien huilée, il ne reste qu’à passer à la phase sui­vante qui consiste à impo­ser le silence à qui­conque ne par­ta­ge­rait pas les nou­veaux dogmes. Ici on demande l’inter­dic­tion d’une pièce de théâ­tre, là celle d’un film, on demande que cer­tains tableaux outra­geant les nou­vel­les bonnes mœurs dis­pa­rais­sent des salles des musées. Des petits voyous sont promus héros de la jus­tice et sou­te­nus par le gratin des intel­lec­tuels.
Inutile d’en rajou­ter. Vous qui entrez ici, aban­don­nez toute espé­rance ! Ce qui est dérou­tant, ce n’est pas tant la bêtise triom­phante, l’obs­cu­ran­tisme trans­formé en vertu, ni même la volonté de faire taire tous ceux qui pen­sent dif­fé­rem­ment. Ce qui est dérou­tant, c’est que tout cela se fasse au nom de la liberté, de l’émancipation humaine et de la dignité des humains. Le 1984 d’Orwell est sous nos yeux : la liberté, c’est l’escla­vage, la paix, c’est la guerre et l’his­toire doit en per­ma­nence être réé­crite pour s’assu­rer que ce qui est ensei­gné est conforme avec les der­niers tour­nants stra­té­gi­ques de big bro­ther.
Face à ces déli­res, le bon sens, dont Descartes avait peut-être impru­dem­ment dit qu’il était au monde la chose la mieux par­ta­gée, n’a pra­ti­que­ment aucune chance. Celui qui écrit ces lignes étant un vieux mâle blanc euro­péen, hété­ro­sexuel et cis­genré ne peut guère s’illu­sion­ner sur sa capa­cité d’être entendu. Mais si je par­viens à donner quel­ques rai­sons de ne pas déses­pé­rer à mes amis et à ceux qui me lisent, je n’aurai pas perdu mon temps en entre­pre­nant main­te­nant la défense de la raison uni­ver­selle et de la civi­li­sa­tion euro­péenne qui a trouvé son grand épanouissement dans les Lumières.
Ce qui a fait notre civi­li­sa­tion
Je com­mence mal : en par­lant de « notre civi­li­sa­tion », j’isole pour en mon­trer la supé­rio­rité la civi­li­sa­tion euro­péenne née d’Athènes, mati­née de chris­tia­nisme et rebat­tue par un vieux fond ger­ma­ni­que assez hos­tile aux empi­res bureau­cra­ti­ques dont Rome four­nis­sait l’exem­ple. Avant de lais­ser les accu­sa­tions défer­ler, il faut pré­ci­ser que les Européens ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Ils ont eu beau­coup de chan­ces, don­nées d’abord par la nature puis par des inven­tions cultu­rel­les faites au hasard, mais qui se sont révé­lées extrê­me­ment fruc­tueu­ses. Il faut aussi réaf­fir­mer que le génie humain se trouve dans toutes les cultu­res humai­nes et que rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. Mais cette prise de posi­tion n’a rien d’un rela­ti­visme scep­ti­que. Reconnaître l’uni­ver­sa­lité de l’homme dans toutes ses mani­fes­ta­tions, en être curieux et en tirer quel­que chose à appren­dre, c’est pré­ci­sé­ment une des carac­té­ris­ti­ques de l’Aufklärung, de l’illu­mi­nisme comme disent les Italiens, c’est-à-dire de l’esprit des Lumières et de là découle une capa­cité d’auto­cri­ti­que que l’on trouve portée à ce point que dans cette tra­di­tion cultu­relle ou civi­li­sa­tion­nelle qui trouve son épanouissement entre le XVIIe et le XVIIIe siècle en Europe occi­den­tale, prin­ci­pa­le­ment la France, la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie.
D’où vient cette par­ti­cu­la­rité qui fonde la civi­li­sa­tion euro­péenne ? Non pas de la pré­his­toire, ni des « races » ni du néo­li­thi­que : l’inven­tion de l’agri­culture et la cons­ti­tu­tion des pre­miers grands empi­res (qui au départ n’étaient que des cités-empi­res) quel­que part au Proche-Orient n’a rien de spé­ci­fi­que. Les mêmes évolutions se retrou­vent en Chine, en Inde et en Amérique. Ce qui est par­ti­cu­lier et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, c’est ce qui se passe en Grèce après l’effon­dre­ment de la civi­li­sa­tion mycé­nienne et qui débou­che sur des inno­va­tions majeu­res : l’inven­tion de la démo­cra­tie avec les lois de Solon, com­plé­tée et mise en œuvre par Clisthène, l’inven­tion de la phi­lo­so­phie et l’inven­tion des scien­ces. On s’est évertué depuis long­temps à mini­mi­ser l’impor­tance de ces inno­va­tions, à en affai­blir la portée, en rela­ti­vi­sant ce que les Grecs ont inventé. On trouve certes des formes de déci­sion démo­cra­ti­que chez les tribus noma­des de chas­seurs-cueilleurs, mais un sys­tème démo­cra­ti­que comme Athènes, ins­tallé dans un État stable, dans une cité entou­rée de murs comme toutes les cités-empi­res de l’époque, c’est une inven­tion abso­lu­ment unique. Tous les citoyens sont égaux devant la loi (iso­no­mie) et ils sont répar­tis ter­ri­to­ria­le­ment en mélan­geant les clas­ses socia­les de façon à obte­nir une cer­taine homo­gé­néité. Concernant la phi­lo­so­phie, on pourra évoquer les thèses de Jaspers sur la période axiale de l’his­toire de l’huma­nité qui ver­rait s’ins­tal­ler pres­que simul­ta­né­ment de nou­vel­les maniè­res de penser en Chine, en Perse, en Inde et en Occident entre 800 et 200 av. J-C. Il y a du vrai dans cette thèse — on remar­quera aussi que les gran­des inven­tions qui mar­quent l’ère néo­li­thi­que sont, elles aussi, pres­que simul­ta­nées dans toutes les diver­ses bran­ches de l’espèce humaine. Cependant, là où il s’agit d’un chan­ge­ment des valeurs — et effec­ti­ve­ment on peut trou­ver de nom­breux points com­muns entre Confucius et Aristote — la phi­lo­so­phie grec­que apporte une nou­veauté en fai­sant de la ques­tion de la vérité et du ques­tion­ne­ment sur la vérité l’axe cen­tral de la phi­lo­so­phie. La vérité ne vient plus ni des dieux, ni de la tra­di­tion, ni de la nature, mais de l’acti­vité du logos, c’est-à-dire de la parole humaine. La démo­cra­tie trouve une jus­ti­fi­ca­tion de pre­mière impor­tance : chaque homme, pourvu qu’il soit éduqué et se place, comme Solon le deman­dait, sous le com­man­de­ment de la raison est apte à décou­vrir par lui-même la vérité et donc à déci­der en fonc­tion de ce qui est incontes­ta­ble­ment vrai. La phi­lo­so­phie est une affaire grec­que, trans­mise à tout le monde occi­den­tal par les Romains, des conqué­rants qui se sont mis à l’école du peuple conquis et qui s’est ensuite nouée d’une manière tout à fait spé­ci­fi­que avec cette secte juive qu’est, ori­gi­nai­re­ment, le chris­tia­nisme.
Sur ces points, je ren­voie aux textes sti­mu­lants de Castoriadis, notam­ment ceux de ses sémi­nai­res réunis sous le titre Ce qui a fait la Grèce, mais aussi aux recher­ches d’Ernst Bloch et en par­ti­cu­lier L’athéisme dans le chris­tia­nisme. J’ai déve­loppé ces ques­tions dans mon cours à des­ti­na­tion des clas­ses pré­pa­ra­toi­res (éditions Studyrama).
Nous sommes également les héri­tiers du chris­tia­nisme, et indi­rec­te­ment du judaïsme. Comme je ne peux repren­dre ici l’inté­gra­lité du tra­vail de Bloch, je me concen­tre sur l’apport chré­tien. Toutes les reli­gions, comme leur nom l’indi­que (peut-être), visent à orga­ni­ser le lien social et toutes concou­rent à la pré­ser­va­tion de l’ordre social exis­tant. Elles ensei­gnent aux hommes qu’ils ne sont pas libres, mais soumis à une des­ti­née qui les dépasse et à laquelle ils doi­vent se plier sans condi­tion. Le chris­tia­nisme ensei­gne pres­que l’inverse. La sou­mis­sion à l’auto­rité est tou­jours condi­tion­nelle. Paul de Tarse et Augustin peu­vent bien ensei­gner l’obéis­sance au pou­voir tem­po­rel, quel qu’il soit, le modèle du chré­tien est celui qui ne suit pas la voie indi­quée par les auto­ri­tés et meurt en mar­tyre de sa foi. Alors que la reli­gion est tou­jours un fait social auquel l’indi­vidu doit se plier — un Romain devait rendre leurs cultes aux dieux de Rome, un Juif nait Juif, un musul­man naît et demeure musul­man, le chris­tia­nisme fait de la reli­gion un choix — même si ce choix est fait par les parents, il doit être renou­velé au moment où l’indi­vidu sort de l’enfance. Ce « détail » est abso­lu­ment essen­tiel.
Le chris­tia­nisme est la reli­gion de la sortie de la reli­gion, dit Marcel Gauchet. L’athéisme s’est répandu d’abord en pays chré­tien et en pre­mier lieu en pays catho­li­que. La France, « fille aînée de l’Église » est aussi la mère patrie de l’athéisme. Il ne s’agit évidemment pas de faire l’apo­lo­gie des Églises qui furent, plus sou­vent qu’à leur tour, promp­tes à la per­sé­cu­tion et au ser­vice des puis­sants. Mais il faut rendre au chris­tia­nisme ce qui lui est dû, et notam­ment une tolé­rance remar­qua­ble aux idées héré­ti­ques. C’est dans le cœur même de l’Église, à l’abri de dis­cus­sions théo­lo­gi­ques abs­conses, que la phi­lo­so­phie grec­que et latine s’est main­te­nue et renou­ve­lée jusqu’à la véri­ta­ble explo­sion phi­lo­so­phi­que des XIIIe et XIVe siè­cles, entre Thomas et Guillaume d’Occam ou Marsile de Padoue. Ceux qui ont jeté les pre­miè­res bases de la science moderne, Nicolas de Cues, Nicolas Copernic, Giordano Bruno, entre autres, sont tous sortis des rangs des ordres reli­gieux. Et ce n’est pas vrai­ment un hasard. On retient les procès de l’Inquisition, notam­ment contre Bruno et Galilée, mais ceux-ci inter­vien­nent au moment où les idées nou­vel­les accom­pa­gnent un mou­ve­ment plus géné­ral qui met en péril l’ins­ti­tu­tion elle-même, ce qui ne sau­rait faire oublier ce qui a pré­cédé. De toute façon le mou­ve­ment était lancé, les procès contre les défen­seurs des idées nou­vel­les n’en retar­de­ront pas la dif­fu­sion, dans des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­tai­res toutes tenues par des reli­gieux !
Il suffit de com­pa­rer cette situa­tion à celle de l’Islam à partir des der­niè­res années de la vie d’Averroès (1197) pour mesu­rer l’énorme dif­fé­rence. L’Islam avait su récu­pé­rer une partie de l’héri­tage grec, notam­ment grâce aux savants chré­tiens deve­nus sujets des royau­mes arabes. Mais si on a pu parler de « Lumières arabes », ces lumiè­res se sont vite éteintes, avec la montée des inté­gris­tes adver­sai­res de la phi­lo­so­phie puis avec la conquête otto­mane qui a défi­ni­ti­ve­ment sté­ri­lisé une culture dont les raf­fi­ne­ments artis­ti­ques cou­vraient un des­po­tisme total et bien sou­vent le vide de pensée.
J’ai com­mencé par la phi­lo­so­phie. Mais nous héri­tons aussi de quel­ques autres par­ti­cu­la­ri­tés. L’Europe a évité le mal­heur des « socié­tés hydrau­li­ques » : là où il faut orga­ni­ser l’irri­ga­tion et la ges­tion de l’eau (de l’Égypte à la Chine), il faut une bureau­cra­tie puis­sante et des col­lec­teurs d’impôts. La culture du blé et l’élevage des ani­maux de basse-cour (volailles, porcs) n’a nul besoin d’une telle admi­nis­tra­tion. Très vite le manant en Europe de l’Ouest va conqué­rir sa liberté, deve­nir le pro­prié­taire de fait de sa terre et pourra envoyer bala­der le sei­gneur. La sup­pres­sion du ser­vage n’a pas attendu la Révolution fran­çaise de 1789 ! Loin d’être une masse amor­phe, les « jac­ques » ont été un fer­ment révo­lu­tion­naire per­ma­nent dans toute l’his­toire euro­péenne occi­den­tale. Bien avant les ouvriers, ils por­te­ront les idéaux de liberté et d’égalité, dont la guerre des pay­sans conduite par Thomas Münzer est le meilleur exem­ple. En ville, les « bour­geois » dès le XIe siècle com­men­cent à gagner leurs « fran­chi­ses » et déve­lop­pent toutes sortes de formes d’auto­gou­ver­ne­ment. La répu­bli­que a une très longue his­toire enra­ci­née dans les condi­tions économiques et socia­les de l’Europe occi­den­tale.
Notre civi­li­sa­tion est enfin celle des Lumières. On réduit trop les Lumières au XVIIIe siècle et trop sou­vent encore à la France. Ce qui va illu­mi­ner l’Europe, c’est sans doute d’abord la Renaissance ita­lienne. Tout vient de Pétrarque, de Dante, de tous ces pen­seurs qui en redé­cou­vrant les Anciens vont cons­truire la moder­nité. Plus que les œuvres phi­lo­so­phi­ques, c’est peut-être la pein­ture qui mani­feste ce qu’est l’esprit de l’Europe au « quat­tro­cento » : toutes les règles figées, les sujets impo­sés et les tech­ni­ques tra­di­tion­nel­les sont bou­le­ver­sés, sub­ver­tis de l’inté­rieur. Une madone de Raphaël ou de Bellini n’a plus rien à voir avec la Madone impo­sée par la tra­di­tion byzan­tine telle qu’elle avait émergé de la que­relle des ico­no­clas­tes. La tech­ni­que des pein­tres ita­liens vise à la vérité des pay­sa­ges, des visa­ges, des situa­tions — même quand il s’agit de scènes de genre tirées de l’évangile. La vérité des sen­ti­ments dans ces vier­ges à l’enfant qui sont d’abord des mères, toute de ten­dresse pour leur bébé dont on oublie qu’il s’appelle Jésus. Vérité des visa­ges, comme celui du duc d’Urbino, splen­deur des corps de Michel-Ange ou du Caravage. Comment parler de ce sommet de la spi­ri­tua­lité euro­péenne qu’est la pein­ture ita­lienne qui rayonne ensuite dans toute l’Europe, en Allemagne, avec Cranach, aux Pays-Bas où les pein­tres font de la vie quo­ti­dienne, du réel immé­diat leur sujet, ou encore en France ? Dans cette pein­ture euro­péenne, qui fait du moin­dre musée de pro­vince un trésor, non pas un trésor d’or et de bijoux, mais un trésor de pen­sées et de sen­ti­ments, de tout ce qui bat dans la poi­trine de l’homme, comme le dit Hegel, se mani­feste un des plus hauts moments de la vie de l’esprit, dont le chant du cygne sera peut-être l’impres­sion­nisme. Trouve-t-on ailleurs quel­que chose de sem­bla­ble, quel­que chose qui puisse être de cette pro­di­gieuse diver­sité et de cette élévation des âmes ? Les minia­tu­res per­sa­nes, les icônes byzan­ti­nes, les estam­pes japo­nai­ses ont des mer­veilles. Mais rien qui attei­gne la puis­sance de la pein­ture euro­péenne — même si le Japon ins­pi­rera tant les impres­sion­nis­tes.
Parlera-t-on de la musi­que ? La musi­que uni­ver­selle est euro­péenne et ce n’est nul­le­ment un hasard si les pays dyna­mi­ques d’Asie s’appro­prient cette musi­que et l’inter­prè­tent sou­vent avec génie. Même le jazz appar­tient à l’aire cultu­relle euro­péenne. Le fond afri­cain a été trans­cendé par la musi­que reli­gieuse chré­tienne et revi­sité par les génies que sont Charlie Parker ou Miles Davis, qui connais­sent leurs clas­si­ques sur le bout des doigts. La musi­que baro­que puis la musi­que « roman­ti­que » incluant les Russes comme Tchaïkovski forme là aussi un ensem­ble pro­di­gieux, d’une tech­ni­cité époustouflante et d’une grande variété dans l’expres­sion de sen­ti­ments pro­fonds, expri­mant sou­vent la vie des peu­ples dans leurs pro­fon­deurs — pen­sons à Verdi, le cœur tou­jours bat­tant de l’Italie. Rien de convenu, même quand on sacri­fie aux impé­ra­tifs du genre ! C’est la liberté qui souf­fle dans toute la musi­que euro­péenne, en par­ti­cu­lier dans cet art total qu’est l’opéra.
Je ne dirai que quel­ques mots de la lit­té­ra­ture, tant c’est énorme. Une telle accu­mu­la­tion de génies dans un espace humain et géo­gra­phi­que fina­le­ment aussi res­treint et sur quel­ques siè­cles seu­le­ment, où trouve-t-on l’équivalent ? Là encore l’inven­ti­vité et la volonté de saisir le réel, social, psy­cho­lo­gi­que et his­to­ri­que mar­quent entiè­re­ment cette grande lit­té­ra­ture euro­péenne, russe autant qu’anglaise ou alle­mande.
Si la beauté artis­ti­que est le vrai tel qu’il est saisi par la sen­si­bi­lité, pour repren­dre la défi­ni­tion de Hegel, l’art ne peut être séparé du grand mou­ve­ment des Lumières dans toutes ses autres dimen­sions. Les Lumières, c’est l’émancipation du féti­chisme reli­gieux et de toutes les formes bar­ba­res de la super­sti­tion. Émancipation à l’inté­rieur même de la reli­gion par le mou­ve­ment de la réforme pro­tes­tante — et là encore on cher­che­rait en vain l’ombre du com­men­ce­ment d’une telle remise en ques­tion dans le monde dominé par l’Islam ou par d’autres reli­gions. Émancipation de la tutelle reli­gieuse sur la pensée, avec le déve­lop­pe­ment de la science moderne et au pre­mier chef de l’astro­no­mie, de la cos­mo­lo­gie et de la phy­si­que. Il s’agit là encore d’affir­mer qu’il n’y a pas d’autre auto­rité que la raison appuyée sur l’expé­rience. Émancipation contre la reli­gion enfin avec le déve­lop­pe­ment de cou­rants athées qui explo­sent dans le XVIIIe siècle fran­çais.
Cet esprit de la civi­li­sa­tion euro­péenne a été le creu­set d’où sont sortis les gigan­tes­ques pro­grès scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques qui ont bou­le­versé la civi­li­sa­tion maté­rielle du monde entier, ce qui a permis une explo­sion démo­gra­phi­que de l’huma­nité comme aucune autre période his­to­ri­que n’en a connu aupa­ra­vant. Ce n’est pas la méde­cine arabe qui a éradiqué la variole et permis d’abais­ser dras­ti­que­ment la mor­ta­lité infan­tile. Ce n’est pas la mathé­ma­ti­que hin­doue qui a inventé la théo­rie de la rela­ti­vité et pas la phy­si­que peule qui a inventé la méca­ni­que quan­ti­que. Les Européens ne sont ni plus intel­li­gents ni meilleurs que les Arabes, les Hindous ou les Peuls. C’est une affaire de civi­li­sa­tion, de choix fon­da­men­taux. Quand l’homme est consi­déré fon­da­men­ta­le­ment comme non libre, la pensée ne peut avoir l’audace suf­fi­sante pour faire les pro­grès gigan­tes­ques faits en Europe. Quand les condi­tions de vie et les condi­tions socia­les ne per­met­tent pas l’exis­tence d’uni­ver­si­tés où les indi­vi­dus confron­tent libre­ment leurs idées, il n’y a pas de pro­grès phi­lo­so­phi­que ou scien­ti­fi­que pos­si­ble. Les Européens ont créé cela : un réseau d’uni­ver­si­tés consa­crées à l’acti­vité théo­ri­que. Ils en ont créé les condi­tions poli­ti­ques avec l’État de droit et la garan­tie des liber­tés de base des citoyens. Rien de cela n’a été fait en dehors de l’Europe, sauf en quel­ques rares endroits au moment des fameu­ses « Lumières arabes », de manière spo­ra­di­que en Chine ou en Inde. Encore une fois, les Européens ont fait tout cela parce qu’ils ont eu une chance ini­tiale (dans les condi­tions natu­rel­les de déve­lop­pe­ment des peu­ples euro­péens), y com­pris la chance d’avoir un climat plutôt rude qui oblige à tra­vailler dur pour se nour­rir et se pro­té­ger du froid. Et aussi ils ont su exploi­ter cette chance, avec sou­vent un esprit d’aven­ture très par­ti­cu­lier. Les Chinois avaient tech­ni­que­ment les moyens de conqué­rir le monde bien avant Christophe Colomb et Magellan, mais ils sont restés dans l’Empire du Milieu. Quelques poi­gnées d’Espagnols ont soumis l’Amérique et une partie de l’Asie, suivis par les Anglais. Et ces aven­tu­riers étaient les res­sor­tis­sants de pays peu peu­plés — le pays le plus peuplé d’Europe au XVIIe était la France avec plus de 20 mil­lions d’habi­tants. Mais les Anglais n’étaient que quel­ques mil­lions. À la fin du XVe siècle quand com­mence l’expan­sion euro­péenne, la popu­la­tion avait sérieu­se­ment chuté par rap­port au début du XIVe, et ce n’est donc pas une pous­sée démo­gra­phie qui expli­que­rait ces ten­ta­tions ultra­ma­ri­nes.
Tout ce mou­ve­ment est une affir­ma­tion posi­tive de l’huma­nité qui est posée, dans la lignée des vieux stoï­ciens, comme une com­mu­nauté uni­ver­selle. L’huma­nisme n’est pas seu­le­ment un cou­rant lit­té­raire dont le grand Rabelais avait fait la syn­thèse, c’est d’abord l’affir­ma­tion phi­lo­so­phi­que de l’éminente dignité de l’homme, qui est la marque de sa liberté. L’homme, non pas le citoyen athé­nien ou le brah­mane hindou, l’homme en tant que tel. Les révo­lu­tions du XVIIIe et du XIXe siècle pro­cla­me­ront que tous les hommes nais­sent et demeu­rent libres et égaux en droit et pro­gres­si­ve­ment l’escla­vage est aboli, non à la suite des révol­tes d’escla­ves, mais tout sim­ple­ment par la dyna­mi­que propre du « pro­grès de l’esprit humain », pour repren­dre l’expres­sion de Condorcet, fer­vent par­ti­san de l’abo­li­tion de l’escla­vage et de l’égalité des hommes et des femmes sur toute la sur­face de la pla­nète. L’esprit des Lumières, cette volonté de se mettre de son plein consen­te­ment sous la conduite de la raison, cette aspi­ra­tion à la liberté cons­ti­tuent le patri­moine le plus pré­cieux de l’his­toire de l’huma­nité et c’est ainsi que le destin de l’Europe s’iden­ti­fie au destin de l’huma­nité. N’en déplaise aux rela­ti­vis­tes, aux scep­ti­ques, aux nihi­lis­tes qui, au motif que l’his­toire euro­péenne char­rie sa part de crimes, jet­tent le bébé avec l’eau sale du bain et plon­gent avec déli­ces dans l’apo­lo­gie de la bar­ba­rie, du dif­fé­ren­tia­lisme, de l’obs­cu­ran­tisme le plus indé­crot­ta­ble.
La dia­lec­ti­que des Lumières ?
Les crimes des Européens sont le revers de cette puis­sance du mou­ve­ment qui a porté la civi­li­sa­tion. On pour­rait invo­quer ici le grand texte d’Adorno et Horkheimer, La dia­lec­ti­que des Lumières (tra­duit en fran­çais sous le titre Dialectique de la raison). Comment les Lumières se sont trans­for­mées en leur contraire, com­ment la raison a-t-elle nourri la dérai­son et com­ment le mou­ve­ment de l’émancipation a-t-il pro­duit les tyran­nies tota­li­tai­res et l’exter­mi­na­tion de masse ? Ces ques­tions ne peu­vent être éludées, mais elles ne le peu­vent pas en cher­chant la cause dans la logi­que des idées, dans une his­toire pure­ment idéa­liste, dans les fautes des « maî­tres pen­seurs » ou dans les actions mal­fai­san­tes des « anti-lumiè­res ».
L’huma­nisme et les Lumières qui s’ins­cri­vent dans sa conti­nuité s’ins­cri­vent dans le moment his­to­ri­que qui voit un nou­veau sys­tème social, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, qui va ren­ver­ser l’ordre féodal et bou­le­ver­ser l’ordre du monde. Pour se poser, ce nou­veau sys­tème doit d’abord briser les limi­tes et les normes ancien­nes. Les valeurs tra­di­tion­nel­les (l’hon­neur, la gloire) cèdent pro­gres­si­ve­ment la place à l’inté­rêt et à la pas­sion de l’accu­mu­la­tion, qui sup­pose inno­va­tions tech­ni­ques, déve­lop­pe­ment du désir de biens tou­jours plus raf­fi­nés, déve­lop­pe­ment de la connais­sance objec­tive, mais aussi la crois­sance fré­né­ti­que du com­merce et de la pro­duc­tion. Les escla­ves moder­nes s’appel­le­ront pro­lé­tai­res. Ainsi, si le capi­tal se pose en s’oppo­sant aux tra­di­tions et au monde féodal, il déve­loppe sa propre contra­dic­tion interne : il pro­duit son propre fos­soyeur, la classe ouvrière qui exige son droit à la vie et va tenter de limi­ter l’appé­tit insa­tia­ble du capi­tal. La lutte entre le tra­vail et le capi­tal trouve son expres­sion idéale dans la « cons­cience mal­heu­reuse » bour­geoise. De nom­breux intel­lec­tuels ne peu­vent admet­tre la contra­dic­tion fla­grante entre les idéaux au nom des­quels la bour­geoi­sie — qui se vou­lait la société tout entière — a établi sa domi­na­tion et la réa­lité misé­ra­ble du règne du capi­tal. L’un des pre­miers à voir ce qui se trame est aussi l’un des plus grands phi­lo­so­phes des Lumières, c’est Jean-Jacques Rousseau. C’est le phi­lo­so­phe des Lumières par excel­lence, Diderot, qui va donner la pre­mière cri­ti­que sys­té­ma­ti­que du colo­nia­lisme. C’est la phi­lo­so­phie alle­mande clas­si­que, de Kant à Hegel et Feuerbach puis enfin à Marx qui va élaborer toutes les armes théo­ri­ques néces­sai­res à la lutte contre la domi­na­tion capi­ta­liste.
Voici plus d’un siècle que la ques­tion a été posée sans être réso­lue : socia­lisme ou bar­ba­rie. Si l’on veut sauver les acquis de la civi­li­sa­tion euro­péenne, si l’on veut pré­ser­ver la grande culture (« bour­geoise »), si l’on veut garder vivants les idéaux de l’huma­nisme et des Lumières, alors il faut mettre fin à la domi­na­tion du capi­tal et cons­truire une autre société, fondée sur la coo­pé­ra­tion cons­ciente des indi­vi­dus et la des­truc­tion des méca­nis­mes de domi­na­tion. Cette voie ayant été (pro­vi­soi­re­ment) obs­truée par l’échec san­glant du mou­ve­ment ouvrier du XXe siècle, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste a pu déve­lop­per sans entrave toutes ses ten­dan­ces des­truc­tri­ces et mor­ti­fè­res. Deux guer­res mon­dia­les, le déve­lop­pe­ment d’un tota­li­ta­risme tech­no­lo­gi­que effrayant, dans tous les domai­nes (trans­for­ma­tion de l’homme en objet tech­no­lo­gi­que, fabri­ca­tion indus­trielle sur pro­gram­ma­tion des bébés, contrôle de la vie de chacun et sou­mis­sion à un sys­tème de sur­veillance total), et la perte, un peu par­tout, du peu de démo­cra­tie, c’est-à-dire de pou­voir sou­ve­rain du peuple, au profit des oli­gar­chies : telle est la réa­lité du « capi­ta­lisme absolu », d’un capi­ta­lisme qui semble avoir éliminé toute contes­ta­tion interne, tout conflit sérieux qui pour­rait le mettre en cause.
Tout cela se tra­duit sur le plan cultu­rel par la des­truc­tion et le sac­cage de la « grande culture ». Les arts plas­ti­ques cèdent la place à la « vidéo, ins­tal­la­tion, per­for­mance » (VIP) qui est la néga­tion même de l’œuvre. Le cata­lo­gue du « fou­tage-de-gueule » se rem­plit à chaque grande expo­si­tion de l’art contem­po­rain (type FIAC). On ne peut que donner raison à Jean Clair quand il décrit L’hiver de la culture (Flammarion, 2011) sou­li­gnant d’abord comme cette mise à mort de la culture est étroitement liée à l’inva­sion du voca­bu­laire du « mana­ge­ment » (« res­sour­ces humai­nes ») dans l’ensem­ble de la vie sociale. La musi­que contem­po­raine est très lar­ge­ment inau­di­ble et du reste, pres­que per­sonne ne l’écoute — si on met de côté les grands com­po­si­teurs russes de l’époque sovié­ti­que comme Prokofiev et Chostakovitch, mais ceux-là com­men­cent à dater ! Le roman se survit, mais pour com­bien de temps encore ? Car, ce qui est en voie de s’accom­plir, c’est la désal­pha­bé­ti­sa­tion de la jeu­nesse, vouée à la vidéo (jeux, Youtube, séries) et à la perte de la langue, la langue mater­nelle, quelle que soit celle-ci, au profit d’une langue nou­velle (une nov­lan­gue) cons­truite à partir du jargon de l’infor­ma­ti­que et du « glo­bish » ce sous-anglais pour anal­pha­bè­tes, qu’il faut parler pour avoir l’air dans le vent.
Dans ce capi­ta­lisme absolu, l’homme est de trop. Il en faut tou­jours beau­coup pour contrain­dre ceux qui tra­vaillent à accep­ter leur misère, mais glo­ba­le­ment, c’est l’huma­nité qui est sur­nu­mé­raire. L’idéal du capi­tal, c’est la mort, un monde de machi­nes, d’arti­fi­ces en tous genres. Tout ce qui permet de sub­sti­tuer l’inerte au vivant, les arti­fi­ces à la nature, est immé­dia­te­ment exploité. Le point suprême : se débar­ras­ser de la pensée humaine pour faire place à « l’intel­li­gence arti­fi­cielle ». Encourageant toutes les formes d’obs­cu­ran­tisme et l’obs­cu­ran­tisme reli­gieux en pre­mier lieu, le capi­tal est par ailleurs féro­ce­ment maté­ria­liste, de ce maté­ria­lisme méta­phy­si­que bête depuis si long­temps cri­ti­qué par les plus grands phi­lo­so­phes. L’homme-machine de La Mettrie, tel est l’homme de la société du capi­ta­lisme absolu.
Cette société où le spec­ta­cle rem­place la vie (voir Debord), il faut orga­ni­ser les gran­des mises en scène du sacri­fice des idéaux uni­ver­sa­lis­tes. On a eu l’occa­sion de mon­trer com­ment le pos­thu­ma­nisme et ses varian­tes trans­gen­res étaient par­fai­te­ment adé­quats au stade actuel du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : ni homme ni femme, mais des créa­tu­res chan­gean­tes, mobi­les, sou­ples, adap­tées à l’impé­ra­tif caté­go­ri­que de la mobi­lité qui est celui du capi­tal à son troi­sième âge — voir le livre col­lec­tif La trans­mu­ta­tion pos­thu­ma­nis­me¸ 2019, éditions « QS ? ». La frag­men­ta­tion de l’huma­nité selon des cri­tè­res bio­lo­gi­ques est une autre stra­té­gie où l’on retrouve sou­vent les mêmes acteurs. Nous avons appris qu’il y a désor­mais des « vies noires » (que peut bien être une vie noire ?) et des « pri­vi­lè­ges blancs ». La lutte des races s’orga­nise, dans les rédac­tions des médias domi­nants, dans les milieux de la culture et dans le lumpen, mêlant les rebuts de toutes les clas­ses socia­les. Les uni­ver­si­tés sont peu à peu vidées de tout contenu un tant soit peu objec­tif au profit des élucubrations insen­sées de bandes de fana­ti­ques décé­ré­brés et de petits malins qui savent faire leurs affai­res de ce chaos. À bas l’huma­nisme ! à bas la culture ! à bas l’uni­ver­sa­lisme ! à bas la démo­cra­tie ! vive la bar­ba­rie ! tels sont les cris que pous­sent ces fau­teurs de guerre civile, en réa­lité des bandes de voyous dont la mis­sion est d’en finir avec le mou­ve­ment ouvrier et démo­cra­ti­que d’antan.
Comment tout cela finira-t-il ?
Tout cela finira très mal, évidemment. La colo­ni­sa­tion de la gauche amé­ri­caine par les cin­glés de tous poils et de toutes cou­leurs est le prin­ci­pal atout de Trump. Les folies fran­çai­ses ser­vent Madame Le Pen qui n’a rien à faire pour récol­ter les fruits de ses agents incons­cients. L’indé­cence com­mune pré­pare la réac­tion, car les socié­tés n’aiment pas vrai­ment mourir sans rien faire et parce que le chaos absur­dis­sime orga­nisé par les « gen­ris­tes », « déco­lo­niaux » et « raci­sés » est pro­pre­ment invi­va­ble. Le car­na­val « queer », c’est bon pour le car­na­val, mais pas pour la vie de tous les jours ! Il est à crain­dre qu’après que la décence com­mune a été bafouée par tous ces gui­gnols et ces bour­geois enca­naillés, quel­que pou­voir tyran­ni­que ne vienne sif­fler la fin de la récréa­tion, au grand sou­la­ge­ment de la « majo­rité silen­cieuse ». Toute la « vieille gauche » qui a détourné son regard de la classe ouvrière pour se réfu­gier dans les « com­bats socié­taux » et « l’inter­sec­tion­na­lité des luttes » ter­mi­nera son agonie. Et là, il ne sera plus temps de pleu­rer.
Il y a peut-être encore une autre solu­tion. Il fau­drait un parti qui arra­che le dra­peau tri­co­lore des mains de Le Pen, ce qui ne devrait pas être bien com­pli­qué si on se don­nait la peine de s’y mettre, en mon­trant que le RN veut en réa­lité l’euro, le néo­li­bé­ra­lisme et la défaite des ouvriers. Un parti qui cesse de flat­ter la petite bour­geoi­sie décom­po­sée pour s’adres­ser aux pro­lé­tai­res, aux gens qui se lèvent tôt le matin, qui tra­vaillent et tirent le diable par la queue, pas un parti qui fait ami-ami avec les mar­chands de came et les petits voyous qui ter­ro­ri­sent leurs quar­tiers. Un parti laïque qui refuse la prise de contrôle des quar­tiers par les « barbus », pas un parti qui défile der­rière les imams hur­lant « Allaouh Akbar ». Un parti qui dise clai­re­ment que ceux des étrangers qui veu­lent vivre en France doi­vent vou­loir deve­nir Français et s’assi­mi­ler, mœurs et his­toire com­pri­ses, et, dans le cas inverse, dire que per­sonne ne retient ceux qui ne nous aiment pas. Un parti défen­dant l’ins­truc­tion publi­que, la grande culture clas­si­que (celle qu’on doit ensei­gner dans les clas­ses), un parti qui redonne à chacun les cou­leurs de la France, comme disait Aragon. Un parti défen­dant et élargissant « l’État social », les entre­pri­ses et ser­vi­ces publics et les dis­po­si­tifs sociaux qui garan­tis­sent l’égalité, un parti limi­tant dras­ti­que­ment l’enri­chis­se­ment des riches, un parti de « par­ta­geux », mais aussi un parti réso­lu­ment anti-UE, anti-euro qui nous redonne la pers­pec­tive d’être maî­tres chez nous. Un parti popu­liste ? Si on veut. Mais sur­tout un parti réso­lu­ment socia­liste, laïque et répu­bli­cain. Bref, repren­dre là où elle a été lais­sée l’espé­rance qu’avait sou­le­vée la cam­pa­gne Mélenchon de 2017 avant que LFI ne soit dis­soute de l’inté­rieure par les « indi­gè­nes » et les élucubrations soli­tai­res du « chef génial ».
Une telle pers­pec­tive est-elle pos­si­ble ? Sans aucun doute : les forces sont encore là. Mais le temps est main­te­nant compté. Machiavel ter­mi­nait son opus­cule inti­tulé Le Prince par un appel à « libé­rer l’Italie des bar­ba­res ». Comment nous libé­rer de la bar­ba­rie engen­drée par le capi­tal ? Essayons sérieu­se­ment de répon­dre à cette ques­tion.
Le 23 juin 2020. Denis Collin

Messages

  • Merci, cher Denis, pour cette défense passionnée de la civilisation européenne.
    J’ai signalé le texte sur mon site :
    https://www.biuso.eu/2020/04/16/lodio-dei-buoni/#comment-16549

  • J’ai beaucoup apprécié votre texte qui est parfaitement clair. Cette défense de notre culture me donne espoir. Echapperons nous à "1984" ?

  • Bonjour,
    Que cela fait plaisir de lire une défense de l’universalisme, de la culture. Un article qui met au centre l’humanisme, la démocratie et la question sociale contre les "combats sociétaux" me remonte le morale. Moins seul au monde.
    J’ai une question sur l’incongruité à mon sens de la phrase "’c’est une affaire de civi­li­sa­tion, de choix fon­da­men­taux". Le terme de "choix" très précisément m’étonne dans un contexte où le déterminisme prime -même si il est subtilement contrebalancé par une capacité à développer et enrichir la chance donnée aux européens.

  • Excellent article ! Mais, des Verts anti-capitalistes jusqu’à la gauche radicale anti-UE, ces gens sont-ils capables de s’entendre ? La fameuse pensée de Brecht nous vient à l’esprit : quand ils sont venus me chercher, je n’étais pas communistes et je ne me suis pas inquiété... quand ils sont venus me chercher etc... Nous en sommes là ! jm Toulouse

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